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Le voyage tumultueux de « Ya Ya » : John Lennon et l’héritage des années perdues

Publié le 27 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le parcours de John Lennon dans les années 1970 est marqué par des hauts et des bas, des instabilités personnelles et des rebondissements musicaux qui l’ont poussé à se réinventer à chaque tournant. Parmi les multiples facettes de cette décennie, un épisode particulier demeure en grande partie un exemple de la dualité qui régna dans son esprit créatif durant cette période : l’enregistrement de la chanson Ya Ya en 1974.

Sommaire

  • Un engagement contractuel sous tension
  • Une rencontre improbable : Lennon et Julian
  • Un échec créatif transformé en geste commercial
  • L’arrivée de Ya Ya dans le monde du Rock’n’Roll
  • La magie d’une chanson populaire, transformée par Lennon
  • Un symbole de la complexité de l’artiste

Un engagement contractuel sous tension

L’histoire derrière cette version de Ya Ya, tirée de l’album Walls And Bridges, nous plonge dans un contexte juridique et humain bien loin de l’image du Lennon radieux des premières années des Beatles. En 1973, Lennon se trouve sous la menace de procès d’un éditeur de musique redouté, Morris Levy, en raison d’une accusation de plagiat à propos de la chanson Come Together. Cette dernière, un morceau phare des Abbey Road des Beatles, s’inspirait en partie de You Can’t Catch Me, une chanson de Chuck Berry, publiée par le label Big Seven Music, propriété de Levy. Bien que Lennon n’ait jamais caché ses influences musicales, il ne s’attendait pas à ce que cette inspiration soit perçue comme une transgression.

Levy, mécontent de cette situation, menaça Lennon de poursuites en justice. Après un long processus judiciaire, Lennon chercha un moyen de résoudre ce conflit. L’accord conclu avec le musicien-producteur imposa à Lennon d’enregistrer trois chansons dont les droits étaient détenus par Levy. Parmi ces morceaux se trouvait Ya Ya, une chanson de Lee Dorsey, que Lennon se résigna à reprendre, malgré la lourde charge émotionnelle de l’épreuve.

Une rencontre improbable : Lennon et Julian

Lors des sessions d’enregistrement de Walls And Bridges, John Lennon avait déjà entamé un processus de séparation personnelle avec son ancienne vie de Beatle, notamment à travers ses relations tumultueuses avec Yoko Ono et sa tentative de redémarrer sa carrière après sa période de retrait. C’est dans ce contexte qu’une scène particulière se déroule au studio : son fils Julian Lennon, alors âgé de seulement 11 ans, fait une apparition surprise. Le duo père-fils, loin d’être une démonstration de perfection musicale, enregistre une version amateur et débridée de Ya Ya, qui dure à peine une minute.

Julian, armé d’un seul bâton de batterie, se met à battre la mesure avec une énergie naïve, tandis que John Lennon, avec son esprit farouchement libre, lâche une réplique qui résume à lui seul la situation : « Let’s do ‘sitting in the la la’ and get rid of that! ». Cette phrase désinvolte semble être une tentative pour alléger l’atmosphère de la menace légale qui pesait sur lui, tout en capturant l’essence d’une époque chaotique où Lennon essayait de trouver une forme de rédemption artistique dans les conditions les plus inconfortables.

Un échec créatif transformé en geste commercial

Le morceau Ya Ya ne reflète ni l’originalité créatrice de Lennon, ni la profondeur de son catalogue musical. À travers cette chanson, Lennon se trouve contraint de répondre à une obligation contractuelle imposée par le système musical qui, à l’époque, écrasait les libertés de l’artiste au profit de l’industrie. C’est ainsi que cette chanson apparaît à la fin de l’album Walls And Bridges, un album de Lennon qui, de manière générale, reflète un tournant dans sa carrière. Bien que cet album soit empreint de cette mélancolie propre aux années perdues, des titres comme Whatever Gets You Thru the Night ou Scared révèlent encore la brillance de Lennon en tant qu’auteur-compositeur. Mais Ya Ya n’en fait pas partie. Pour Lennon, ce morceau demeure avant tout une obligation contractuelle, un choix dicté par la pression, qui allait même provoquer des remous au sein de la scène musicale à l’époque.

