En 1975, Paul McCartney publie avec Wings l’album « Venus and Mars », un projet ambitieux mêlant rock, jazz, funk et ballades. Porté par une vision cinématographique et nourri par l’énergie de la Nouvelle-Orléans, ce disque marque un tournant pour McCartney, désormais émancipé de l’héritage des Beatles. À travers une palette sonore riche et un succès mondial, il s’impose comme une odyssée musicale unique.
Le 27 mai 1975, Paul McCartney et son groupe Wings publient Venus and Mars, un disque audacieux, éclectique et ambitieux, chargé de prolonger le succès colossal de Band on the Run. Avec cette œuvre, l’ancien Beatle prouve qu’il ne se repose ni sur ses lauriers, ni sur son prestigieux passé, mais qu’il est plus que jamais décidé à tracer sa propre voie dans l’univers de la pop, loin de l’ombre écrasante du Fab Four. Entre cosmologie musicale et fête de la Nouvelle-Orléans, Venus and Mars n’est pas qu’un album : c’est une traversée de mondes, une célébration sonore, une déclaration d’indépendance.
Sommaire
- À la recherche d’un nouvel élan
- Cap sur la Nouvelle-Orléans
- Une palette musicale kaléidoscopique
- Un succès planétaire
- L’âge d’or des Wings
- Une œuvre sous-estimée ?
- Le legs d’un voyage interstellaire
À la recherche d’un nouvel élan
Lorsque Venus and Mars entre en gestation à la fin de l’année 1974, Wings est en pleine métamorphose. Band on the Run, paru un an plus tôt, a restauré la crédibilité de McCartney aux yeux de la critique et du public. Enregistré dans des conditions extrêmes à Lagos, au Nigéria, ce précédent album a prouvé la résilience du couple Paul et Linda McCartney, épaulé par le fidèle Denny Laine. Mais Paul sait que chaque victoire, dans le monde impitoyable du rock, appelle une épreuve suivante.
C’est donc avec l’idée d’élargir le spectre musical de Wings qu’il accueille deux nouveaux membres : le jeune guitariste écossais Jimmy McCulloch, ancien des groupes Thunderclap Newman et Stone the Crows, et le batteur anglais Geoff Britton. Ensemble, ils entament les premières sessions d’enregistrement à Abbey Road en novembre 1974. Trois titres majeurs voient le jour à Londres : Letting Go, Love in Song et Medicine Jar. Mais le climat interne est déjà orageux. Britton, dont le style direct tranche avec la diplomatie du reste du groupe, claque la porte.
Cap sur la Nouvelle-Orléans
En janvier 1975, Wings met le cap sur la Louisiane. Direction les studios Sea Saint, repaire de la musique funk fondé par Allen Toussaint et The Meters. La Nouvelle-Orléans n’a rien d’un choix anodin : Paul McCartney recherche une ville vibrante, imprégnée de musique et de chaleur humaine. Il y trouvera bien plus que cela.
Car le hasard du calendrier veut que le séjour du groupe coïncide avec le Carnaval de Mardi Gras. Dans ce tourbillon de couleurs, de sons et d’effluves épicés, l’album prend forme dans une ambiance de fête. Joe English, jeune batteur américain natif de Rochester, New York, est recruté au pied levé. Sans tambour ni trompette, il s’impose vite comme un membre à part entière du groupe. L’alchimie est immédiate.
McCartney arrive en Louisiane avec une vision claire : il a déjà écrit la majorité des morceaux, soigneusement alignés sur un rouleau de papier digne d’un parchemin de scribe. Ce travail préparatoire, rare dans sa carrière jusqu’alors, témoigne de sa volonté de donner à l’album une cohérence, une dramaturgie quasi cinématographique. C’est une suite, au sens classique du terme, avec ses mouvements, ses transitions, ses motifs récurrents.
Une palette musicale kaléidoscopique
Venus and Mars s’ouvre sur une promesse d’évasion cosmique. La chanson titre, dans sa version double (Venus and Mars/Rock Show), trace une ligne claire entre l’introspection planétaire et l’exubérance scénique. Le morceau, conçu comme une ouverture de concert, s’envole rapidement dans une effervescence électrique : « Rock Show » est une lettre d’amour au spectacle vivant, un clin d’œil à l’hédonisme du rock des années 1970, entre Madison Square Garden et Hollywood Bowl.
Suivent des titres aux atmosphères radicalement différentes. Love in Song se déploie en ballade mélancolique, tandis que You Gave Me the Answer rend hommage au style des années 1920 avec une affection presque burlesque. Ce pastiche, dans la lignée de When I’m Sixty-Four des Beatles, illustre le goût de McCartney pour les détours anachroniques, cette capacité à manier les codes de la musique populaire avec une tendre ironie.
