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Le “granny album” de Paul McCartney : plaidoyer pour une tendresse mélodique

Publié le 28 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Moquées comme des « chansons de grand-mère », certaines des œuvres les plus tendres de Paul McCartney révèlent pourtant une profondeur artistique rare. En assumant une veine rétro, légère et mélodique, McCartney célèbre l’élégance, la nostalgie et l’émotion discrète. Un plaidoyer pour une pop intime et intemporelle.


Dans l’histoire tumultueuse des Beatles, Paul McCartney a souvent incarné le versant lumineux, léger, presque candide du groupe. Tandis que John Lennon brandissait ses angoisses, ses révoltes et ses visions acérées du monde comme des bannières provocatrices, McCartney cultivait l’hédonisme mélodique, l’élégance formelle, et un goût assumé pour la fantaisie. Cette dualité, parfois caricaturée comme une opposition entre le feu et l’eau, l’acide et le sucre, constitue pourtant l’un des plus puissants équilibres de toute l’histoire de la musique populaire.

Mais cette légèreté, cet attrait pour la douceur, a aussi valu à McCartney nombre de critiques. Dès la fin des années 1960, Lennon lui reprochait ses chansons « pour grand-mère » (granny music), terme devenu par la suite un raccourci commode pour désigner ses morceaux les plus mélodiques, les plus rétro, les plus « inoffensifs ». Et si l’on s’arrêtait un instant pour prendre cette moquerie au sérieux ? Si l’on assumait, pleinement, cette veine musicale comme un choix esthétique, et non comme une faiblesse ? Tentons l’expérience : imaginons ce que serait un album entièrement composé des plus belles « chansons de grand-mère » de Paul McCartney.

Sommaire

  • Qu’est-ce qu’une chanson granny ?
  • Loin du rock, mais jamais loin de l’émotion
  • Le projet du « granny album » : un disque rêvé
    • Dance Tonight (2007)
    • Bluebird (1973)
    • You Gave Me the Answer (1975)
    • Heart of the Country (1971)
    • Calico Skies (1997)
    • Happy With You (2018)
    • One More Kiss (1973)
    • English Tea (2005)
    • Little Willow (1997)
    • I’m Carrying (1978)
    • One of These Days (1980)
    • Baby’s Request (1979)
  • Une musique pour le cœur, pas pour les charts

Qu’est-ce qu’une chanson granny ?

Avant toute chose, il convient de définir le terme. Il ne s’agit pas de titres médiocres, ni de mélodies bâclées. Une chanson granny, dans l’univers maccartnien, est une pièce légère, souvent nostalgique, puisant dans les traditions musicales du début du XXe siècle : le music-hall, les standards jazz, la musique de salon, les berceuses ou les comptines. On y trouve souvent un piano droit, des cordes discrètes, des harmonies vocales serrées, parfois des arrangements chambristes ou des clins d’œil à la comédie musicale.

Ce goût pour l’ancien, pour le raffinement d’un autre temps, n’est pas qu’un caprice. Il s’enracine dans l’enfance de McCartney, dans les disques que ses parents écoutaient, dans les émissions de radio de la BBC des années 1950. Ces chansons sont autant de souvenirs mis en musique, de polaroïds mélodiques. Elles s’adressent au cœur plus qu’à la raison.

Loin du rock, mais jamais loin de l’émotion

Ce qui dérange certains auditeurs, c’est que ces morceaux n’ont rien de subversif. Ils ne font pas trembler les murs. Mais est-ce un défaut ? Paul McCartney n’a jamais prétendu être uniquement un rocker. Il est, avant tout, un compositeur. Et dans sa palette, le registre granny est une couleur parmi d’autres. Mieux : c’est une couleur fondamentale, celle qui lui permet de respirer entre deux envolées électriques.

Rappelons aussi que sans cette veine tendre et rétro, les Beatles eux-mêmes n’auraient pas été les mêmes. When I’m Sixty-Four, Honey Pie, Your Mother Should Know… autant de titres maccartniens qui injectent dans le corpus du groupe une douceur inédite. Ils n’y sont pas des anomalies : ils sont des respirations. Des clins d’œil complices. Des hommages à une mémoire sonore commune.

Le projet du « granny album » : un disque rêvé

Imaginons donc un album fictif, entièrement composé de ces chansons légères, tendres, rétro, composées par Paul McCartney après les Beatles, dans sa carrière solo ou avec Wings. Le résultat ? Un disque étonnamment cohérent, touchant, et infiniment plus profond qu’il n’y paraît.

