Avant de devenir une icône du folk, Joni Mitchell chantait dans les cafés pour quelques pièces, reprenant notamment « Norwegian Wood » des Beatles. L’album Rubber Soul a profondément influencé son parcours, lui révélant de nouvelles possibilités musicales. Inspirée par Bob Dylan et la créativité des Fab Four, elle forge son propre style. Cette chanson des Beatles, légère et introspective, l’a aidée à se démarquer avant qu’elle ne s’impose avec ses propres compositions et révolutionne la musique folk.
Depuis plusieurs décennies, la figure de Joni Mitchell se dresse comme l’une des plus grandes icônes de la musique folk nord-américaine. Au-delà de la poésie subtile de ses textes et de l’intensité émotive de ses mélodies, il existe un chapitre moins connu de la vie de cette artiste : ses débuts laborieux à chanter pour quelques pièces de monnaie, notamment grâce à un morceau des Beatles qu’elle affectionnait tout particulièrement. Le titre en question, « Norwegian Wood (This Bird Has Flown) », a longtemps figuré dans le répertoire de la jeune musicienne lorsqu’elle se produisait dans des cafés ou dans la rue, avant même d’être reconnue à l’échelle internationale. Il se trouve que cette chanson des Beatles, apparue sur l’album Rubber Soul en 1965, avait déjà conquis les cœurs, inspirant non seulement de futurs auditeurs, mais aussi des artistes qui l’interprétaient dans des contextes peu prévisibles.
Si Joni Mitchell a souvent évoqué l’influence de Bob Dylan sur son écriture, elle n’a jamais dissimulé le rôle primordial que les Beatles ont joué dans sa décision de persévérer, contre vents et marées, pour faire de la musique son métier. De l’avis de Mitchell, le groupe anglais avait, dès le milieu des années 1960, emprunté une voie de plus en plus audacieuse, notamment sous l’impulsion d’une découverte mutuelle avec la scène folk, celle de Bob Dylan en particulier. L’album Rubber Soul, pierre angulaire de cette évolution, est précisément celui qui a exercé sur Joni Mitchell une fascination durable. Elle le qualifiait de disque qu’elle écoutait « encore et encore », y trouvant non seulement des harmonies vocales séduisantes, mais aussi un style plus introspectif et littéraire.
L’histoire de Joni Mitchell est d’autant plus singulière qu’elle a grandi dans un environnement familial qui ne l’encourageait guère à se saisir d’une guitare. Originaire du Canada, née Roberta Joan Anderson en 1943, elle a été confrontée à des défis de taille dès son plus jeune âge. Après avoir surmonté une poliomyélite à l’adolescence, elle s’est jetée corps et âme dans la musique. Ses parents, toutefois, associaient la guitare à une musique de « péquenauds », ce qui l’a initialement freinée. Mais loin de se laisser intimider, elle a persévéré. Dans les années 1960, elle s’est mise à courir les scènes de café, à Calgary d’abord, puis à Toronto, et plus tard aux États-Unis, déterminée à se forger un répertoire et un style personnel.
Aujourd’hui, quand on évoque Joni Mitchell, on pense surtout à ses chansons devenues classiques, telles que « Both Sides Now », « Big Yellow Taxi » ou encore l’album Blue, souvent cité parmi les plus grandes œuvres folk jamais produites. Toutefois, derrière cette notoriété conquise au fil du temps se cache une réalité plus humble : celle de ses années de galère, au cours desquelles elle chantait pour quelques pièces, tentait sa chance dans de petits clubs, et cherchait la moindre occasion de monter sur scène. Dans ce tourbillon, « Norwegian Wood » apportait une note de légèreté au milieu de ballades sombres, permettant à la future légende du folk de se démarquer, tout en rendant hommage à une influence majeure de l’époque.