Le producteur du morceau, John Lennon lui-même, s’en explique dans plusieurs interviews : “Ya Ya était une humiliation, et je regrette d’avoir dû en être là, mais je l’ai fait”. Ce regret, exprimé plus tard dans la décennie, illustre la profondeur de la frustration de Lennon face à la réalité des contrats musicaux, de la pression commerciale et des compromis créatifs qu’il devait accepter pour survivre dans l’industrie musicale de l’époque.

L’arrivée de Ya Ya dans le monde du Rock’n’Roll

Après la sortie de Walls And Bridges, Ya Ya connut une seconde vie sur l’album Rock ‘n’ Roll de 1975, un projet qui revêt une importance particulière dans le cadre de la carrière de Lennon. Rock ‘n’ Roll marquait son retour aux racines du rock, un hommage à ses influences musicales des années 1950 et 1960. Dans ce contexte, Ya Ya devient un morceau un peu décalé, une réminiscence des années passées, qu’il soit interprété comme un acte de contrition ou simplement comme une manière pour Lennon de boucler une période tumultueuse. Le contraste entre les morceaux de Walls And Bridges et ceux de Rock ‘n’ Roll souligne la diversité et les contradictions de cette époque de sa carrière.

La magie d’une chanson populaire, transformée par Lennon

Écrite initialement par Lee Dorsey en 1961, Ya Ya connaît une longue et riche histoire musicale. Dorsey, accompagné des compositeurs Clarence Lewis et Morgan Robinson, livre une version dynamique qui devient rapidement un hit, atteignant la septième place du Billboard Hot 100 et dominé les classements R&B. La chanson, qui puise ses racines dans une comptine enfantine, possède une structure simple mais efficace, ancrée dans une époque musicale joyeuse et festive. Elle a inspiré plusieurs reprises, notamment en France, où Dalida en fait une version en 1962 sous le nom de Ya Ya Twist, et en Allemagne, où Petula Clark enregistre également sa propre interprétation. Ces versions se teintent d’une énergie de danse et d’une légèreté qui tranche avec le contexte tendu dans lequel Lennon reprend la chanson.

Pourtant, dans l’interprétation de Lennon, Ya Ya se transforme. Bien qu’il soit tenu par son contrat, il injecte dans cette chanson une part de son essence, même si cette démarche est en grande partie subordonnée à un impératif commercial. C’est dans cette tension entre l’authenticité artistique et les contraintes juridiques que le morceau devient une sorte de symbole des années de lutte de Lennon. En effet, il ne s’agit pas seulement d’une reprise d’un morceau des années 60, mais bien d’un acte qui cristallise un moment particulier de la carrière de Lennon.

Un symbole de la complexité de l’artiste

À travers Ya Ya, Lennon nous livre un reflet de sa personnalité complexe : à la fois rebelle et prisonnier du système, libre dans son art tout en étant contraint par les exigences contractuelles. En dépit de l’anecdote juridique qui plane sur la chanson, Ya Ya fait partie de ces morceaux qui révèlent, derrière l’artifice, une vérité plus intime sur Lennon. Le fait que son fils Julian y ait participé enregistre, dans cette version alternative, la transmission de l’héritage Lennon, une approche décontractée et presque ludique du processus créatif, en dépit des circonstances adverses.

C’est aussi un clin d’œil à la période de la Lost Weekend, ce terme qui désigne la période de séparation de Lennon et Yoko Ono, marquée par les excès et les erreurs de jugement. Cette période, bien qu’ayant abouti à l’album Walls And Bridges, n’a pas été la plus productive pour Lennon sur le plan personnel. Cependant, à travers des morceaux comme Ya Ya, il parvient à capturer cette époque de manière unique : il s’agit d’une sorte de coup de force artistique, un instant où l’artiste, malgré la pression externe, parvient à se réinventer.

L’histoire de Ya Ya est donc bien plus qu’une simple chanson de contrat ou un enregistrement éphémère. Elle symbolise une époque où John Lennon, à la fois créateur et homme brisé, se retrouvait entre deux mondes : celui du passé glorieux des Beatles et celui de la liberté artistique qu’il recherchait, bien que l’industrie musicale l’ait contraint à naviguer dans un océan de compromis. Ce morceau résume ainsi parfaitement les contradictions et la beauté de l’âme de Lennon à ce moment de sa vie.


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