En 1968, en pleine retraite spirituelle en Inde, John Lennon et George Harrison auraient rivalisé dans un « duel méditatif ». Cette scène insolite inspira le réalisateur Joe Massot pour son film psychédélique « Zachariah » (1971), un western mêlant acid rock et quête spirituelle. Cet épisode méconnu illustre l’influence des Beatles sur le cinéma de la contre-culture et leur impact sur la création artistique au-delà de la musique.
En tant que journaliste spécialisé dans la musique rock depuis plusieurs décennies, j’ai eu l’opportunité d’approcher de près l’univers mythique des Beatles. Aujourd’hui, l’immense communauté de passionnés francophones consacrée aux Fab Four continue à s’émerveiller devant leurs prouesses musicales, leurs expérimentations spirituelles et leurs nombreuses incursions dans d’autres domaines artistiques. On sait depuis longtemps combien John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr ont, collectivement et individuellement, révolutionné la scène musicale, marquant à jamais l’histoire de la pop culture du XXᵉ siècle. Or, un volet moins exploré de leur héritage réside dans la genèse d’un genre cinématographique insolite qui n’a jamais vraiment prospéré, mais dont les prémices furent semées lors d’un voyage en Inde en 1968. L’épisode paraît presque légendaire : la rivalité amicale entre Lennon et Harrison, portée dans les hauteurs de la méditation transcendantale, aurait inspiré le réalisateur Joe Massot à concevoir un western singulier, nourri à la fois d’acid rock, de philosophie orientale et de dérision psychédélique.
Cette histoire fascinante n’a jamais dominé la grande presse, alors que le groupe britannique a pourtant suscité un nombre incalculable d’articles, de documentaires et de récits biographiques. Revenons-en aux faits : la scène se déroule en Inde, à Rishikesh, au printemps 1968. Les Beatles sont alors en plein essor créatif, cherchant de nouvelles voies pour échapper aux pressions médiatiques et transcender leurs limites musicales. George Harrison, déjà très intéressé par la spiritualité hindoue, convainc ses camarades de rendre visite au Maharishi Mahesh Yogi, maître de la méditation transcendantale. De cet exil volontaire sortira ce que certains considèrent comme la période la plus féconde de leur carrière, avec l’écriture de dizaines de chansons, dont une partie figurera sur l’« Album blanc ».
Cependant, au-delà de l’anecdote connue — la concentration spirituelle, l’écriture intensive de chansons et le climat d’inspiration mystique —, un incident particulier attire l’attention d’un jeune réalisateur américain, Joe Massot. Décrit comme un ami de la sphère Beatles depuis le tournage de Help! en 1965, Massot observe attentivement Harrison et Lennon, réputés proches et pourtant souvent compétitifs. Le cinéaste se rend compte que cette émulation, portée dans le cadre d’une retraite spirituelle, prend des allures inattendues. George et John, dans un de leurs moments d’excentricité, se défient pour savoir qui pourrait méditer le plus longtemps et le plus intensément. On imagine l’image cocasse de deux icônes du rock mondial, assises en tailleur, barricadées dans leur propre silence intérieur, rivalisant d’impassibilité et de maîtrise pour marquer des points dans un duel on ne peut plus immobile.
C’est cette vision décalée d’une « confrontation pacifique » qui va nourrir la graine créative du film Zachariah (1971), parfois qualifié de premier — et unique — « electric western ». Mais pour mieux saisir la singularité de cette aventure cinématographique, il faut repartir quelques années en arrière et dresser le portrait de Joe Massot, ainsi que resituer l’ambiance de la fin des années 1960.