Pour comprendre cette histoire, il faut plonger dans le contexte musical des années 1960, lorsque la scène folk, la British Invasion et la contre-culture se croisaient, créant un bouillonnement artistique sans précédent. Les Beatles, déjà incontournables, entamaient alors une métamorphose : à la frénésie juvénile de leurs débuts s’ajoutait progressivement une réflexion plus profonde sur la composition. Bob Dylan, quant à lui, éblouissait par ses textes, faisant la démonstration que la chanson pouvait être un vecteur d’idées parfois dérangeantes, voire engagées. C’est justement ce double courant – d’une part l’influence littéraire de Dylan, et d’autre part l’ouverture créative des Beatles – qui a nourri Joni Mitchell dans ses premières années de musicienne.
Dans les pages qui suivent, nous retracerons la période où Joni Mitchell, encore inconnue, posait sa guitare dans un café nommé The Depression Coffee House pour y entonner des complaintes sombres, ponctuées de temps à autre par la fantaisie de « Norwegian Wood ». Nous verrons comment l’album Rubber Soul a tenu un rôle clé dans sa formation, pourquoi elle tenait tant à cette chanson, et comment Bob Dylan entrait également en résonance avec l’univers des Beatles. Enfin, nous observerons la place singulière qu’a occupée ce morceau dans la carrière naissante de Joni Mitchell, avant qu’elle ne se mette à écrire ses propres textes et à enregistrer ses premiers disques.
Sommaire
- Une ambition précoce : l’éveil musical de Joni Mitchell
- L’appel du folk et la découverte de Bob Dylan
- Le choc de la Beatlemania et l’impact de Rubber Soul
- « Norwegian Wood (This Bird Has Flown) » : un tournant dans la carrière de Mitchell
- Entre tradition folk et innovation pop : comment Mitchell s’est nourrie de la scène sixties
- La relation tumultueuse entre Dylan et les Beatles : un contexte d’influences croisées
- L’envol de Joni Mitchell : de la jeune interprète à l’icône folk
- Quand le destin se scelle : la persistance d’une passion musicale
Une ambition précoce : l’éveil musical de Joni Mitchell
Joni Mitchell n’a pas grandi dans un foyer où le succès musical coulait de source. Son père, William Anderson, était un officier de la Royal Canadian Air Force, tandis que sa mère, Myrtle, avait une vision plutôt traditionnelle de l’éducation de sa fille. Dans ce contexte, la jeune Joni a développé très tôt un désir de liberté créative, encouragée cependant par un sens artistique qui se manifestait déjà dans son goût pour la peinture et le dessin.
Si la guitare, à l’époque, n’avait guère les faveurs familiales, l’adolescente ne se décourage pas. Elle apprend quelques accords sur un ukulélé, puis se met progressivement à la guitare, par autodidaxie, souvent en s’inspirant de chanteurs folk émergents. Durant ces années, la jeune fille puise dans la tradition folk canadienne, mais aussi dans les chansons populaires qui transitent par la radio. Le rock naissant, exporté par les groupes britanniques, finit par la capter, même si elle se sent plus proche des textes poétiques du courant folk que des musiques pop calibrées pour le hit-parade.
La force de Joni Mitchell, c’est aussi une grande curiosité intellectuelle : elle s’intéresse à la fois à la littérature et aux subtilités mélodiques qui transparaissent dans les musiques qu’elle découvre. Elle écoute ce qui se fait de mieux sur la scène anglophone. Elle retient la richesse harmonique des grands standards de jazz, mais aussi la sincérité brute de certains auteurs-compositeurs américains. Très vite, elle se prend de passion pour la scène folk américaine, dont Woody Guthrie et Pete Seeger sont deux figures tutélaires. L’éclosion de Bob Dylan, peu de temps après, agit comme un véritable détonateur.
Pour subvenir à ses besoins, Joni Mitchell chante à droite et à gauche, dans des bars, des cafés, des soirées universitaires. Elle ne rechigne pas à la tâche, même si les cachets sont dérisoires. Elle noue alors des contacts précieux avec d’autres jeunes musiciens. Certains soirs, elle gagne à peine de quoi se payer un repas. Cependant, elle persiste, habitée par la conviction que son destin se trouve dans la musique. Dans ces moments difficiles, la pratique du busking (chanter dans la rue) est un recours direct : sa voix claire et ses accords de guitare attirent quelques passants curieux, qui la rétribuent avec de petites pièces.
