Véritable manifeste visuel, la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band réunit 58 figures emblématiques choisies par les Beatles. Entre spiritualité, avant-garde, cinéma et contre-culture, ce collage conçu par Peter Blake et Jann Haworth dévoile un portrait kaléidoscopique de l’univers Beatles. Chaque visage, chaque objet y raconte une histoire, élevant cette œuvre au rang d’icône culturelle.
Au fil du XXe siècle, peu d’images auront autant marqué la mémoire collective que celle de la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, chef-d’œuvre conceptuel signé des Beatles en juin 1967. Véritable collage halluciné, conçu par le duo d’artistes Peter Blake et Jann Haworth, ce visuel est bien plus qu’un simple emballage de disque. C’est une déclaration artistique, une cartographie mentale, un autoportrait collectif des Fab Four à travers le miroir de la culture mondiale.
Cette fresque pop regroupe 58 figures emblématiques, mêlant gourous indiens, écrivains maudits, stars du muet, révolutionnaires, figures de la Beat Generation, et artistes d’avant-garde. Chacune fut sélectionnée par John, Paul, George, Ringo, Blake, Haworth et leur galeriste Robert Fraser. Certaines icônes proposées furent écartées — Hitler, Jésus-Christ, ou encore Gandhi (retiré par crainte d’un tollé en Inde) — tandis que d’autres, comme Elvis Presley, furent volontairement absentes, Paul estimant qu’il était « trop important pour figurer parmi les autres ».
Voici une traversée éclairée de ce paysage peuplé de références, un musée à ciel ouvert de l’imaginaire Beatles.
Sommaire
- L’Inde mystique et la quête spirituelle de George Harrison
- Les provocateurs et les subversifs du verbe
- Les maîtres du son et de l’image
- Le glamour hollywoodien et ses icônes éternelles
- La révolution pop et ses compagnons d’arme
- Les Beatles eux-mêmes, dans un jeu de miroirs
- John, Paul, George, Ringo : leurs héros personnels révélés
- Les curiosités cachées et les objets insolites
- Une pochette devenue mythe, un collage devenu manifeste
L’Inde mystique et la quête spirituelle de George Harrison
Placés stratégiquement en haut à gauche, Sri Yukteswar Giri, Mahavatara Babaji, Paramahansa Yogananda et Sri Lahiri Mahasaya incarnent l’intérêt croissant de George Harrison pour la philosophie orientale. Ces maîtres du Kriya Yoga, popularisés en Occident par Yogananda dans Autobiography of a Yogi, représentent la sagesse et la quête intérieure que Harrison poursuivra bien après la séparation du groupe.
En 1967, juste après la sortie de l’album, les Beatles rencontreront d’ailleurs le Maharishi Mahesh Yogi, fondateur de la Méditation Transcendantale, confirmant ainsi cette bascule spirituelle.
Les provocateurs et les subversifs du verbe
Le visuel accueille aussi des figures controversées, telles que l’occultiste Aleister Crowley, dont la devise « Fais ce que tu veux sera toute la Loi » influencera à la fois le rock psychédélique et le heavy metal, ou William Burroughs, maître de la prose hallucinée et membre central de la Beat Generation. Ce dernier côtoie Lenny Bruce, comédien subversif persécuté pour obscénité, et Dylan Thomas, poète gallois vénéré tant par Lennon que McCartney.
On y croise également Aldous Huxley, dont The Doors of Perception influencera les Beatles comme Jim Morrison, ou encore T.E. Lawrence, figure romantique de l’insubordination britannique, immortalisé par Peter O’Toole.
Les maîtres du son et de l’image
L’inclusion de Karlheinz Stockhausen, pionnier de la musique électronique, est un hommage clair à l’avant-garde sonore qui irrigue l’album. Introduit par McCartney, Stockhausen influencera directement les expérimentations de Revolver et Tomorrow Never Knows.
Le domaine visuel est, lui aussi, représenté par des artistes tels que Aubrey Beardsley, précurseur de l’Art Nouveau, Richard Lindner, peintre surréaliste, et Wallace Berman, figure de l’assemblage visuel américain. Le sculpteur H.C. Westermann, vétéran et critique de la guerre, complète cette galerie de créateurs radicaux.
