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John Lennon : comment il a révolutionné son jeu de guitare avec « Julia »

Publié le 31 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon, souvent éclipsé par Paul McCartney et George Harrison en tant que guitariste, a pourtant développé une technique fine et émotive. Son séjour en Inde en 1968, aux côtés de Donovan, lui a permis d’apprendre le fingerpicking, une approche subtile qu’il a magnifiée sur des morceaux comme « Julia ». Cette ballade, dédiée à sa mère, illustre la transformation musicale et personnelle de Lennon, marquée par un jeu de guitare délicat et une intensité émotionnelle rare.


L’histoire des Beatles est souvent associée à une ascension fulgurante, celle d’un groupe qui s’est formé dans les faubourgs de Liverpool pour ensuite conquérir la planète entière. J’ai moi-même suivi leur parcours depuis leurs débuts, intrigué par la fraîcheur de leur musique et la fougue de leurs premiers enregistrements. Les quatre garçons dans le vent, comme on les a longtemps surnommés, n’étaient pas prédestinés à devenir d’éminents techniciens de leurs instruments. Ce qui comptait pour eux, c’était avant tout la passion, l’énergie brute et la volonté de créer des mélodies inoubliables. Au fil de leurs disques, nous avons assisté à leur transformation : d’un simple groupe de rock de clubs à un ensemble de musiciens rompus aux techniques de studio, explorant des univers sonores variés, voire parfois révolutionnaires.

Pour qui s’intéresse de près à la discographie des Beatles, il n’est pas difficile de remarquer un bond qualitatif dans la façon dont chacun des membres perfectionne son jeu. George Martin, leur producteur, avait perçu très tôt leur potentiel. Il les a soutenus, guidés, et en retour, ils ont appris à se surpasser. Dans ce grand puzzle musical, John Lennon n’a jamais manifesté l’envie de se revendiquer comme un guitariste virtuose, encore moins un soliste avide de prouesses. Pourtant, une écoute attentive de certaines de ses parties de guitare révèle un style d’une finesse insoupçonnée. Il y eut un moment précis, au cours du célèbre séjour en Inde, où Lennon s’est mis en tête de maîtriser une technique alors peu exploitée chez les Beatles : le fingerpicking. L’illustration la plus émouvante de cette méthode se retrouve dans la chanson “Julia”, dédiée à sa mère, un morceau que Paul McCartney regarda avec admiration et fierté. Revenir sur cette anecdote, replacer ce moment dans un contexte plus large, c’est plonger au cœur d’un épisode essentiel de la longue et riche histoire des Fab Four.

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Les premiers pas d’un groupe en quête de repères

Au commencement, les Beatles n’étaient que quatre jeunes fougueux, puisant dans un répertoire rock américain, marqués par Elvis Presley ou Chuck Berry. Ils se sont rodés dans les clubs de Hambourg, forgeant leur endurance et leur cohésion. Sur scène, John Lennon jouait surtout le rôle du chanteur audacieux, robuste, faisant preuve d’un humour mordant et d’un charisme naturel. Son jeu de guitare, alors majoritairement rythmique, lui suffisait pour assurer une base solide sur laquelle Paul McCartney, George Harrison et parfois Stuart Sutcliffe ou Pete Best (aux tous débuts) venaient construire l’identité sonore du groupe. Avant de se rendre compte de leur potentiel de compositeurs, ils reprenaient des standards, affermissaient leur style et gagnaient en confiance.

Lorsqu’ils finissent par signer avec le label Parlophone, sous l’égide de George Martin, ils se retrouvent sous la houlette d’un producteur au flair exceptionnel. Martin n’était pas seulement séduit par leur sens mélodique, il reconnaissait aussi le potentiel d’évolution. S’il leur a imposé des arrangements plus élégants sur leurs premiers enregistrements, il était conscient que leur formation – presque autodidacte – pouvait progresser pour explorer des territoires plus complexes. Dans ce cadre, John Lennon assumait avec aisance son rôle de rythmicien, mais il lui arrivait aussi de s’essayer à quelques lignes de lead. Il n’a pourtant jamais cherché à rivaliser avec les guitar-heroes de l’époque, pas plus qu’il ne se voyait devenir un Clapton ou un Hendrix. La force de Lennon résidait ailleurs : un phrasé brut, incisif, et une grande musicalité dans son jeu, peu importe la complexité des accords.