Dance Tonight (2007)

Le disque s’ouvrirait sur cette chanson bondissante à la mandoline, enregistrée pour Memory Almost Full. Légère comme une plume, pleine de sourires et d’énergie naïve, Dance Tonight est un hymne à la joie simple, au plaisir de partager un moment avec l’autre. McCartney y retrouve l’insouciance d’un enfant qui tape des pieds au rythme de la musique.

Bluebird (1973)

Extrait du classique Band on the Run, Bluebird est une ballade soyeuse, portée par le saxophone de Howie Casey. McCartney y évoque l’amour et la liberté avec une douceur pastorale. Ce n’est pas une chanson pour les stades, c’est une berceuse pour les cœurs ouverts.

You Gave Me the Answer (1975)

Là, on plonge en plein music-hall. Cette chanson pastiche des années 1920, présente sur Venus and Mars, est chantée par McCartney avec un timbre volontairement nasillard, comme s’il s’adressait à un phonographe d’époque. Un clin d’œil assumé, un exercice de style réjouissant.

Heart of the Country (1971)

Un des joyaux discrets de Ram. Guitare acoustique, rythme nonchalant, paroles bucoliques : McCartney chante la nature, l’amour simple, la quiétude retrouvée. C’est une chanson de retrait, de silence, de cabane perdue dans les bois. Et c’est magnifique.

Calico Skies (1997)

Composée lors d’une panne d’électricité pendant un ouragan, cette chanson acoustique de Flaming Pie est un pur chef-d’œuvre d’intimité. Déclaration d’amour intemporelle, elle prouve que McCartney n’a rien perdu de sa capacité à écrire des chansons aussi simples qu’universelles.

Happy With You (2018)

Tirée de l’album Egypt Station, cette chanson est une confession douce sur la sobriété retrouvée, sur les petits bonheurs du quotidien. McCartney, en homme apaisé, y chante l’amour sans emphase, avec une sagesse mélodique désarmante.

One More Kiss (1973)

Issue de Red Rose Speedway, cette valse triste est un bijou country-folk où McCartney évoque une séparation avec une élégance discrète. Les orchestrations sont sobres, la mélodie, irrésistible.

English Tea (2005)

Rarement McCartney n’aura autant assumé son « britishness ». Cette chanson de Chaos and Creation in the Backyard est un pur exercice de style victorien, où l’on croise des jardins fleuris, des tasses de thé et un humour pince-sans-rire délicieux.

Little Willow (1997)

Écrite pour les enfants de Maureen Starkey après sa mort, cette chanson est un murmure de consolation. Une des pièces les plus délicates de tout le catalogue McCartney, portée par une émotion nue.

I’m Carrying (1978)

Une ballade douce, presque chuchotée, où McCartney explore une forme de fragilité amoureuse avec une rare sincérité. Extraite de London Town, elle passe souvent inaperçue — à tort.

One of These Days (1980)

Sur McCartney II, au milieu des expérimentations électroniques, cette chanson acoustique toute simple est un retour à l’essentiel. Elle évoque les retrouvailles, les promesses, avec une candeur touchante.

Baby’s Request (1979)

En guise de conclusion, ce morceau de Back to the Egg rend hommage aux crooners des années 1940. C’est la chanson qu’on imagine jouée dans un salon feutré, un soir d’hiver, avec un orchestre discret. Une révérence finale, un clin d’œil nostalgique.

Une musique pour le cœur, pas pour les charts

Ce granny album rêvé ne serait pas un manifeste, ni une révolution. Il serait un refuge. Un espace de tendresse, d’élégance, de chaleur. Il montrerait que McCartney, loin de se réduire à un rocker ou à un hitmaker, est aussi un artisan de la douceur, un passeur de mémoire.

Ces chansons, loin d’être des divertissements mineurs, sont les témoignages d’un art de vivre, d’un amour de la forme courte, de la mélodie pure. Elles sont l’équivalent musical d’un pull en laine, d’une tasse de thé, d’un sourire bienveillant.

Et si Lennon les appelait granny music, c’est peut-être parce qu’elles n’avaient pas besoin de crier pour être entendues. Elles chuchotaient. Et parfois, ce sont les chuchotements qui nous restent le plus longtemps en mémoire.

Paul McCartney n’a jamais eu peur du ridicule. Et c’est peut-être là, dans cette liberté d’oser la candeur, que réside son plus grand courage artistique.


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