Sommaire
- La passion de Joe Massot pour les Beatles et la naissance d’une vocation cinématographique
- L’épisode du duel : entre humour et soif de dépassement
- La genèse du film Zachariah : un western électrique et psychédélique
- Du western acide à l’« electric western » : un glissement de sens
- Une influence discrète des Beatles sur le cinéma de la contre-culture
- Les répercussions sur la dynamique du groupe et sur leurs œuvres musicales
- Les échos persistants de Zachariah dans la culture rock
- La fascination de Lennon pour l’acid western et l’engagement de Harrison dans le cinéma
- L’aura persistante des Beatles et leur impact sur l’imaginaire collectif
- Une légende de plus dans la mythologie des Fab Four
- L’empreinte durable des Fab Four sur la création artistique
- Perspectives et héritage inattendu
- Regards ultimes sur un héritage inépuisable
La passion de Joe Massot pour les Beatles et la naissance d’une vocation cinématographique
Joe Massot n’est pas encore un grand nom du cinéma lorsqu’il rencontre les Beatles à Londres. Nous sommes en 1965, au moment où Richard Lester tourne Help!. Ce film, à l’esthétique loufoque et colorée, reste un témoignage vivant de l’humour absurde qui entourait déjà le groupe. A l’époque, Lennon et Harrison sont enchantés par le style espiègle de Lester, lequel s’était déjà fait connaître avec A Hard Day’s Night (1964). Ce premier long-métrage sur les Beatles avait su capter l’esprit frondeur et joueur de la formation, propulsée dans la stratosphère de la célébrité en un temps record.
Au cours de ces mois passés sur le plateau de Help!, Joe Massot se familiarise avec l’ambiance du Swinging London. Il noue des liens avec les quatre musiciens, et plus spécifiquement avec George Harrison, que la culture indienne et la recherche spirituelle fascinent de plus en plus. Cette complicité, faite d’échanges sur la musique, l’art et l’envie de repousser les limites de la créativité, permet à Massot de solliciter Harrison lorsque vient le moment de réaliser son premier film. En 1968, il signe Wonderwall, un long-métrage expérimental dont le scénario frôle le psychédélisme. Harrison compose la bande originale, jouant pour la première fois le rôle de producteur musical indépendant, avant même de lancer son propre label, Dark Horse Records, quelques années plus tard.
Le film Wonderwall est emblématique du tournant culturel de cette décennie. On y retrouve des bribes de l’esthétique psychédélique, de la contre-culture et de l’ouverture à l’Orient. Ce n’est qu’un modeste succès commercial, mais il cultive un charme étrange qui colle parfaitement à l’époque. Pour George Harrison, c’est une forme de laboratoire : il explore de nouvelles sonorités, mélange sitar, guitares et orchestrations. Pour Joe Massot, c’est la confirmation de son amour pour le collage visuel et la narration éclatée. Les critiques n’en font pas un chef-d’œuvre, mais la démarche touche le public underground, sensible à l’effervescence créative de Londres à la fin des années 1960.
C’est dans ce contexte que Massot reçoit une invitation à se rendre en Inde, histoire de retrouver ses amis en pleine quête de sérénité. Ce périple le conduit à observer la dynamique interne des Beatles, y compris leurs tensions, leurs angoisses et leur soif de liberté. Loin des projecteurs, George Harrison et John Lennon restent deux personnalités fortes, à la fois complices et rivales. Leur prétendu « duel méditatif » est à la fois symptomatique et dérisoire : symptomatique, car la compétition discrète entre eux ne date pas d’hier ; dérisoire, car la discipline de la méditation suppose normalement l’abandon de l’ego.
L’épisode du duel : entre humour et soif de dépassement
A en croire les témoignages rapportés par Joe Massot, l’Inde de 1968 est pour le groupe un cocktail parfois explosif : d’un côté, l’impulsion spirituelle, la volonté de se ressourcer, et de l’autre, la pression de rester productif et de satisfaire une attente quasi planétaire. John Lennon, à cette époque, oscille entre ses réflexions pacifistes naissantes, son intérêt pour l’art contemporain et son caractère extrêmement perfectionniste en matière de composition. Il peine à se libérer d’une certaine anxiété qui le rattrape. George Harrison, de son côté, se passionne pour l’étude des textes sacrés, le sitar, et aspire à s’éloigner du tumulte de la Beatlemania. Il déteste l’intrusion médiatique et chérit l’idée de se consacrer à la méditation transcendantale avec ferveur.
Dans ce climat, la rivalité qui se dessine prend un aspect presque comique. Selon Massot, Lennon et Harrison s’installent côte à côte, chacun déterminé à prouver qu’il peut aller plus loin dans l’expérience intérieure. Les rumeurs veulent que l’un guette l’autre à travers un regard furtif, cherchant un signe de déconcentration. Le concept de « duel », traditionnellement associé à un affrontement physique, se transpose dans l’immobilité. L’idée peut faire sourire, mais elle révèle aussi la soif de surpasser l’autre, y compris sur un terrain censé promouvoir la dissolution de l’ego.