Au fil des albums, de Please Please Me à Rubber Soul, les Beatles gagnent en maturité. Les riffs deviennent plus soignés, les harmonies vocales plus fines, et la dynamique du groupe se raffermit. John reste concentré sur la section rythmique, soutenant l’ensemble par des coups de médiator vigoureux, comme c’est le cas sur “All My Loving”, où son endurance à la guitare est déconcertante. Ce morceau, enregistré en 1963, a d’ailleurs la réputation d’être bien plus ardu qu’il n’y paraît à première écoute. La rapidité du strumming et la régularité nécessaire exigent un certain talent. C’est un détail que beaucoup sous-estiment, car l’attention se focalise souvent sur la mélodie ou sur la voix, mais pour maintenir un tel tempo avec précision, il faut une main droite redoutablement assurée.

L’évolution de John Lennon en tant que guitariste

De l’avis de plusieurs observateurs, on considère souvent George Harrison comme le “lead guitar” et John Lennon comme le “rhythm guitar”. Or cette répartition, si elle est globalement juste, ne doit pas masquer l’apport de Lennon à la couleur sonore du groupe. Dans leurs premières années, John pouvait être un soliste occasionnel, en témoignent certaines faces B, ou même des passages plus musclés, comme sur “You Can’t Do That”. Mais c’est vrai que dans l’ensemble, il laissait volontiers George Harrison endosser le rôle de guitariste soliste, et Paul McCartney s’aventurer sur des segments harmoniques plus audacieux quand il le souhaitait.

Plus tard, avec la poussée créative de l’album Revolver en 1966, les Beatles amorcent un virage radical en termes de conception musicale. Ils expérimentent, mêlent instruments classiques et sonorités psychédéliques, travaillent leurs harmonies à l’extrême. Dans ce contexte, John Lennon, souvent plus porté vers l’expérimental, propose des structures parfois dépouillées mais toujours intenses. Et si la virtuosité n’est pas son credo, il n’hésite pas à parfaire ses connaissances pour servir une chanson.

Durant la période de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Lennon se montre toujours plus intéressé par la texture globale d’un titre que par l’exécution flamboyante d’un solo. Son engagement personnel, son charisme, et son sens de la formule marquent l’univers des Beatles. Pourtant, il ne fait aucun doute que dans son for intérieur, Lennon ressent l’envie de pousser plus loin ses limites instrumentales. Il est curieux, séduit par l’idée de se réinventer, de casser l’image un peu trop simple du “chanteur rythmique”.

L’influence de la retraite en Inde

En 1968, les Beatles entament une retraite spirituelle en Inde, à Rishikesh, auprès du Maharishi Mahesh Yogi, pour approfondir la pratique de la méditation transcendantale. Ce voyage, conçu au départ comme une pause pour se ressourcer, aura de multiples répercussions sur leur musique. Là-bas, loin de la pression du monde extérieur et des contraintes du studio, ils disposent de temps pour composer, apprendre et partager des techniques avec d’autres artistes également sur place. C’est précisément à ce moment que Donovan, chanteur et musicien folk britannique, se trouve aux côtés des Beatles. Il leur montre différents motifs de fingerpicking, cette approche où la guitare se joue sans médiator, en utilisant le bout des doigts pour pincer les cordes.

Cette technique n’était pas complètement étrangère à la musique folk. Bob Dylan, Joan Baez ou encore d’autres figures du folk américain l’avaient popularisée bien avant. Néanmoins, chez les Beatles, on retrouvait peu cette façon de faire. Paul McCartney avait déjà un jeu de guitare assez malléable et voulait expérimenter, tandis que George Harrison, de son côté, était davantage porté vers les sonorités orientales du sitar, sans pour autant délaisser son rôle de guitariste électrique. John Lennon, quant à lui, saisit avec un bel enthousiasme l’opportunité d’explorer un champ qu’il n’avait que peu arpenté. Loin de la frénésie londonienne, il se plongea dans l’apprentissage de ces arpèges délicats.