C’est dans cet environnement qu’elle commence à essayer divers morceaux, empruntant tantôt aux ballades traditionnelles du répertoire folk anglais, tantôt aux nouveautés qui circulent sur les ondes. Sa sensibilité pour les textes un peu mélancoliques l’incite souvent à s’orienter vers des chansons en tonalité mineure, racontant des histoires tragiques ou des peines de cœur. Toutefois, pour contrebalancer cette atmosphère parfois trop grave, elle aime surprendre le public en introduisant un morceau plus enlevé, ou du moins teinté d’une légèreté ironique.
L’appel du folk et la découverte de Bob Dylan
Au début des années 1960, Bob Dylan émerge comme la figure montante de la scène folk américaine. Ses premières chansons, inspirées de la tradition protestataire de Woody Guthrie, résonnent dans les coffee houses de Greenwich Village, à New York, et attirent une attention grandissante. Mais c’est avec des titres tels que « Like a Rolling Stone » ou « Positively 4th Street » qu’il fait basculer l’écriture de chansons dans une nouvelle ère : les textes deviennent plus acérés, plus personnels, parfois empreints de sarcasme.
Pour Joni Mitchell, cette révélation est capitale. Elle dira plus tard que l’écoute de Dylan lui a prouvé qu’on pouvait réellement tout écrire dans une chanson : amour, désenchantement, critique sociale, anecdotes tirées du quotidien, voire confessions intimes. Cette liberté de ton l’encourage à affiner ses propres textes, même si, au moment de ses débuts, elle ne se sent pas encore prête à se lancer dans la composition de pièces personnelles. Elle avouera que, pendant un temps, elle a préféré s’approprier des chansons existantes pour développer sa technique à la guitare et pour oser faire entendre sa voix, littéralement comme figurativement.
Le fait que Dylan lui-même ait nourri une certaine fascination pour les Beatles, et réciproquement, crée dans les milieux musicaux une véritable synergie. Il paraît que Dylan, après avoir écouté l’album Rubber Soul des Beatles, aurait réagi en s’exclamant que John Lennon l’imitait. De leur côté, les membres des Beatles admiraient le style d’écriture libre et incisif de Dylan, qu’ils considéraient comme un modèle. C’est dans ce contexte d’échanges d’influences, où la frontière entre le folk et le rock devient plus poreuse, que la jeune Joni Mitchell prend la mesure du potentiel offert par la fusion de ces univers.
Le discours de Mitchell sur la richesse de la scène sixties n’est pas qu’une posture. Elle vit réellement ce brassage, tant par ses rencontres dans les cafés que par ses découvertes d’albums. Les clubs folk de Toronto et de Détroit (où elle ira s’installer un temps) regorgent de musiciens en quête d’un nouveau son, ouverts aux innovations comme à la tradition. Joni Mitchell s’inscrit ainsi dans une génération pour qui Bob Dylan et les Beatles ne sont pas des pôles opposés, mais bien deux facettes complémentaires : l’une, Dylan, du côté de l’écriture littéraire et presque subversive ; l’autre, les Beatles, du côté d’une révolution pop en pleine accélération, qui attire désormais l’attention des critiques et du grand public.
Le choc de la Beatlemania et l’impact de Rubber Soul
Au début de leur carrière, les Beatles sont avant tout perçus comme un phénomène pop de masse. La « Beatlemania » prend d’assaut l’Europe, puis l’Amérique, et ces quatre garçons de Liverpool deviennent les vedettes incontestées d’une jeunesse avide de nouveauté. Les tubes se succèdent à un rythme effréné : « Please Please Me », « She Loves You », « I Want To Hold Your Hand »… Des millions de disques s’écoulent, et les foules hystériques se rassemblent à chaque passage du groupe.
