Magazine Culture

« That made me angry » : Paul McCartney, Let It Be et le disque du désaveu

Publié le 28 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Let It Be demeure pour Paul McCartney l’album du désaveu : trahi par la production de Phil Spector, marginalisé dans les décisions artistiques, il voit son œuvre lui échapper. Entre tensions internes, rupture avec George Martin et colère face au traitement de The Long and Winding Road, cet album incarne pour McCartney une blessure encore vive.


S’il fallait désigner un disque des Beatles marqué du sceau du désenchantement, du désordre et du désaveu, ce serait sans doute Let It Be. Album posthume d’un groupe déjà mort dans les faits, il incarne pour Paul McCartney non pas l’apothéose d’une aventure, mais sa dissolution. Non pas une dernière déclaration d’amour, mais une rupture entérinée dans l’amertume. Et parmi les multiples raisons qui ont conduit McCartney à tenir Let It Be comme son album le moins aimé du catalogue Beatles, une figure revient avec insistance : celle de Phil Spector, le producteur de la discorde.

Sommaire

Let It Be : un projet né dans le chaos

Lorsque les Beatles entament les sessions de ce qui devait s’intituler Get Back, début 1969, l’idée était simple, presque naïve : retrouver la spontanéité des débuts, enregistrer un album en direct, sans fioritures, et clore le projet par un concert. Mais cette volonté de retour aux sources va se heurter à une réalité implacable : les Beatles ne sont plus unis. Leur dynamique collective est brisée. Les rancunes sont profondes, les egos blessés, et les aspirations devenues incompatibles.

George Harrison en a assez d’être relégué au second plan. Lennon est de plus en plus absorbé par sa relation avec Yoko Ono et ses engagements politiques. Ringo, fidèle au poste, sent lui aussi que quelque chose s’est irrémédiablement rompu. Quant à Paul McCartney, il tente tant bien que mal de maintenir le navire à flot, endossant malgré lui le rôle de capitaine d’un équipage qui ne veut plus naviguer ensemble.

Les caméras de Michael Lindsay-Hogg, chargées de filmer la genèse du disque pour un documentaire, enregistrent un groupe en train de se déliter. Les disputes sont fréquentes, les moments de complicité rares. George quitte même les sessions en claquant la porte, lassé d’un climat devenu irrespirable.

L’intervention de Phil Spector : l’étincelle de trop

Lorsque le groupe abandonne provisoirement le projet Get Back pour enregistrer ce qui deviendra Abbey Road, les bandes des sessions précédentes restent inachevées. John Lennon, convaincu qu’il faut en faire quelque chose, propose de les confier à Phil Spector. Producteur adulé mais controversé, Spector est alors connu pour son fameux Wall of Sound, une technique d’enregistrement dense, orchestrale, saturée d’échos, qui tranche radicalement avec le minimalisme initialement souhaité par McCartney.

Et c’est là que la tension atteint son paroxysme. L’intervention de Spector sur Let It Be bouleverse l’équilibre artistique. Il décide unilatéralement d’ajouter des arrangements orchestraux, des chœurs, des cuivres, sans consulter McCartney ni George Martin, le producteur historique du groupe. Le comble survient avec The Long and Winding Road, une ballade mélancolique, que McCartney avait pensée comme simple, dépouillée, presque nue. Spector y ajoute des violons sirupeux, un chœur féminin, des cors majestueux. McCartney découvre la version finale avec stupeur.

« I couldn’t believe it » : la réaction de McCartney

Dans une lettre adressée à Allen Klein, le manager engagé par Lennon, McCartney exprime sa colère : « Je n’aurais jamais mis de voix féminines sur un disque des Beatles. » Dans une interview donnée à l’Evening Standard en 1970, il confie : « Personne ne m’a demandé mon avis. Je n’arrivais pas à y croire. » Son amertume est d’autant plus grande qu’il sent que ce geste marque une dépossession de sa propre création.

Cette frustration dépasse le cadre de la simple production musicale. Pour McCartney, c’est un acte symbolique : la preuve que, malgré sa volonté de garder le contrôle sur la trajectoire du groupe, tout lui échappe. « Ça prouve bien que je n’étais pas aux commandes », dira-t-il. Le choc est tel qu’il participe à sa décision de quitter officiellement le groupe. À ses yeux, Let It Be devient le témoignage d’un désaccord irréconciliable, d’une trahison artistique.