Tout l’album The Beatles – plus couramment appelé White Album – porte la marque de ce travail intensif. A travers des titres comme “Dear Prudence”, on devine cette approche plus subtile et plus feutrée. Bien qu’il ait toujours privilégié une guitare rythmique bien charpentée, Lennon prend un malin plaisir à tisser des notes aériennes, presque diaphanes, qui confèrent aux morceaux une ambiance particulière. Ce n’est pas la seule nouveauté : la retraite en Inde permet aussi aux Beatles de s’ouvrir à de nouvelles thématiques, liées à la spiritualité, à l’introspection, à la recherche de soi.

La naissance de la technique de fingerpicking

Le fingerpicking est une discipline exigeante. Elle nécessite de la régularité, de la précision, et un bon sens de la polyphonie. En effet, chaque doigt peut être assigné à une ou plusieurs cordes, offrant la possibilité de mêler simultanément la basse, l’accompagnement harmonique et des motifs mélodiques. Lorsqu’on écoute “Dear Prudence”, on remarque la montée progressive des accords et ce jeu qui se déploie en douceur, assurant un fil conducteur dans la chanson. Lennon, initialement plus habitué à l’attaque franche du médiator, dut s’exercer pour maîtriser un toucher plus délicat. Cette évolution s’explique aussi par la volonté de créer des climats apaisants, un écho à l’expérience méditative vécue en Inde.

Dans ce contexte, Paul McCartney aussi s’essaie au fingerpicking, comme l’illustrent “Blackbird” et “Mother Nature’s Son”. Pourtant, selon ses propres dires, il ne poussa pas l’apprentissage aussi loin que John. McCartney demeure un multi-instrumentiste remarquable, s’exerçant à la guitare, à la basse, au piano, à la batterie, parfois dans la même session d’enregistrement. Mais il n’en reste pas moins que l’obstination de Lennon sur ce point précis du fingerpicking a produit des perles sonores qui attirèrent l’attention de tous, à commencer par Paul lui-même.

Le fingerpicking, chez Lennon, ne se réduit pas à une simple prouesse technique. Il devient le vecteur d’une émotion et d’une sincérité accrues. En abandonnant temporairement la force de frappe du médiator, il livre des couleurs plus intimes, plus mélancoliques. Les accords s’enchaînent avec une subtilité nouvelle, et la voix de Lennon, touchante, s’y pose comme une confidence. Le résultat est saisissant sur “Julia”, une chanson qui, par son dépouillement instrumental, demeure l’un des moments les plus bouleversants de la discographie des Beatles.

L’exemple poignant de “Julia”

Composée pendant l’époque du White Album et enregistrée en 1968, “Julia” est le témoignage d’une vulnérabilité rare chez John Lennon. Cette chanson rend hommage à sa mère, Julia Lennon, décédée alors qu’il était encore adolescent. Au-delà de son thème, la particularité réside dans le fait que Lennon y est seul : il chante et s’accompagne, sans artifice, ni instrument supplémentaire pour épauler son jeu de guitare. C’est un choix audacieux, d’autant qu’il l’exécute en fingerpicking, technique qu’il venait d’intégrer à son arsenal musical.

En écoutant “Julia”, on perçoit la délicatesse du toucher de Lennon. Son doigté ne laisse aucun répit à la moindre approximation. A l’opposé de la puissance parfois agressive qu’il adoptait dans d’autres contextes, ici tout est douceur et intériorité. Cette épuration fait vibrer la moindre corde, la moindre nuance de sa voix, offrant à l’auditeur un rare moment de recueillement. Nombreux sont ceux qui, à l’époque, se sont étonnés de la maîtrise nouvelle de Lennon. Lui qui se disait volontiers pas assez bon pour aligner des solos techniques, prouvait qu’il pouvait se montrer minutieux et précis, pourvu qu’il y trouve un sens artistique. “Julia” est un véritable joyau : une preuve que la fragilité, quand elle est assumée, peut donner naissance à une force musicale hors du commun.

