Le parcours musical de John Lennon, qu’il soit en solo ou avec les Beatles, est jalonné de chansons où se mêlent introspection et confessions personnelles. Sur l’album Mind Games sorti en 1973, une chanson en particulier incarne cette mélancolie profonde et cet aveu de vulnérabilité : Aisumasen (I’m Sorry). Marqué par la désintégration progressive de son mariage avec Yoko Ono et préfigurant sa période de décadence connue sous le nom du Lost Weekend, ce titre poignardant est une supplique sincère et douloureuse.
Sommaire
- Une mélodie issue d’un projet avorté
- Un pardon en japonais
- Une référence à la philosophie macrobiotique
- L’enregistrement : une construction minutieuse
- Une chanson au cœur du Lost Weekend
Une mélodie issue d’un projet avorté
Lennon ne compose pas Aisumasen (I’m Sorry) à partir de rien. En avril 1971, il enregistre chez lui une démo d’une chanson intitulée Call My Name, aux côtés de deux autres morceaux, Oh Yoko! et God Save Us. Alors que les deux premiers trouveront leur place respectivement sur Imagine et dans un projet militant pour Oz magazine, Call My Name restera inachevé.
Ce morceau possédait déjà la mélodie qui deviendra celle de Aisumasen, mais le ton en était bien différent. Lennon, en protecteur bienveillant, chantait :
When you’re down and you’re out / And there ain’t nothing you can do about it / I ease your pain girl – yes I ease your pain girl.
Deux ans plus tard, dans un tout autre contexte émotionnel, les paroles se transforment en une demande de pardon et en un aveu de dépendance affective.
Un pardon en japonais
Le titre de la chanson est particulièrement marquant : Aisumasen signifie en japonais « je suis désolé ». Lennon adopte cette expression sans doute en écho à la culture de Yoko Ono, mais aussi pour insister sur la profondeur de son regret.
Derrière cette confession musicale se cache une situation personnelle douloureuse. En 1973, le couple Lennon-Ono traverse une crise majeure. Yoko, épuisée par leur relation tumultueuse et les excès de son mari, l’encourage à partir quelques temps avec son assistante, May Pang. Cette « rupture arrangée » marque le début du Lost Weekend, une période de dérives alcoolisées et de comportements erratiques qui s’étendra jusqu’à 1975.
Dans Aisumasen (I’m Sorry), Lennon semble anticiper cette errance, déjà conscient de l’importance de Yoko dans sa vie et du vide qu’elle laisse derrière elle.
Une référence à la philosophie macrobiotique
Outre son message personnel, la chanson fait également allusion à un concept issu du livre You Are All Sanpaku de George Ohsawa, un auteur japonais promouvant l’alimentation macrobiotique. Le terme sanpaku signifie littéralement « trois blancs » et fait référence à une condition physique et spirituelle de déséquilibre, visible à travers le regard. L’idée d’une disharmonie interne correspond parfaitement à l’état de Lennon à cette époque, tiraillé entre sa relation en ruine et ses doutes existentiels.
Ono était familière de ces théories et avait transmis le livre à Lennon, qui le lut une première fois en Angleterre avant de s’y replonger à New York dans les années 1970. L’influence de cette philosophie transparaît dans la manière dont Lennon exprime son besoin de guérison à travers la chanson.
L’enregistrement : une construction minutieuse
Le 5 août 1973, John Lennon entre en studio au Record Plant à New York pour enregistrer Aisumasen (I’m Sorry). Le titre est mis en boîte en trois prises seulement, la troisième étant la version finale. On y retrouve un casting de musiciens remarquables :
- John Lennon : chant, guitare acoustique, tambourin
- David Spinozza : guitare électrique
- ‘Sneaky’ Pete Kleinow : pedal steel guitar
- Ken Ascher : claviers
- Gordon Edwards : basse
- Jim Keltner : batterie
Les overdubs ajoutent des nappes sonores subtiles, notamment la pedal steel guitar de Kleinow qui confère au morceau une couleur presque country. Lennon réenregistre certaines parties vocales, mais conserve son chant principal intact, en dehors du pont et de la phrase « your name » avant le solo de guitare.
Le mixage final est réalisé le lendemain, le 6 août 1973. Ce travail de studio, bien que rapide, révèle une production raffinée et un soin particulier apporté à l’émotion brute transmise par la voix de Lennon.
Une chanson au cœur du Lost Weekend
L’accueil de Aisumasen (I’m Sorry) fut discret à sa sortie, l’album Mind Games étant moins acclamé que ses prédécesseurs. Pourtant, en écoutant ce morceau avec le recul du temps, il apparaît comme un tournant clé dans la discographie de Lennon.
Il marque le moment précis où l’artiste prend conscience de la fragilité de sa relation avec Yoko et de la place centrale qu’elle occupe dans sa vie. C’est aussi une plongée dans son inconscient, un prélude à sa descente vers les excès et l’autodestruction.
Plus de cinquante ans après son enregistrement, Aisumasen (I’m Sorry) résonne encore comme un poignant cri du cœur, où se mêlent amour, regret et une poignante quête de rédemption.