Puis survient l’année 1965, marquée par une évolution musicale sensible. L’album Help!, sorti à l’été, contient déjà une chanson comme « You’ve Got To Hide Your Love Away », qui s’inscrit dans une veine plus folk, à la manière de Dylan. Mais c’est en décembre de la même année, avec Rubber Soul, que les Beatles opèrent une mue encore plus nette. Loin de se cantonner aux romances sucrées, ils abordent des thèmes plus mûrs et adoptent des arrangements innovants, parfois acoustiques, parfois teintés d’influences variées.
“Rubber Soul était l’album des Beatles que je jouais encore et encore”, dira plus tard Joni Mitchell. Elle en souligne la sonorité acoustique, le ton plus personnel, ainsi que ce qu’elle appelle « la découverte de Dylan » par les Beatles. On sait que John Lennon, surtout, admire le franc-parler de Dylan et cherche à s’en inspirer pour ses propres textes. Le résultat donne des chansons comme « Norwegian Wood (This Bird Has Flown) », « In My Life » ou « Nowhere Man », où l’on perçoit un écart sensible avec la plume plus légère des débuts.
Parallèlement, la guitare acoustique, voire la sitar dans le cas de « Norwegian Wood », apporte une couleur singulière qui intrigua à l’époque : la pop anglaise s’autorisait de nouvelles sonorités, aidée par l’ouverture d’esprit de George Harrison, passionné par la musique indienne. L’album connut un succès massif et toucha une frange du public jusqu’alors indifférente à la musique des Beatles, notamment ceux qui se tournaient vers la folk, moins amatrice de sonorités pop.
Joni Mitchell, dans ses jeunes années de musicienne en quête de reconnaissance, trouva dans Rubber Soul une source d’inspiration d’autant plus précieuse que cet album prouvait qu’on pouvait élargir les codes de la chanson populaire vers un registre plus poétique et introspectif. Elle confiera avoir écouté ce disque avec attention, y repérant des trouvailles harmoniques, une souplesse dans l’écriture qui l’aida à comprendre qu’elle pouvait, elle aussi, se défaire des schémas trop convenus pour s’exprimer avec sincérité.
« Norwegian Wood (This Bird Has Flown) » : un tournant dans la carrière de Mitchell
C’est dans ce contexte que Joni Mitchell inclut « Norwegian Wood » à son répertoire lorsqu’elle se produisait devant de petits publics, notamment à Détroit où elle a brièvement vécu avant de gagner la côte Est des États-Unis. Elle expliquait que le morceau avait un effet quasi libérateur sur elle, lui permettant de sortir du carcan des lamentations folk plus traditionnelles.
De fait, « Norwegian Wood » se distingue chez les Beatles par plusieurs aspects. D’abord, l’usage du sitar, joué par George Harrison, est souvent considéré comme l’une des premières incursions d’un instrument indien dans la pop occidentale. Ensuite, la chanson même est teintée d’ironie et d’un certain mystère. Les paroles, que John Lennon revendique en grande partie, évoquent une aventure extraconjugale, tout en restant volontairement vagues quant au dénouement exact : le protagoniste se retrouve seul au matin, constate l’absence de la femme rencontrée la veille, puis met littéralement le feu à ce qui pourrait être sa chambre ou un symbole de son environnement.
La tonalité folk de la guitare acoustique, combinée à ce brin d’humour noir, plaisait particulièrement à Joni Mitchell, qui appréciait ce mélange de légèreté et d’ombre. Elle remarquait que la chanson dégageait une ambiance à la fois espiègle et sombre, un paradoxe qui résonnait avec son propre sens artistique. « Je la chantais pour introduire une note de légèreté dans mon set, tout en conservant cette nuance de cynisme qui me plaisait », dira-t-elle bien plus tard.
Elle soulignait également avoir des origines norvégiennes, ce qui ne manquait pas de la faire sourire : « Je me disais qu’au milieu de toutes ces ballades tragiques, c’était amusant de placer un clin d’œil à mes racines. » Pour un public américain, déjà séduit par la folk britannique et la pop anglaise, cette version de « Norwegian Wood » par une jeune Canadienne pouvait surprendre, voire charmer.