George Martin écarté : le coup de grâce

Le désaveu de McCartney n’est pas isolé. George Martin, qui avait façonné le son des Beatles depuis leurs débuts, est lui aussi mis à l’écart du processus. Il apprendra la sortie de l’album une fois les modifications de Spector déjà réalisées. « Cela m’a mis en colère », dira-t-il plus tard. « Et cela a rendu Paul encore plus furieux, parce que ni lui ni moi n’étions au courant. »

Ce coup de force témoigne du changement radical de gouvernance artistique au sein des Beatles. Désormais, c’est Lennon qui prend les rênes, épaulé par Klein et soutenu par Harrison et Starr. McCartney, isolé, voit son influence réduite à néant.

The Long and Winding Road : la chanson du malentendu

Le morceau symbolisant cette fracture est sans conteste The Long and Winding Road. Composé dans un moment de doute, McCartney y exprime une quête d’issue, un besoin de retour, de réconciliation. « C’est une chanson triste parce qu’elle parle de l’inaccessible », dira-t-il plus tard. « De cette porte que l’on n’atteint jamais. »

Mais cette mélancolie douce se transforme en grandiloquence orchestrale sous la houlette de Spector. Et ce contraste entre l’intention initiale et le résultat final devient pour McCartney une blessure vive. En 2003, lorsqu’il supervise la sortie de Let It Be… Naked, il veillera personnellement à ce que la chanson soit présentée dans sa version originelle, épurée, telle qu’il l’avait imaginée.

Un album qui ne lui appartient plus

Avec le recul, Let It Be apparaît comme l’album des Beatles qui échappa totalement à McCartney. Là où il avait dirigé avec brio Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, y imprimant sa vision, son goût pour la structure, pour l’expérimentation ludique, il se retrouve ici relégué au rang de spectateur d’un naufrage qu’il ne peut éviter.

« Je choisis Sgt. Pepper’s comme mon préféré, parce que j’y ai beaucoup contribué », dira-t-il dans une interview de 1991. Le contraste est saisissant avec Let It Be, qu’il évoque rarement sans une forme de gêne ou de colère rentrée. Le disque incarne l’échec de sa tentative de rassembler un groupe déjà disloqué.

Un désamour durable, mais nuancé

Au fil des années, McCartney a tenté de réhabiliter Let It Be, du moins en partie. La sortie de Let It Be… Naked en 2003 fut l’occasion de proposer une version fidèle à sa vision d’origine, débarrassée des excès orchestraux de Spector. Cette réinterprétation tardive fut accueillie favorablement par de nombreux fans, qui y virent un retour à l’essence du groupe.

Mais cette réparation, aussi bienvenue soit-elle, ne suffit pas à effacer la douleur initiale. L’album restera toujours, dans la mémoire de McCartney, celui de la dépossession, de l’ultime affront. « That made me angry », répète-t-il encore aujourd’hui. Et cette colère, contenue mais tenace, donne à Let It Be une place à part dans la discographie des Beatles : celle du disque qu’il n’a pas reconnu comme sien.

L’ombre d’un testament malgré tout

Et pourtant, Let It Be, dans sa forme définitive, conserve une puissance indéniable. C’est un album de cendres, mais aussi de braises. Il contient Across the Universe, Get Back, I Me Mine, autant de morceaux qui témoignent, malgré tout, d’un dernier souffle créatif.

Mais pour McCartney, ce disque reste surtout le miroir d’une époque révolue. Celle où l’harmonie s’est muée en conflit. Où l’art est devenu politique interne. Et où l’un des plus grands musiciens du XXe siècle a vu son œuvre transformée sans son accord.

Let It Be, pour Paul McCartney, ne sera jamais un album comme les autres. C’est le disque du désamour, du déclassement, de la frustration. Mais c’est aussi, paradoxalement, le point final d’une épopée inégalée, dont les douleurs mêmes continuent d’alimenter la légende.


Retour à La Une de Logo Paperblog