C’est ce paradoxe qui va frapper l’esprit de Massot. Il l’imagine déjà transposer cette confrontation paisible à l’écran, sous une forme ludique. L’anecdote, teintée d’exotisme, nourrit un fantasme de western réinventé, où deux hommes, dans une tension grandissante, s’affrontent sous un soleil de plomb, non plus avec des revolvers, mais par la force intérieure. Sur place, Massot ébauche des notes, esquisse un récit. Son projet mûrit, bien qu’il ne sache pas encore de quelle manière l’adapter à l’industrie américaine du cinéma.
La genèse du film Zachariah : un western électrique et psychédélique
De retour aux États-Unis, Joe Massot tente de concrétiser son idée de transposer le « duel méditatif » en un duel classique de western, agrémenté d’une dimension rock et psychédélique. Les grands studios ne sont pas forcément emballés par ce concept jugé trop expérimental, mais la période est propice aux expériences cinématographiques. On est alors au tournant des années 1970, et Hollywood commence à se laisser gagner par une vague d’auteurs à part, influencés par la contre-culture, la musique psychédélique et l’anticommunautarisme.
Massot parvient à conclure un accord pour le financement de ce qui deviendra Zachariah, un film un peu fourre-tout, né d’un désir de marier la violence symbolique du western, l’aspiration mystique de la génération hippie et l’énergie de l’acid rock. Sorti en 1971, il bénéficie de la participation de musiciens contemporains tels que le groupe Country Joe and the Fish ou encore les James Gang de Joe Walsh. L’idée est d’introduire sur grand écran un mélange de scènes de duel, de réflexions spirituelles décalées et de prestations musicales sous forme de mini-concerts intégrés à la trame. L’histoire, en soi, est simple : deux amis, Zachariah et son comparse Matthew, décident de devenir des as de la gâchette après avoir mis la main sur une arme à feu. Le western se délite ensuite dans un flot de péripéties grinçantes, ponctuées de philosophie new age et de riffs électriques.
Au-delà de son apparente légèreté, le film comporte pourtant quelques idées novatrices. On y décèle une aspiration à démythifier la violence en l’associant à une quête spirituelle bancale. L’amitié entre les deux protagonistes s’érode, faisant écho à celle que Joe Massot croit percevoir entre Lennon et Harrison en Inde. Loin de l’ambiance rude des westerns classiques à la John Ford, Zachariah propose une esthétique bariolée, souvent jugée kitsch, mais en accord avec l’esprit psychédélique de l’époque.
Malheureusement, le film n’est pas un succès commercial. La critique américaine demeure perplexe devant cette tentative improbable de fusionner acid western, comédie musicale déjantée et fable ésotérique. L’équipe de production elle-même semble divisée : les scénaristes et producteurs auraient parfois divergé sur la tonalité à adopter, entre parodie assumée et ambition quasi mystique. Néanmoins, l’œuvre acquiert au fil des décennies un statut de curiosité culte. Les cinéphiles férus d’expérimentations seventies aiment à souligner que Zachariah fut peut-être un précurseur, annonçant la veine plus sombre de certains westerns psychédéliques des années 1970, comme El Topo d’Alejandro Jodorowsky.
Du western acide à l’« electric western » : un glissement de sens
Dans la terminologie cinématographique, le concept de « western acide » ou « acid western » se développe à la charnière des années 1960 et 1970, porté notamment par El Topo (1970) de Jodorowsky et d’autres films parfois moins connus, comme Greaser’s Palace (1972) de Robert Downey Sr. Ce courant underground tente de détourner les codes du western traditionnel. A la conquête de l’Ouest, on substitue une quête intérieure, voire métaphysique. Les paysages désertiques se transforment en décors oniriques, peuplés d’hallucinations et de références ésotériques.
Zachariah, pour sa part, se définit comme un « electric western ». On y retrouve l’idée d’utiliser la forme du western pour véhiculer les délires de la culture rock. Des guitares électriques remplacent parfois les cris d’indiens ou la tension silencieuse d’un duel. La bande sonore alterne morceaux hard rock, blues psychédélique et parenthèses contemplatives où la spiritualité affleure. Même si Zachariah est aujourd’hui souvent catégorisé dans l’acid western, il se démarque par son aspect plus « léger » et son commentaire direct sur l’amitié masculine, la compétition et la folie de la célébrité. Le film exhibe un second degré constant, préférant le délire surréaliste à l’austérité symbolique de El Topo.