De plus, en reprenant des chansons d’autres artistes, Joni Mitchell affinait sa technique et son interprétation. Dans ces années d’apprentissage, elle n’avait pas encore réalisé l’étendue de sa propre capacité à composer. Au début, elle se voyait plutôt comme une interprète talentueuse, sachant mettre en valeur l’émotion d’un texte, qu’elle fût l’auteure ou non. Mais en chantant du Bob Dylan et des Beatles, elle assimilait peu à peu leur démarche, jusqu’à trouver elle-même un chemin créatif original.
Entre tradition folk et innovation pop : comment Mitchell s’est nourrie de la scène sixties
La décennie 1960 est marquée par un foisonnement musical qui brouille les lignes de démarcation entre les genres. Certes, on range souvent Dylan dans le folk et les Beatles dans la pop ou le rock. Mais, dans la pratique, les échanges sont constants. Les Beatles intègrent à leurs titres des textes plus profonds, des instruments inattendus et des techniques d’enregistrement novatrices. Dylan, de son côté, n’hésite pas à brancher sa guitare pour embrasser l’électricité lors du fameux concert de Newport, provoquant l’ire de certains puristes folk.
Au même moment, les artistes émergents se nourrissent de ce bouillonnement. Joni Mitchell est l’une des figures les plus prometteuses de cette nouvelle vague de musiciens capables de jongler entre différents registres. Son amour pour la tradition folk anglaise, qu’elle chantait régulièrement dans les cafés, ne l’empêche pas d’écouter avidement les productions des Beatles, tout en restant fascinée par l’écriture de Dylan.
Si Mitchell a parfois pu être cantonnée à l’étiquette « folk », c’est en partie parce que ses premiers albums, Song to a Seagull (1968) et Clouds (1969), mettent en évidence des arrangements plutôt épurés, centrés sur sa guitare acoustique et sa voix singulière. Toutefois, même à cette époque, on repère chez elle une volonté de sortir des formats classiques. Ses accords de guitare sont souvent inhabituels, elle invente des tournures mélodiques personnelles et ses textes abordent des sujets très variés, de la vie intime à la critique sociétale.
Dans cet esprit, « Norwegian Wood » symbolise un passage : en s’emparant d’une chanson qui allie la simplicité apparente du folk acoustique à la subtilité d’un texte ironique, elle montre qu’elle est prête à bousculer les conventions. Chanter du Dylan était relativement logique pour qui appréciait le folk ; reprendre un titre des Beatles en version épurée, c’était déjà plus inattendu pour un public qui les connaissait surtout pour leurs grands succès pop.
La relation tumultueuse entre Dylan et les Beatles : un contexte d’influences croisées
Pour comprendre pourquoi Rubber Soul et, dans une moindre mesure, « Norwegian Wood » ont tant compté pour Joni Mitchell, il faut rappeler les rapports changeants entre Bob Dylan et les Beatles. Au début, les Fab Four se déclarent impressionnés par la poésie tranchante du chanteur américain. Dans une interview, John Lennon l’appelle « notre idole ». Dylan, quant à lui, reconnaît l’impact phénoménal qu’ont les Beatles sur la jeunesse, mais reste circonspect quant à leur style initial, qu’il juge un peu léger ou commercial.
La sortie de Rubber Soul modifie la donne : Dylan y voit un effort de la part des Beatles pour s’éloigner des rengaines de trois minutes destinées aux hit-parades et leur reproche, non sans humour, de s’inspirer un peu trop directement de son phrasé vocal. Il aurait même déclaré, avec un mélange de fierté et d’agacement, que « tout le monde [le] faisait, même Sonny & Cher ».
Quoi qu’il en soit, le résultat est que l’album Rubber Soul a établi un pont entre l’univers pop et celui du folk-rock. Pour une artiste en devenir comme Joni Mitchell, cette convergence ouvrait la voie à toutes sortes de possibilités. Pourquoi se limiter à un style ou à un répertoire ? Pourquoi ne pas construire sa propre identité en puisant dans des influences diverses ?