Le titre s’insère au milieu d’un double album très hétéroclite, où figurent tantôt des pastiches de styles musicaux, tantôt des expérimentations sonores. Le White Album est réputé pour son absence d’unité conceptuelle clairement définie, mais aussi pour la diversité incroyable de son contenu. Entre la tension de “Helter Skelter”, la candeur de “Ob-La-Di, Ob-La-Da” et la gravité de “While My Guitar Gently Weeps”, “Julia” fait office de parenthèse onirique et méditative, que l’on pourrait juger radicalement intime. C’est là que réside la force de John Lennon : proposer des contrastes, passer d’une satire acerbe à l’expression la plus sincère et la plus nue.

La réaction de Paul McCartney

Paul McCartney, lui-même auteur de morceaux à l’esthétique délicate comme “Blackbird”, reconnut la prouesse de Lennon sur “Julia”. A l’époque, il s’essayait au fingerpicking, mais ses approches, bien qu’élégantes, n’avaient pas la même profondeur de pratique que celles de John. Dans des interviews, McCartney a souvent exprimé son respect pour la détermination de Lennon à peaufiner cette technique. Il disait en substance : “John était le seul à vraiment s’y être mis sérieusement. Il avait un ami qui lui avait montré les rudiments, et il s’est attelé à l’exercer jusqu’à maîtriser un motif irréprochable.” McCartney soulignait également combien il était fier de voir son camarade, parfois désinvolte, investir du temps dans un entraînement qui allait donner vie à l’une des chansons les plus touchantes du répertoire.

Cette fierté témoigne aussi de la dynamique unique qui existait entre Lennon et McCartney. Longtemps qualifiés de “Lennon-McCartney”, ils nourrissaient un partenariat créatif d’exception, ponctué de quelques rivalités amicales. Chacun observait l’évolution de l’autre, et cette émulation nourrissait leur propre travail. McCartney, toujours prompt à explorer de nouveaux instruments, savait que Lennon, s’il le voulait, pouvait relever le défi d’une nouvelle discipline. Le succès de “Julia” illustre précisément ce moment où l’envie de dépasser ses limites a poussé Lennon à s’exprimer autrement. A terme, c’est toute l’alchimie du groupe qui en profite, car ce morceau ajoute une facette supplémentaire à la palette déjà vaste des Beatles.

Le rôle de Donovan

Il est impossible d’évoquer le virage fingerpicking de John Lennon sans mentionner Donovan. Chanteur folk britannique ayant connu ses propres heures de gloire dans les années 1960, Donovan est souvent associé à des morceaux comme “Catch the Wind” ou “Sunshine Superman”. A Rishikesh, il se lie d’amitié avec les Beatles et, selon la légende, il leur montre des motifs inspirés de la tradition folk, tout en les encourageant à s’approprier ces variations. De fait, la contribution de Donovan n’a peut-être pas été spectaculaire en studio, mais elle fut fondamentale pour un Lennon soucieux de progresser.

Ainsi, lorsque Paul McCartney confie que John “était le seul à avoir persévéré suffisamment pour maîtriser correctement le fingerpicking”, il fait référence à cette leçon de Donovan. Il ne suffit pas d’observer quelqu’un jouer. Il faut répéter inlassablement, affiner son geste, se caler sur un métronome ou au minimum sur une pulsation interne solide. Lennon, malgré sa réputation de musicien instinctif, était capable de faire preuve d’une discipline importante lorsque l’objectif en valait la peine. Donovan, en quelque sorte, a allumé l’étincelle ; Lennon a attisé ce feu pour en faire un véritable brasier créatif.

