L’album Wonderwall Music de George Harrison, sorti en 1968, marque un tournant dans la carrière du musicien. Éloigné des Beatles, il explore des terrains encore inédits pour lui, notamment la musique indienne. L’album est une véritable recherche sonore, un mélange de raga, de musique traditionnelle et de paysages sonores psychédéliques. Parmi les morceaux qui composent cet album, « Crying » se distingue non seulement par sa structure instrumentale unique, mais aussi par l’émotion qu’il dégage, un thème qui hantera Harrison bien au-delà de cette première aventure solo.
Sommaire
- L’artwork de Wonderwall Music : L’expression d’une recherche personnelle
- « Crying » : Un morceau instrumental qui touche l’âme
- L’influence de la musique indienne et l’utilisation de l’instrument « thar-shanhai »
- L’héritage de Crying : Une émotion qui transcende le temps
- Une exploration sonore qui perdure
L’artwork de Wonderwall Music : L’expression d’une recherche personnelle
Avant de se pencher sur le morceau Crying, il est intéressant de noter le contexte dans lequel cet album est né. Wonderwall Music est l’un des premiers albums solo d’un membre des Beatles, et il marque la séparation progressive du groupe à travers l’exploration musicale de chacun de ses membres. Pour George Harrison, cela représente une émancipation musicale, un désir de s’affirmer en tant qu’artiste à part entière. L’album est une immersion dans la culture indienne, avec des instruments comme le sitar, la tabla ou encore le sarod, et il se distingue des œuvres pop traditionnelles de l’époque.
Le choix de la couverture de l’album illustre cette recherche spirituelle et musicale. L’image, à la fois simple et profonde, reflète l’introspection et la quête personnelle d’Harrison. Mais au-delà de l’esthétique, l’album lui-même est un voyage sonore, avec Crying en tant qu’un des points d’orgue, un morceau où les influences orientales se mélangent avec l’intensité émotionnelle propre à Harrison.
« Crying » : Un morceau instrumental qui touche l’âme
“Crying”, qui occupe la treizième place de l’album Wonderwall Music, est une composition purement instrumentale, sans paroles, où l’émotion se déploie uniquement à travers les instruments. C’est là tout le génie de Harrison : arriver à transmettre une telle intensité émotionnelle sans avoir besoin de mots. Le morceau est une fusion entre la musique classique indienne et des sonorités plus expérimentales qui deviendront caractéristiques de l’album.
La richesse sonore de “Crying” provient de la diversité des instruments utilisés. On y entend notamment le sarod d’Aashish Khan, la tabla de Mahapurush Misra, le sitar de Shambhu Das et Indranil Bhattacharya, ainsi que le surbahar de Chandrashekhar Naringrekar. Chaque instrument est un vecteur d’émotion, chacun apportant une couleur et une texture particulière au morceau. Le sarod, avec ses sonorités graves et profondes, et le sitar, tout en résonance et en vibration, créent ensemble une atmosphère à la fois envoûtante et mélancolique.
Harrison, dans cette composition, fait écho à la philosophie indienne de la musique, où chaque note doit non seulement être entendue mais ressentie. Crying devient alors un acte de communication spirituelle, où la musique parle là où les mots ne peuvent plus atteindre.
L’influence de la musique indienne et l’utilisation de l’instrument « thar-shanhai »
Un aspect fascinant de Crying réside dans le choix de certains instruments typiques de la musique traditionnelle indienne, notamment le « thar-shanhai » (ou tar shehnai), que George Harrison décrit comme une sorte de violon à une seule corde. Cet instrument est une sorte de « violon sans fin », capable de produire des sons longs et plaintifs, créant ainsi une atmosphère qui semble se prolonger éternellement. Cette sonorité, qui se distingue par sa résonance profonde et son caractère « hurlant », est un parfait miroir de l’émotion que Harrison cherche à transmettre à travers sa musique.
Dans ses propos, Harrison évoque le thar-shanhai comme étant un instrument capable de « pleurer », une métaphore forte qui résume l’atmosphère de la chanson. Ce son particulier s’intègre parfaitement à l’univers sonore de Wonderwall Music, où la musique n’est pas seulement une exploration acoustique, mais aussi un moyen d’atteindre une forme de catharsis émotionnelle.
Le lien entre Crying et la chanson Save the World de l’album Somewhere In England (1981) ne fait que renforcer cette idée. En effet, Harrison utilise à nouveau un extrait de Crying dans l’outro de cette chanson, comme pour souligner l’importance de ce thème de la douleur, de la souffrance et de la prise de conscience. Save the World est une chanson bien plus sombre et cynique, mais l’insertion de cette note musicale fait écho à l’idée que la tristesse, sous toutes ses formes, traverse le temps et les projets musicaux de Harrison.
L’héritage de Crying : Une émotion qui transcende le temps
Il est fascinant de constater comment un simple morceau instrumental comme Crying a pu marquer l’imaginaire musical de George Harrison, mais aussi celui de ses auditeurs. Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve une telle intensité émotionnelle dans sa carrière, aussi bien dans les moments les plus sombres de son œuvre que dans ses explorations spirituelles et musicales.
La musique de Harrison, et en particulier Crying, représente une forme de méditation sonore, une invitation à se plonger dans l’introspection. L’artiste, à travers sa maîtrise de la musique indienne, parvient à créer une fusion unique entre deux mondes musicaux, celui de l’Occident et celui de l’Orient, tout en y apportant sa propre sensibilité.
Avec le recul, Wonderwall Music apparaît comme l’un des albums les plus importants de la carrière de George Harrison. Il s’agit d’une œuvre qui va bien au-delà des simples expérimentations musicales de l’époque. Ce n’est pas seulement un album de transition, mais bien un témoignage de l’état d’esprit d’un artiste qui, après des années de collaboration au sein des Beatles, cherche à s’émanciper, à trouver sa propre voix et à toucher son public d’une manière différente.
Une exploration sonore qui perdure
La relation de Harrison avec la musique indienne, et plus particulièrement avec le raga et les instruments traditionnels, aura marqué l’ensemble de sa carrière solo. Il faut d’ailleurs souligner que ce n’est pas seulement un intérêt esthétique qui l’a poussé à intégrer ces éléments dans ses compositions. Il y a dans cette musique un véritable besoin spirituel, un désir profond de s’immerger dans une forme de musique plus proche de la méditation, qui pourrait avoir des répercussions sur l’âme de l’auditeur.
Wonderwall Music et des morceaux comme Crying montrent un Harrison en quête de sens. Bien avant que le monde ne s’intéresse pleinement à la musique indienne dans les années 1970, il en a fait une des pierres angulaires de son évolution musicale. Cette recherche spirituelle et musicale s’est exprimée de manière plus évidente sur des albums comme All Things Must Pass (1970), mais Crying reste un moment unique de son parcours. Non seulement il porte en lui cette touche indienne, mais il dévoile aussi un George Harrison plus intime, plus vulnérable, qui nous invite à écouter au-delà des simples sons.
Au final, Crying est l’une des nombreuses facettes de l’immense héritage musical laissé par George Harrison. C’est une œuvre qui, à travers sa simplicité, son instrumentalisme pur et ses résonances profondes, touche à l’essence même de ce qui fait une grande musique : une capacité à traduire les émotions les plus sublimes et les plus douloureuses, non par des mots, mais par des sons. La musique de Harrison, encore aujourd’hui, continue de résonner, tout comme Crying, qui ne cesse de nous rappeler que la douleur, parfois, se cache dans les plus belles mélodies.