Dans ses souvenirs, Mitchell raconte qu’elle voyait dans « Norwegian Wood » le reflet d’un esprit d’expérimentation. Elle aimait l’idée que les Beatles puissent, en pleine gloire, prendre un virage plus personnel et mélancolique. Elle-même se sentait, à l’époque, constamment tiraillée entre l’envie de chanter des ballades tristes (ses « longues chansons tragiques en tonalité mineure », comme elle les décrit ironiquement) et la nécessité de divertir un public qui n’avait pas forcément envie d’entendre que du sombre.
En glissant « Norwegian Wood » au milieu d’un set de morceaux folk parfois sinistres, elle créait un contraste d’atmosphère : le public appréciait de reconnaître un titre des Beatles, et il découvrait une interprétation plus dépouillée, soulignant la finesse de la composition. Mitchell y trouvait aussi l’occasion de se distancier des clichés qui collaient à la peau d’une simple « chanteuse de folk ».
L’envol de Joni Mitchell : de la jeune interprète à l’icône folk
Au fil du temps, et encouragée par ces multiples influences, Joni Mitchell finit par écrire ses propres chansons. Elle quitte Détroit, puis sillonne les États-Unis, se produisant dans des lieux de plus en plus reconnus. Elle fait escale à New York, passe par la Floride, rencontre d’autres artistes engagés dans la scène folk émergente. Ses premiers pas discographiques sont encore timides, mais le bouche à oreille fait son effet.
Peu à peu, le nom de Joni Mitchell circule dans le milieu : on parle de sa voix, à la fois cristalline et puissante, de ses textes introspectifs qui touchent à l’universel, et de ses progressions harmoniques surprenantes. Lorsqu’elle sort son premier album officiel, Song to a Seagull, produit par David Crosby, elle impose un style déjà très personnel, loin de la simple imitation d’un Dylan ou d’un Beatles.
Son ascension s’accélère avec Clouds, puis Ladies of the Canyon, et surtout Blue, publié en 1971. Cet album marquera le sommet d’une écriture confessionnelle, où Mitchell se livre avec une sincérité rare. Les critiques sont unanimes : elle élève la chanson folk à un niveau de raffinement poétique et musical inégalé. On dira même qu’elle ouvre la voie à une forme de pop intimiste, inspirant des générations d’artistes à venir, de James Taylor à la scène actuelle de la folk indépendante.
C’est dans la trajectoire de cette carrière qu’on mesure le rôle de ces premières années d’apprentissage, durant lesquelles la future star chantait pour quelques dollars dans les cafés. Les Beatles, figures tutélaires de la pop, et Dylan, maître de la contre-culture folk, ont agi comme des pôles magnétiques attirant Mitchell dans leur sillage. En reprenant « Norwegian Wood », elle s’essayait déjà à concilier l’énergie d’une pop en mutation et la gravité poétique propre à la folk.
Il est fascinant de constater que, bien que Joni Mitchell ait par la suite développé une esthétique très distincte, cet héritage multiple se retrouve dans ses chansons. Elle manie l’allitération et la métaphore comme Dylan, tout en sachant composer des mélodies accrocheuses qui auraient pu figurer sur une face B des Beatles, si l’on ose le parallèle. En même temps, elle transcende ces influences pour bâtir son propre style, fait d’accords ouverts, de thèmes introspectifs et d’une grande exigence mélodique.
Quand le destin se scelle : la persistance d’une passion musicale
« Norwegian Wood » fut donc un jalon important. Bien sûr, ce n’était pas le seul morceau des Beatles que l’on pouvait entendre dans le set de Joni Mitchell, mais c’est celui dont elle a le plus parlé, parce que son atmosphère décalée s’accordait parfaitement avec ses aspirations d’artiste en devenir. Elle dira plus tard qu’elle aimait aussi l’album Rubber Soul dans son ensemble, repassant la galette sur sa platine « encore et encore », intriguée par l’alchimie créative du quatuor de Liverpool.