Cet échange entre Donovan et les Beatles s’inscrit dans une longue tradition de transmissions de savoirs, notamment dans le milieu du folk et du rock. Bien souvent, les artistes se rencontrent, échangent leurs techniques, et soudain, une révolution subtile s’opère dans la façon de jouer d’un musicien. L’anecdote veut que Donovan ait également inspiré d’autres éléments, comme l’écriture de textes plus “imaginatifs” chez les Beatles. Il ne s’agit pas simplement de formaliser un apprentissage académique, mais de confronter deux univers musicaux distincts. Le psychédélisme pop des Beatles s’unit ainsi au folk de Donovan pour générer cette coloration si particulière sur des titres comme “Dear Prudence”, “Julia” ou encore “Blackbird”, bien que ce dernier soit plus une création de McCartney portée par un propos engagé sur les droits civiques et un jeu de guitare minimaliste.

Un style qui perdure après la séparation

Quand les Beatles se séparent officiellement en 1970, chacun suit sa route. John Lennon s’exile aux États-Unis, explore la scène new-yorkaise, collabore avec Yoko Ono, et sort une série d’albums marquant une quête identitaire, de Plastic Ono Band à Imagine. Or, son goût pour le fingerpicking ne disparaît pas avec la dissolution du groupe. Au contraire, on le retrouve dans des ballades dépouillées, où l’accent est mis sur l’authenticité du propos et la proximité entre l’artiste et son auditeur. Sur l’album John Lennon/Plastic Ono Band, le titre “Look At Me” résonne comme un écho à ce qu’il avait déjà accompli sur “Julia”. Il n’est plus question de recourir à de complexes arrangements orchestraux, comme sur “A Day in the Life”. Ici, la guitare acoustique, si proche, sert d’écrin à une confession personnelle.

Cette cohérence artistique, qui traverse la carrière de John Lennon après les Beatles, rappelle combien sa quête était sincère. Il ne se complaisait pas dans un quelconque effet de style. Le fingerpicking devint pour lui un support de méditation, un moyen de se recentrer sur l’essence même de la chanson. S’il a parfois avoué ressentir le poids de l’héritage Beatles, il s’efforça toujours de rester fidèle à sa propre sensibilité. Dans une période marquée par des engagements politiques forts, une remise en cause de l’establishment et des tensions avec le FBI, Lennon trouvait dans ce jeu de guitare épuré une forme de refuge, d’intimité.

Parallèlement, Paul McCartney poursuivait lui aussi son chemin, formant les Wings, s’essayant à des productions plus pop, explorant encore d’autres instruments. Mais même lui restait attentif à ces moments où l’acoustique prenait le dessus dans son écriture, prolongeant quelquefois l’idée d’un fingerpicking abouti, comme on peut l’entendre sur certaines démos ou quelques titres moins exposés de sa carrière solo. Le dialogue à distance entre Lennon et McCartney, tout au long des années 1970, se lit donc aussi à travers leurs évolutions stylistiques respectives, ponctuées de retrouvailles épistolaires ou de rencontres furtives, loin du tumulte médiatique.

L’héritage de l’approche de Lennon

Aborder le sujet du fingerpicking chez John Lennon, c’est rappeler à quel point les Beatles formaient un laboratoire musical à haute intensité. Chacun des quatre membres n’a cessé de se réinventer, poussé par la curiosité de l’autre ou l’apport de collaborateurs extérieurs. Au-delà de la modernité qu’ils ont insufflée dans la pop, leur histoire prouve la valeur d’un groupe qui, parti de connaissances limitées, a su progresser au fil des ans jusqu’à incarner une référence incontournable.

Lennon a notamment démontré que la technique, même si elle n’était pas une fin en soi, pouvait devenir un puissant levier d’expression artistique. Son jeu de fingerpicking, appris auprès de Donovan, maîtrisé au point d’en sublimer des titres comme “Julia”, illustre de manière frappante l’union entre persévérance et sensibilité. Paul McCartney, pourtant souvent loué pour sa propre virtuosité instrumentale, ne cachait pas son admiration pour la persévérance de son complice. Car, en fin de compte, derrière l’ego et les tensions qui pouvaient exister, demeurait une admiration mutuelle, celle de deux compositeurs de génie nourris par l’énergie commune.