C’est dans ce sens que Massot, lors d’une interview en 2001, révèle l’origine étrange de son inspiration : la scène improbable d’un « duel de méditation » entre George Harrison et John Lennon en Inde. Cette anecdote confère au film, malgré ses défauts, un cachet supplémentaire : derrière la dérision, se cache un reflet distordu de la réalité des Beatles, piégés par leur propre aura et leur désir de maintenir une harmonie créative.
Une influence discrète des Beatles sur le cinéma de la contre-culture
En dehors de cette histoire rocambolesque, il ne faut pas sous-estimer l’impact que les Beatles ont eu sur la culture cinématographique d’avant-garde, particulièrement via George Harrison. On sait que ce dernier a créé Handmade Films à la fin des années 1970, société de production à l’origine de chefs-d’œuvre comme La Vie de Brian (1979) des Monty Python. Cette intervention providentielle de Harrison a permis la finalisation du film après que le financement initial se soit volatilisé. De fait, Harrison aimait dire, avec un brin d’humour, qu’il avait produit La Vie de Brian juste parce qu’il souhaitait voir ce film. Son geste est souvent décrit comme l’un des plus beaux actes de mécénat artistique de l’époque.
Sa sensibilité à l’audiovisuel ne se limitait pas à la comédie. Harrison avait un regard vif sur les expérimentations formelles, les fables surréalistes, et il nourrissait une affection particulière pour le cinéma qui savait mêler le spirituel au burlesque, deux éléments qu’il chérissait dans sa propre vie. Si l’on se rapporte à Zachariah, il n’est pas certain qu’il ait jamais visionné ce film dans son intégralité — rien n’atteste formellement qu’il s’y soit intéressé. Pourtant, il est difficile de ne pas percevoir une logique de prolongement de la fantaisie que Harrison semblait cultiver dans son entourage, combinée à l’humour sardonique de John Lennon.
De son côté, Lennon était également réputé pour son goût de l’insolite. On se souvient qu’il avait fait connaître El Topo au public américain en l’encourageant vivement, notamment via la promotion de Jodorowsky et ses projets. Lennon et Yoko Ono étaient férus d’expériences artistiques décalées, d’art conceptuel, de happenings, et tout ce qui sortait de l’ordinaire pouvait les fasciner. L’idée d’un western psychédélique, mâtiné de rock, n’aurait pas manqué de susciter leur curiosité.
Les répercussions sur la dynamique du groupe et sur leurs œuvres musicales
Il est tentant de chercher des échos de cette rivalité Lennon-Harrison dans l’œuvre musicale des Beatles ou dans leurs projets solo. En 1968, en plein séjour à Rishikesh, la compétition entre les deux hommes se manifeste aussi sur le plan créatif. George Harrison, frustré de la place réduite que lui accordent Lennon et McCartney dans l’espace de composition, profite du cadre de l’Inde pour écrire plusieurs morceaux. D’ailleurs, l’« Album blanc » de 1968 contient un nombre significatif de chansons de Harrison, preuve que sa voix commence à se faire entendre plus nettement.
Si l’on poursuit le parallèle avec l’idée du « duel », Harrison ambitionne de démontrer qu’il est capable, lui aussi, d’être un compositeur majeur. John Lennon, de son côté, vit déjà une période de bouleversements, avec l’arrivée de Yoko Ono dans sa vie et son évolution idéologique qui préfigure son militantisme pour la paix. Ces dynamiques internes se cristallisent dans les sessions d’enregistrement. Le groupe oscille entre complicité, admiration réciproque, mais aussi jalousies larvées et incompréhensions. Paul McCartney, lui, essaie souvent de maintenir un équilibre, tandis que Ringo Starr se plaint par moments de tensions grandissantes.
Dans les années suivantes, Harrison saura canaliser son énergie créatrice dans un album marquant, All Things Must Pass (1970), qui assoit sa légitimité de songwriter à part entière. Lennon, pour sa part, explorera les territoires de l’utopie pacifiste avec Imagine (1971). Bien que ces trajectoires solo s’éloignent de la thématique du western et de l’expérimentation cinématographique, on retrouve néanmoins dans leurs projets la même recherche de transcendance, la même quête de liberté qui avait pu s’exprimer (avec humour) dans leur duel méditatif.