Mais l’album ne se complaît pas dans la seule variété stylistique. Il ose aussi l’engagement voilé. Medicine Jar, signé McCulloch et Colin Allen, évoque sans ambages les dangers de la dépendance – une thématique tragiquement prémonitoire pour McCulloch, qui décédera trois ans plus tard d’une overdose à seulement 26 ans. Sa guitare féroce et sa voix rauque confèrent au morceau une gravité inattendue dans l’univers souvent plus léger de McCartney.
Le disque se clôt sur un clin d’œil des plus singuliers : Crossroads Theme, brève relecture instrumentale du générique du soap opera britannique Crossroads. À la fois hommage et trait d’humour, ce final illustre le plaisir que prend McCartney à mêler le grand art et le quotidien, le sublime et le trivial.
Un succès planétaire
Au moment de sa sortie, Venus and Mars s’impose instantanément. Il entre directement à la troisième place du classement britannique, avant de grimper à la première position pendant deux semaines non consécutives, au sein d’un Top 10 où il restera quatorze semaines consécutives. Aux États-Unis, il détrône Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy d’Elton John pour s’installer au sommet du Billboard en juillet 1975.
La campagne est portée par un single imparable : Listen to What the Man Said. Porté par un solo de saxophone soprano inoubliable signé Tom Scott, ce titre incarne la quintessence du McCartney pop : mélodique, optimiste, immédiat. L’intervention du guitariste Dave Mason (ex-Traffic) ajoute une touche de sophistication supplémentaire. Le morceau atteint la première place aux États-Unis et au Canada, et fait un très beau parcours dans les charts européens.
L’âge d’or des Wings
Fort de ce nouveau triomphe, McCartney lance la tournée la plus ambitieuse de sa carrière post-Beatles : la légendaire Wings Over the World Tour. De septembre 1975 à octobre 1976, Wings se produit dans 65 villes d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Océanie. C’est une véritable odyssée scénique, à laquelle Paul consacre une énergie colossale.
Le groupe, enfin stabilisé autour d’un noyau soudé – Paul, Linda, Denny, Jimmy et Joe – fonctionne à plein régime. Chaque concert devient une célébration, un événement multigénérationnel où les jeunes fans de Wings croisent les inconditionnels des Beatles. McCartney y interprète ses nouvelles compositions, bien sûr, mais n’oublie pas d’honorer son passé en reprenant quelques classiques du répertoire de Liverpool, comme Yesterday ou The Long and Winding Road.
Cette tournée scelle la mue de Wings : ils ne sont plus un simple projet secondaire de l’ex-Beatle, mais un groupe à part entière, avec une identité propre, un son distinct, une cohorte de fans fidèles.
Une œuvre sous-estimée ?
Si Venus and Mars n’a pas toujours joui de la même aura critique que Band on the Run, il n’en demeure pas moins un jalon essentiel de l’œuvre maccartnienne. Certains lui reprochent un certain éclectisme, voire un manque d’unité. Mais ce sont justement ces écarts stylistiques, ces pas de côté audacieux, qui en font tout le charme.
Il faut aussi souligner le soin apporté à la production. McCartney, à la fois compositeur, arrangeur et producteur, y déploie une palette sonore riche et sophistiquée. Il fait dialoguer les guitares saturées avec des claviers moelleux, les harmonies vocales avec des cuivres langoureux. Le tout avec une fluidité déconcertante.
Et puis, Venus and Mars, c’est aussi l’album de la liberté retrouvée. Paul n’a plus rien à prouver : il ne cherche pas à égaler les Beatles, mais à inventer autre chose. Il regarde vers les étoiles, les planètes, les scènes du monde entier, avec la même curiosité insatiable.
Le legs d’un voyage interstellaire
Un demi-siècle plus tard, Venus and Mars reste un disque précieux, un témoignage d’une époque où la musique pop n’avait pas peur d’être ambitieuse, bigarrée, joyeuse et grave à la fois. Il incarne un moment rare d’alignement des planètes : une inspiration au zénith, un groupe au sommet de sa forme, et un public prêt à embarquer pour le voyage.
Dans la vaste constellation des œuvres de McCartney, cet album occupe une place singulière. Il n’est ni le plus célèbre, ni le plus cité. Mais il est peut-être l’un des plus sincères. Un disque qui ne cherche pas à faire l’histoire, mais à raconter des histoires. Des histoires de rock, d’amour, de fêtes, de solitude, d’addiction, de fraternité, et surtout, de liberté.
Et en cela, Venus and Mars demeure, cinquante ans après, un rendez-vous manqué avec l’éphémère. Car la musique, lorsqu’elle est guidée par la passion et le talent, traverse les orbites du temps sans jamais perdre sa lumière.