“Julia”, par son honnêteté désarmante, est un jalon unique, un moment de grâce où la guitare et la voix de Lennon ne font plus qu’un. On pourrait dire qu’il y célèbre, dans un chuchotement à la fois timide et déterminé, l’amour qu’il portait à sa mère et la peine de l’avoir perdue trop tôt. Sur le plan strictement musical, il franchissait une étape : celle de l’incursion dans un domaine technique qu’il ne maîtrisait pas quelques mois plus tôt. Ce détail a sans doute interpellé Paul McCartney, parce qu’il incarnait l’essence même de cette formidable aventure : un apprentissage mutuel, une confiance dans la créativité de chacun, et la certitude que le meilleur restait à venir, tant qu’ils s’encourageaient les uns les autres.

Dans les années qui suivirent, Lennon continua d’affiner sa pratique. S’il se plaisait souvent à se dire “paresseux”, préférant composer avec son instinct, il n’en demeurait pas moins capable de travailler dur quand l’envie le prenait. Sa collaboration avec Yoko Ono, son engagement pacifiste, ses périodes de remise en question, tout cela se retrouve dans ses chansons. A travers “Look At Me”, “Love” ou encore “Oh My Love”, on distingue la trace d’un Lennon qui ne se contente plus d’effleurer la guitare comme un simple soutien rythmique, mais s’applique à en tirer des nuances, un toucher, un univers.

Dans l’immense galaxie Beatles, chaque membre a brillé à sa manière, et si McCartney a souvent volé la vedette pour son aisance sur scène, son inépuisable créativité, Harrison reste dans les mémoires pour ses soli raffinés, et Ringo Starr pour sa frappe à la fois simple et profondément musicale. Pour John Lennon, on parle fréquemment de ses qualités de frontman, de sa voix rocailleuse, de son humour, de ses engagements politiques, parfois de ses tirades polémiques. Pourtant, il ne faudrait pas négliger la valeur instrumentale de son travail. Derrière son apparente désinvolture, il y avait un artiste capable de saisir un mode de jeu comme le fingerpicking, de s’y plonger corps et âme, et d’en ressortir une pièce phare de l’histoire des Beatles.

Cette détermination ne peut que forcer le respect, d’autant plus quand on sait le culte voué aux guitaristes virtuoses dans les années 1960. Les fans de Clapton, de Hendrix, de Jeff Beck, ou de Page pouvaient sans doute trouver le jeu de Lennon plus rudimentaire. Mais la quête de John n’était pas la prouesse. Il recherchait la beauté de la mélodie, la justesse de l’expression, la cohérence d’un ensemble. C’est cette démarche qui fait du fingerpicking de Lennon quelque chose d’unique : le parfait équilibre entre l’intime et l’intelligible, entre la simplicité et la profondeur.

De nos jours, de nombreux musiciens redécouvrent ce titre qu’est “Julia” et réalisent combien il est délicat à reproduire avec justesse. Ils saluent la précision du fingerstyle, couplée à une intensité émotionnelle rare. Lorsque Paul McCartney déclare être “vraiment fier du gars”, il ne formule pas un simple compliment de façade. Il salue un moment précieux dans la carrière de John, une étape musicale et personnelle cruciale. Même si la rivalité Lennon-McCartney a été alimentée par la presse, ou par les egos respectifs, ce sentiment d’admiration mutuelle reste l’une des clés de la magie des Beatles.

C’est donc un double héritage que nous laisse Lennon : d’une part, le souvenir d’un homme complexe, capable de se remettre en question, d’explorer de nouvelles contrées musicales. D’autre part, des chansons à la délicatesse inouïe, où la guitare se transforme en un miroir de l’âme. “Julia” en est l’exemple parfait. Dans cette composition, la main droite de Lennon donne vie à un arpège fragile, comme si le moindre geste pouvait tout briser. Cette sensation de fragilité, cette sincérité lumineuse, ont traversé les décennies sans perdre de leur intensité. Quiconque s’aventure dans l’œuvre des Beatles ne peut qu’être touché par la beauté de ce moment, et la prise de risque qu’il représente pour un artiste alors en pleine métamorphose.