Les échos persistants de Zachariah dans la culture rock
Zachariah n’est certes pas un monument du septième art. Le film ne figure pas, loin s’en faut, dans la liste des grands classiques du western, ni même dans celle des curiosités cinématographiques qui ont su se forger une réputation durable. Pourtant, il existe un petit cercle d’aficionados qui lui vouent un certain culte. Les amateurs de rock psychédélique y voient un témoignage direct de l’esprit d’errance et d’expérimentation musicale de l’époque. Les fans d’acid western le considèrent comme un chaînon manquant, un jalon entre les tentatives plus radicales de Jodorowsky et les futurs délires pop.
Son statut reste marginal, car il est difficile de le prendre au sérieux tant le ton oscille entre la parodie, l’hommage et la volonté de philosopher. Certains historiens du cinéma soulignent toutefois qu’il fut l’un des premiers films à assumer pleinement une esthétique de clip musical, insérée dans un récit fictionnel. Les solos de guitare électrique en plein désert, la chorégraphie improbable des duels, tout cela anticipe, d’une certaine manière, la culture du vidéoclip qui se développera plus massivement dans les années 1980.
La fascination de Lennon pour l’acid western et l’engagement de Harrison dans le cinéma
Même si l’on ne sait pas avec certitude si John Lennon a regardé Zachariah, sa participation active à la promotion de El Topo (1970) prouve son appétit pour ce type de cinéma décalé. Lennon, très ouvert à l’avant-garde, adorait briser les conventions et défier le bon goût. Sa rencontre avec Yoko Ono, artiste conceptuelle, l’avait déjà propulsé dans l’univers des happenings et de la performance. Dans le même temps, George Harrison, dès qu’il le pouvait, s’impliquait dans des projets cinématographiques susceptibles de pousser plus loin la créativité.
La conjonction de ces aspirations alimente l’idée, peut-être un peu fantasque, que si le groupe n’avait pas implosé en 1970, il aurait pu se lancer dans d’autres incursions cinématographiques. Après tout, le film Help! (1965) avait déjà dévoilé une facette burlesque de leur identité, tandis que Magical Mystery Tour (1967), diffusé à la télévision, demeure un ovni audiovisuel. L’histoire des Beatles est jalonnée de tentatives plus ou moins couronnées de succès, mais toujours teintées de cet esprit libre et pionnier.
L’aura persistante des Beatles et leur impact sur l’imaginaire collectif
Plus de cinquante ans après la séparation officielle du groupe, l’aura des Beatles continue de briller. Leur héritage va bien au-delà de la simple musique. Chaque membre a su, à sa manière, infléchir le cours de la culture populaire. L’exemple de George Harrison qui sauve in extremis La Vie de Brian, ou la diffusion de l’acid western par l’entremise de John Lennon, montre à quel point ils étaient conscients de l’interdépendance entre le cinéma, la musique et l’esprit du temps.
Leur voyage à Rishikesh, en 1968, a fait couler beaucoup d’encre. Il est régulièrement cité comme un tournant spirituel qui leur a permis de réinventer leur approche de la composition. C’est aussi un moment où les dissensions internes se sont creusées, préfigurant la fin d’une entente fraternelle. Malgré tout, l’aura de ce séjour en Inde reste baignée de fascination, tant pour les fans que pour les historiens de la musique. Les photographies des Beatles en vêtements blancs, assis autour du Maharishi, symbolisent la rencontre entre l’Occident frénétique de la Beatlemania et l’Orient mystique.
Une légende de plus dans la mythologie des Fab Four
Le récit de ce duel méditatif entre John Lennon et George Harrison fait désormais partie de la multitude d’histoires semi-légendaires qui alimentent la mythologie des Beatles. Il est difficile d’en vérifier l’authenticité absolue, tant les témoins de l’époque donnent parfois des versions divergentes. Les Beatles eux-mêmes, lorsqu’ils étaient encore en activité, entretenaient volontiers le mystère, jouant avec les médias et les attentes de leur public. D’aucuns estimeront que ce duel spirituel est trop fantasque pour être entièrement vrai. D’autres, au contraire, s’émerveilleront de constater combien, au sommet de leur gloire, ces musiciens pouvaient s’inventer des compétitions insolites pour tromper l’ennui ou l’angoisse de la réussite.