La Beatlesmania, loin d’être une simple mode, avait insufflé une dynamique de recherche permanente. John Lennon et Paul McCartney, avec la complicité de George Harrison et Ringo Starr, exploraient de nouvelles voies, à la fois dans les textes et dans les arrangements. Pour Mitchell, cette curiosité insatiable était un modèle à suivre. Elle-même élargirait son horizon musical au fil des années : après son époque folk, elle toucherait à des sonorités plus pop dans Court and Spark (1974), puis à l’univers du jazz avec l’album Hejira (1976), et plus tard Mingus (1979), conçu en collaboration avec le légendaire bassiste de jazz Charles Mingus.
En regardant rétrospectivement sa longue carrière, on voit à quel point l’art de Joni Mitchell s’est nourri d’un esprit d’aventure, héritier direct des années 1960. Il est d’ailleurs frappant de constater combien de musiciens majeurs de cette décennie ont navigué entre les catégories, faisant fi des étiquettes : les Beatles en sont la plus fameuse illustration, et Dylan la plus audacieuse. Mitchell, elle, a su fusionner ces apports pour se diriger vers sa propre destination.
Il est fascinant d’imaginer la scène dans un petit café de Détroit : une jeune femme, guitare en main, enchaînant des ballades tristes, avant d’interpréter « Norwegian Wood » avec un enthousiasme communicatif. Quelques années plus tard, cette même artiste allait s’imposer comme la grande prêtresse d’un folk poétique et introspectif, si personnel qu’il transcende la simple catégorie de style musical. Mais sans doute que le temps passé à reprendre les Beatles, ces rois de la pop en quête de maturité, l’aidait à entrevoir la possibilité d’une écriture qui puisse être à la fois accessible et profondément originale.
Les critiques et les fans, au fil du temps, ont souvent fait le lien entre Bob Dylan et Joni Mitchell, car tous deux figurent parmi les auteurs-compositeurs nord-américains les plus influents. Néanmoins, il ne faut pas minimiser l’importance qu’a pu avoir l’écoute attentive de Rubber Soul et l’amour de Mitchell pour « Norwegian Wood ». Parfois, un simple titre peut catalyser la créativité d’une musicienne, surtout lorsqu’elle est en pleine quête identitaire.
En fin de compte, la présence de cette chanson dans la setlist de Joni Mitchell n’est pas un détail anodin : elle révèle à quel point la curiosité artistique peut conduire à de grandes découvertes. Mitchell sentait déjà en elle l’ébauche de ce qui allait devenir une œuvre magistrale. Interpréter ce titre des Beatles lui rappelait qu’on peut aborder des sujets inédits avec humour, poésie et une pointe d’obscurité.
Pour qui s’intéresse à l’histoire de la musique, ce moment marque une rencontre symbolique entre deux univers souvent opposés dans l’imaginaire collectif : la folk profonde et la pop flamboyante. Chez Joni Mitchell, cependant, il n’y a pas d’opposition, mais une main tendue, une traduction personnelle de ce qui la touchait chez Lennon, McCartney et Harrison. De la même façon, lorsqu’elle découvrira Dylan, elle ne s’en contentera pas pour autant : elle ira plus loin, explorant des harmonies singulières qui la propulseront bien au-delà du simple cadre folk.
En définitive, « Norwegian Wood » est plus qu’une anecdote dans le parcours de Joni Mitchell. C’est la preuve tangible que son identité artistique s’est forgée dans l’entrelacs d’influences multiples qui caractérisait l’effervescence des années 1960. Alors que certains puristes auraient pu s’étonner de la voir reprendre un tube des Beatles, Mitchell n’y voyait qu’un moyen d’épanouir son talent, de s’inspirer d’une écriture pop déjà tournée vers de nouvelles expérimentations. Les spectateurs de l’époque, même s’ils ne pouvaient deviner l’avenir radieux de cette jeune chanteuse canadienne, ont eu la chance d’entendre la fusion naissante de plusieurs mondes musicaux.