Le glamour hollywoodien et ses icônes éternelles
Marilyn Monroe, Mae West, Marlene Dietrich, Tony Curtis, Fred Astaire, Tyrone Power, Johnny Weissmuller, Tom Mix : les stars du cinéma doré américain sont légion sur la pochette. Certaines, comme Mae West, furent d’abord réticentes à l’idée de figurer dans un “club des cœurs solitaires”. Mais un mot personnel des Beatles suffira à la convaincre. Ringo lui rendra d’ailleurs hommage en apparaissant dans son dernier film, Sextette, en 1978.
Ces figures glamour sont flanquées de représentations de pin-up typiques de l’imagerie américaine d’avant-guerre : Vargas Girl, Petty Girls, et même une poupée de Diana Dors, équivalent britannique de Monroe.
La révolution pop et ses compagnons d’arme
L’un des rares contemporains vivants à figurer sur la pochette est Bob Dylan, dont l’influence réciproque avec les Beatles est bien documentée. C’est Dylan qui poussera Lennon à écrire de manière introspective (Help!), tandis que les Beatles montreront à Dylan les potentialités d’un groupe amplifié.
Autre inclusion notable : Dion DiMucci, voix du doo-wop avec « The Wanderer », pont entre le rock originel et l’explosion pop des sixties.
Les Beatles eux-mêmes, dans un jeu de miroirs
Fait fascinant : la pochette présente deux versions des Beatles. D’une part, les membres « vivants », costumés en fanfare psychédélique, incarnant le concept de Sgt. Pepper. D’autre part, leurs statues de cire, en position d’observateurs, prêtées par Madame Tussauds, représentant les Beatles d’avant, ceux de l’ère Beatlemania. Ce double dispositif illustre à merveille la mue identitaire du groupe, se réinventant par l’image comme par la musique.
John, Paul, George, Ringo : leurs héros personnels révélés
Chaque Beatle a glissé ses propres figures tutélaires. Pour Lennon : Lewis Carroll, auteur de Alice au pays des merveilles, que John relisait chaque année, et Edgar Allan Poe, cité dans I Am the Walrus. Pour McCartney : Carl Jung, Oscar Wilde, Fred Astaire, mais aussi George Bernard Shaw.
George Harrison, on l’a vu, privilégia les figures spirituelles de l’Inde. Quant à Ringo Starr, son goût pour le music-hall britannique s’exprime par la présence de Tommy Handley, Issy Bonn, ou encore Max Miller.
Les curiosités cachées et les objets insolites
Entre les figures en cire, les poupées de Shirley Temple (présente trois fois !), le Fukusuke japonais, le nain de jardin allemand, le serpent en velours violet, ou encore le candélabre mexicain “Tree of Life”, la pochette fourmille de symboles ésotériques, d’artefacts culturels et d’éléments autobiographiques. Le trophée d’enfance de John Lennon y côtoie une télévision Sony, signe du monde moderne. On trouve même une déesse hindoue Lakshmi, placée au centre, symbole de richesse spirituelle.
Une pochette devenue mythe, un collage devenu manifeste
Le visuel de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band n’a pas seulement redéfini les normes esthétiques des pochettes d’albums : il a inventé le concept d’album total, œuvre à part entière, où image, musique, message et identité artistique fusionnent.
Peter Blake dira : « Nous avons réalisé ce collage comme si le groupe venait de jouer un concert et que tous les gens qu’ils admiraient venaient les saluer ». Cette idée, simple en apparence, a engendré l’un des plus puissants autoportraits collectifs du XXe siècle.
Et soixante ans plus tard, ce jardin des délices pop continue de fasciner. On le contemple, on le décrypte, on le revisite. Car derrière chaque visage se cache une histoire. Et derrière chaque histoire, un morceau de l’âme des Beatles.
Une icône ne se définit pas par ce qu’elle représente, mais par ce qu’elle déclenche. Et en cela, la pochette de Sgt. Pepper reste un manifeste intemporel de l’imagination humaine.