Quoi qu’il en soit, ce qui reste pertinent, c’est l’impact que cette anecdote aurait eu sur l’imaginaire d’un jeune cinéaste. Pour Joe Massot, cette image a agi comme un déclic, lui inspirant une relecture radicale d’un genre américain par excellence : le western. L’idée de substituer des éléments de spiritualité et de rock psychédélique à la rudesse de l’Ouest est loin d’être anodine. Elle reflète la collision entre l’héritage culturel américain (les plaines, les cow-boys, l’archétype de la conquête) et la contre-culture en pleine effervescence, marquée par la recherche d’expériences intérieures, de nouvelles drogues et d’une musique révolutionnaire.
L’empreinte durable des Fab Four sur la création artistique
En fin de compte, l’histoire de Zachariah rappelle qu’avec les Beatles, rien n’est jamais simple ou univoque. Leur influence se déploie dans toutes les directions, parfois de manière fugace, parfois de façon décisive. On pense souvent à leurs innovations musicales, à leurs records de vente et à leurs tournées mythiques. Pourtant, cet exemple illustre leur pouvoir d’inspiration dans un champ différent : celui du cinéma indépendant et de la culture expérimentale.
La génération qui a grandi avec les Beatles a grandi dans un climat d’audace artistique. Leur ascension a ouvert la voie à l’idée selon laquelle un groupe pop pouvait devenir un phénomène de société, parler d’amour, de révolte, de spiritualité, et encourager tout un public à se libérer des carcans traditionnels. De ce point de vue, la petite histoire du western électrique, même s’il n’a pas connu de suite, témoigne de la liberté créative ambiante. Joe Massot a tenté un pari. Qu’il ait réussi ou non importe finalement peu : la simple volonté d’associer la figure du cow-boy solitaire et l’idéologie hippie est déjà révélatrice d’une époque où tout semblait possible.
Perspectives et héritage inattendu
Aujourd’hui, il ne reste plus que quelques archives vidéo, des témoignages et l’évocation de ce Zachariah relégué à un statut semi-clandestin dans l’histoire du cinéma. Les amateurs curieux peuvent dénicher des copies en DVD ou s’aventurer sur des plateformes de streaming spécialisées. L’expérience se révèle souvent déroutante pour le spectateur contemporain : les décors psychédéliques paraissent datés, les scènes de duel manquent de tension dramatique au profit d’une esthétique décalée, et l’humour volontairement absurde laisse parfois perplexe. Mais ce décalage historique fait tout l’intérêt du film pour ceux qui s’intéressent aux trajectoires inattendues qu’a pu prendre la contre-culture.
D’une certaine façon, cet épisode témoigne aussi d’une belle ironie : Harrison et Lennon, partis chercher la paix intérieure en Inde, inspirent finalement une œuvre qui célèbre le conflit sous la forme d’un duel armé. Certes, Zachariah revendique un message de fraternité qui se délite dans les méandres du scénario, mais l’idée initiale — opposer deux esprits dans un face-à-face — fait écho à la compétition fratricide que Harrison et Lennon ont pu nourrir pendant leurs années de cohabitation artistique. Au fond, c’est là tout le sel de la mythologie Beatles : sous la bannière de l’unité et de l’harmonie, la rivalité demeure une force créatrice.
Les férus de l’histoire des Beatles trouveront, dans cette anecdote, une confirmation de plus que le groupe a toujours fonctionné sur la dualité entre solidarité collective et ambitions individuelles. Ce paradoxe se manifeste dans leurs chansons, dans leurs films, et dans ce genre d’histoires à mi-chemin entre la réalité et la légende. L’idée d’un duel méditatif est trop savoureuse pour n’être qu’une simple rumeur sans fondement. Massot, en l’évoquant, a assurément ajouté une pierre à l’édifice déjà bien fourni du folklore beatlesien.
Regards ultimes sur un héritage inépuisable
Avec les années, les analyses consacrées aux Beatles n’ont cessé de se multiplier, qu’il s’agisse de biographies, de documentaires officiels ou de recherches universitaires. Le récit de ce « duel méditatif » vient enrichir la mosaïque des mythes qui entourent le groupe. On pourrait l’interpréter comme un clin d’œil facétieux à l’esprit compétitif qui a souvent animé Lennon et Harrison. On pourrait aussi y voir une métaphore de l’éternel débat entre matérialité et spiritualité, entre gloire terrestre et quête intérieure.
