En 1979, George Harrison écrit Blow Away, une chanson lumineuse qu’il jugeait trop simple pour être dévoilée. Pourtant, ce morceau sincère et apaisant est devenu un hymne discret à la joie et à la résilience. Un bijou modeste, né d’une fuite d’eau, devenu classique.
Il est un trait commun à la plupart des artistes sincères : la crainte d’avoir écrit une chanson trop évidente, trop simple, presque gênante. Ce paradoxe touche même les plus grands, y compris George Harrison, l’ex-Beatle à la spiritualité profonde, au jeu de slide céleste, à l’humilité désarmante. En 1979, alors qu’il livre l’un de ses albums solo les plus accessibles, Harrison avoue avoir été embarrassé par l’un de ses morceaux les plus lumineux : « Blow Away ». Une chanson qu’il aurait, selon ses propres mots, préféré ne pas faire entendre à quiconque.
Et pourtant, au fil du temps, Blow Away est devenue un hymne discret, un baume pour les cœurs tourmentés, une œuvre mineure dans la forme, mais immense dans l’intention. Retour sur une chanson que son auteur aurait voulu garder secrète, mais qui, contre toute attente, s’est envolée pour toucher l’universel.
Sommaire
- George Harrison en 1979 : entre apaisement et lassitude
- Une chanson née d’un toit qui fuit
- L’art de dire les choses simplement
- Entre yacht rock et sagesse domestique
- Une chanson mineure devenue indispensable
- Quand l’évidence devient un geste courageux
George Harrison en 1979 : entre apaisement et lassitude
À la fin des années 1970, George Harrison n’est plus le jeune Beatle réservé de Help! ni le prédicateur inspiré de All Things Must Pass. Il est devenu un homme de 36 ans, désireux de s’éloigner de l’agitation du rock business, plus porté vers le jardinage, la production cinématographique (via sa société HandMade Films), et une vie paisible dans son domaine de Friar Park. La scène ne le tente plus vraiment. Les tournées l’ennuient. L’industrie le fatigue.
Pourtant, la musique reste pour lui une source d’équilibre. En 1976, Thirty Three & ⅓ avait déjà annoncé un tournant : moins mystique, plus doux, plus personnel. Son successeur, sobrement intitulé George Harrison et paru en février 1979, poursuit cette veine sereine. C’est un disque de transition, marqué par une certaine légèreté, presque hédoniste, loin des préoccupations spirituelles de ses débuts en solo.
Et pourtant, même dans cet album paisible, une chanson va poser problème à Harrison lui-même : Blow Away, son single principal.
Une chanson née d’un toit qui fuit
L’origine de Blow Away est à la fois prosaïque et révélatrice du rapport si singulier que Harrison entretient avec la création artistique. Un jour de pluie, alors qu’il tente désespérément de colmater une fuite dans le toit de sa maison, l’irritation le gagne. Mais plutôt que de céder à la colère, Harrison transforme son agacement en mélodie. Une suite d’accords lui vient en tête, puis un refrain, puis un couplet. L’ensemble s’écrit presque tout seul.
Mais au lieu d’en éprouver de la fierté, George doute. Il trouve la chanson « trop évidente », presque simpliste. « I got a bit embarrassed by it and didn’t want to play it to anybody », confie-t-il à propos de sa composition. Il craint le jugement, redoute l’anecdotique. Lui qui a signé Something, While My Guitar Gently Weeps, My Sweet Lord, peut-il décemment livrer au monde une chanson née d’une flaque d’eau au plafond ?
Et pourtant, c’est justement cette modestie, cette humilité, qui fait toute la beauté de Blow Away.
L’art de dire les choses simplement
Musicalement, Blow Away est une ballade pop enjouée, portée par des arpèges limpides, une ligne de basse souple et une rythmique discrète. La voix de Harrison y est douce, souriante, presque détachée. Le refrain — « All I got to do is to love you, all I got to be is to be happy » — pourrait passer pour une banalité. Mais il est au contraire l’expression d’une vérité désarmante : parfois, la paix intérieure ne tient qu’à un choix de perspective.
Car au fond, Blow Away n’est pas qu’une chanson légère sur la pluie et le beau temps. C’est une métaphore. Ce toit qui fuit, c’est la vie qui déborde, les petits désastres du quotidien. Et le refrain devient une prière laïque, un mantra anti-anxiété. « Tout ce que j’ai à faire, c’est aimer ; tout ce que j’ai à être, c’est heureux. »
Il y a dans cette chanson un écho lointain aux philosophies orientales que Harrison chérissait, mais sans l’appareil religieux, sans le sermon. Juste une intuition : l’orage passe toujours, si l’on accepte de ne pas s’y attacher.
Entre yacht rock et sagesse domestique
Sorti à une époque où le punk bouscule encore les codes et où la new wave s’installe, Blow Away ne cherche pas à être dans l’air du temps. Elle fait partie de ces morceaux qu’on a qualifiés plus tard de « soft rock » ou de « yacht rock » — ces chansons californiennes pleines de soleil, de réverbération, de claviers onctueux. Mais chez Harrison, cette esthétique se double d’une profondeur inattendue.
Contrairement à ses contemporains qui embrassaient cette légèreté avec cynisme ou indifférence, George y injecte une sincérité désarmante. Il ne prétend pas faire œuvre. Il ne cherche pas à séduire. Il partage simplement un état d’âme, une humeur, un moment de grâce.
Et c’est cette honnêteté-là, paradoxalement, qui donne à Blow Away sa résonance. Car dans un monde saturé de messages grandiloquents, de postures et de discours, la simplicité devient subversive.
Une chanson mineure devenue indispensable
Le public, d’ailleurs, ne s’y trompe pas. Blow Away devient un succès modéré mais réel, atteignant le Top 20 aux États-Unis. Pour de nombreux auditeurs, elle incarne ce que Harrison savait faire de mieux : transformer le quotidien en méditation, l’ennui en poésie.
Et à la réécoute, plus de quarante ans après sa sortie, Blow Away n’a rien perdu de sa fraîcheur. Elle apparaît même, dans certains contextes, comme un antidote aux angoisses contemporaines. Là où les grands discours échouent, les chansons simples triomphent. Là où les manifestes se fanent, les mélodies légères résistent.
Quand l’évidence devient un geste courageux
Ce qui rend Blow Away si touchante, c’est peut-être cette ambivalence : la certitude intime de son auteur que la chanson était trop évidente, trop naïve… et son courage de l’avoir tout de même partagée. George Harrison, en cela, s’éloigne des poses rock’n’roll pour retrouver une sincérité première.
Il aurait pu ne pas la sortir. Il aurait pu l’enterrer dans ses tiroirs, la qualifier de « démo oubliable ». Mais il a choisi de l’assumer, de la produire, de l’offrir. Et c’est dans cet acte de foi en la simplicité que réside la grandeur de l’artiste.
Blow Away, loin des sommets de complexité de All Things Must Pass, loin de l’aura mystique de My Sweet Lord, est une chanson pour les jours gris, pour les instants de doute, pour les matins humides où l’on guette le rayon de soleil à travers les nuages. Une chanson qui nous dit, avec le sourire de George Harrison, que tout finit toujours par passer.
Et parfois, c’est tout ce dont on a besoin.