A chaque écoute, on peut imaginer John seul au petit matin, sa guitare en bandoulière, jouant et rejouant le motif enseigné par Donovan, cherchant la fluidité parfaite, ajustant la position de ses doigts, modulant l’appui sur les cordes. A force d’essais, de tâtonnements, il a cristallisé l’une des ballades les plus intimes du répertoire pop-rock. Et c’est précisément cela qui force l’admiration de Paul McCartney : la volonté d’atteindre ce sentiment d’évidence, de vérité pure, en dépit d’une technique exigeante et d’un contexte d’enregistrement souvent stressant.

Bien longtemps après la dissolution du groupe, la force émotive de “Julia” demeure intacte. Dans son sillage, d’autres chansons de Lennon, que ce soit avec les Beatles ou en solo, font appel à ce jeu de guitare délicat. C’est comme un sésame, un passeport vers l’intimité de John. Car, à travers l’apprentissage du fingerpicking, il a trouvé un langage musical permettant de mettre son cœur à nu. Là est le secret de cette réussite : l’association d’un savoir-faire nouvellement acquis et d’une sincérité indéniable.

Lorsque McCartney, toujours inventif, compose un titre au piano tel que “Martha My Dear” sur The Beatles, il souligne l’importance de tester de nouvelles approches. Lennon, de son côté, choisit une voie plus dépouillée, mais non moins révolutionnaire pour lui. Les deux collaborateurs se rejoignent dans l’idée que l’expérimentation n’est pas réservée à l’élaboration d’orchestrations luxuriantes ou à la superposition de pistes audio. Parfois, la démarche la plus innovante consiste à aller chercher en soi des nuances encore inconnues, un jeu de guitare encore inexploité, une voix posée sur un sentiment trop longtemps gardé secret. De cette dynamique naît la diversité légendaire du White Album, qui, sans être un opus homogène, reste l’un des monuments de l’histoire du rock par sa richesse et son ambition.

Ainsi, la fierté qu’exprime Paul au sujet de la partie de guitare de Lennon sur “Julia” va au-delà du simple constat technique. Elle illustre la reconnaissance de l’un envers l’autre, le plaisir de voir un ami, un frère de musique, s’épanouir dans une veine nouvelle. Après tout, c’est cette complicité qui a porté les Beatles pendant près d’une décennie, leur permettant de transcender les codes, d’aligner les tubes, tout en restant en perpétuelle recherche. John, qui se percevait souvent comme un étudiant dilettante (notamment à l’époque où il fréquentait le Liverpool College of Art), savait pourtant se montrer parfaitement studieux quand il s’agissait de pousser une chanson dans ses retranchements.

A l’échelle de la carrière de John Lennon, “Julia” pourrait être perçue comme une simple ballade parmi d’autres. Mais lorsqu’on en perçoit la genèse, qu’on se rappelle la découverte du fingerpicking sous l’impulsion de Donovan, qu’on songe à la mère disparue trop tôt, on saisit qu’il s’agit bien plus qu’une chanson : c’est un bout d’âme mis en musique. Là se trouve, selon moi, la grande force des Beatles, et plus particulièrement du tandem Lennon-McCartney : savoir faire coexister l’intime et l’universel, la petite histoire personnelle et la grande aventure musicale planétaire.

John Lennon n’a jamais prétendu rivaliser avec les guitaristes dont la technique épatait le public sur des solos interminables. Ce n’était pas son combat. Là où sa plume, sa voix et sa guitare se distinguent, c’est dans la sincérité brute et la force émotionnelle. Et lorsque Paul McCartney nous confie son admiration pour la partie de guitare de John sur “Julia”, c’est bien un fragment de leur complicité qui ressurgit. Ce fragment, propre à raviver l’étincelle de la fascination que les Beatles continuent d’exercer, se niche dans le cœur même de leur musique : l’honnêteté, l’inventivité, l’exploration. Quiconque prend le temps de plonger dans leur discographie, en particulier dans l’immense White Album, découvrira ou redécouvrira cet instant de grâce où John Lennon, armé de son nouveau fingerpicking, a offert au monde un témoignage intime et inoubliable.


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