Si l’on doit retenir une leçon de cette affaire, c’est peut-être celle-ci : l’art, qu’il soit musical ou cinématographique, se nourrit de rencontres inattendues, d’anecdotes insolites et de visions singulières. Dans ce cas précis, la rencontre entre le western américain — genre codifié, héroïque et violent — et la culture pop britannique — inventive, ironique et pacifiste — donne lieu à une expérience originale qui aura inspiré, fût-ce brièvement, la mouvance de l’acid western. Et cela, grâce à la simple observation d’une joute de méditation entre deux Beatles en quête de sagesse.
Même si Zachariah n’a pas marqué durablement le cinéma, la question demeure : qui de Lennon ou de Harrison l’a emporté dans ce duel silencieux ? Joe Massot a gardé le mystère, laissant à chacun la liberté d’imaginer le vainqueur. Le plus sage, peut-être, est de considérer que ce duel n’a jamais vraiment trouvé de gagnant, si tant est qu’il y ait un sens à parler de vainqueur lorsqu’on s’exerce à la méditation. L’important était plutôt de voir comment deux énergies créatives pouvaient s’affronter, se défier, se nourrir mutuellement, tout en contribuant à alimenter une petite révolution culturelle, aussi éphémère soit-elle.
Dès lors, il n’est guère surprenant que l’histoire des Beatles soit parsemer de ces moments rares où le geste anodin d’un membre du groupe a un retentissement au-delà du cercle musical. Qu’il s’agisse de la diffusion des pratiques méditatives, du soutien à des cinéastes en herbe, ou de l’impulsion donnée à un genre cinématographique naissant, les Beatles restent au centre d’un écosystème artistique et spirituel qui s’est développé bien après leur séparation. On a souvent dit que les Fab Four n’étaient pas seulement des musiciens, mais des catalyseurs. Zachariah, avec tous ses défauts et son destin inabouti, le confirme d’une manière inattendue : la simple présence de John et George, quelque part en Inde, rivalisant de zèle méditatif, a donné naissance à un film improbable et à un fragment de mythologie qui se propage encore aujourd’hui dans les cercles de cinéphiles.
Les passionnés de l’histoire du rock et du cinéma prendront plaisir à exhumer cette petite curiosité pour comprendre à quel point les Beatles étaient, dans chaque recoin de leur aventure, des instigateurs de changement. Ils ont ouvert des portes vers des territoires inconnus, parfois insensés, parfois visionnaires. Et même si le western électrique ne s’est pas imposé comme un genre durable, cette initiative prouve que la culture populaire, dans les années 1960-1970, était parcourue d’une effervescence véritablement protéiforme. A l’image de Lennon et Harrison, qui ont su faire dialoguer musique, spiritualité, humour et cinéma, l’époque offrait la liberté de tenter les plus audacieuses combinaisons.
Ainsi, le souvenir d’une séance de méditation transformée en duel amical ne disparaît pas complètement dans la poussière de l’Histoire. Il continue, au contraire, à alimenter l’imaginaire d’une génération qui a voulu croire que la musique et l’art pouvaient tout changer. Et, d’une certaine manière, ce souvenir prouve qu’il n’y a pas de frontière étanche entre la pratique spirituelle, la création artistique et la communion fraternelle. Sur ce point, George Harrison et John Lennon demeurent exemplaires : en rivalisant pour atteindre une forme de transcendance, ils ont, sans le vouloir, laissé un cinéaste américain s’emparer de leur geste et le projeter dans un univers où la prière se mue en balles de revolver et où la guitare électrique résonne comme une injonction à la liberté.
C’est là, peut-être, l’une des plus grandes forces des Beatles : leur pouvoir de transformation, leur capacité à inspirer même lorsque l’on ne s’y attend pas. De leurs harmonies pop à leurs escapades indiennes, de leurs films fantaisistes à leurs apparitions médiatiques, ils ont semé des idées, des récits et des mythes qui continuent, plus d’un demi-siècle après, à fasciner un public toujours renouvelé. A travers ce duel méditatif, transfiguré en duel de western psychédélique, ils rappellent que l’art est un champ de possibles infini, où la compétition peut se parer d’un humour subtil, et où l’on peut encore, même dans le silence, écrire une page de la légende du rock.