Aujourd’hui, en tant que journaliste de 60 ans spécialisé dans le rock et collaborant avec le plus grand site francophone dédié aux Beatles, je ne peux que saluer ce moment charnière. L’histoire de la musique est faite d’emprunts, de partages et d’admirations réciproques. Quand Joni Mitchell chantait « Norwegian Wood » sur une scène improvisée, elle prouvait déjà que la séparation des genres n’est qu’une construction artificielle. De la rue à la postérité, il n’y a parfois qu’un pas, franchi grâce à la passion, au travail et à l’imagination.
Dans la galaxie Beatles, Rubber Soul reste l’un des albums préférés de nombreux fans, justement parce qu’il symbolise un tournant : celui de l’introspection et de l’audace. Pour Joni Mitchell, cette audace fut un modèle, un appel à la création. Il est émouvant de se représenter la jeune artiste, tout juste sortie d’une adolescence compliquée, prenant sa guitare pour apprendre « Norwegian Wood » et la chanter devant un public distrait ou clairsemé. Quelques années plus tard, elle enregistrerait ses propres chansons, et plus d’une décennie plus tard, elle serait consacrée comme l’une des plus grandes compositrices de sa génération.
Nul doute que, sans la découverte de Dylan et l’enthousiasme pour « Norwegian Wood », la trajectoire aurait été différente. Les admirateurs de Joni Mitchell aiment à rappeler qu’elle est un pur esprit libre, n’ayant jamais craint de rompre avec les conventions. Or, les Beatles, à leur manière, ont eux aussi illustré une liberté artistique que peu de groupes pop avaient osé revendiquer auparavant. Le fait que Mitchell se soit approprié l’une de leurs chansons avant de voler de ses propres ailes vient donc sceller un joli trait d’union entre deux univers.
Songeons-y : Joni Mitchell, qui allait devenir l’autrice de chefs-d’œuvre comme « A Case of You » ou « River », a commencé en chantant l’œuvre d’autres auteurs, parfois moins austères qu’on ne l’imagine. « Norwegian Wood », avec sa pointe d’humour grinçant et ses consonances folk, ne pouvait que piquer sa curiosité. Cette chanson, érigée en symbole d’une période où les Beatles découvraient Dylan et redéfinissaient leur propre identité, est le témoin précieux de la formation de Joni Mitchell.
Les musiques populaires du XXe siècle sont toutes liées par des influences croisées, des hommages discrets, des réappropriations inspirées. Dans ce cas précis, l’anecdote revêt un charme particulier : la jeune artiste canadienne, armée de sa guitare, reprend un titre qui oscille entre la ballade acoustique et la modernité pop, tout en y intégrant son propre ressenti. Avec le recul, on comprend mieux pourquoi Joni Mitchell a tenu à raconter cet épisode et pourquoi elle parlait de Rubber Soul comme d’un disque qu’elle écoutait « encore et encore ».
Ce parcours, qui la mènera des bars de province aux grands festivals, des sessions improvisées aux enregistrements studios légendaires, conserve la trace indélébile de ces instants fondateurs. Jouer « Norwegian Wood » dans un café nommé The Depression Coffee House paraît presque ironique, tant l’ambiance de la chanson contraste avec l’austérité supposée d’un tel lieu. Pourtant, c’est précisément cette juxtaposition qui caractérise la démarche artistique de Joni Mitchell : faire surgir la beauté, la grâce et même l’humour là où on ne les attend pas.
De fait, si Rubber Soul a eu un tel impact sur elle, c’est qu’elle y voyait une promesse de renouveau perpétuel. Les Beatles n’en étaient qu’au début de leur aventure expérimentale, qui se poursuivrait sur Revolver (1966), Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) et bien d’autres disques. Pour Mitchell, la leçon était claire : il est possible de se réinventer en permanence, de ne pas se laisser enfermer dans un seul genre. De même que Bob Dylan a pu prendre la guitare électrique au grand dam de certains puristes, les Beatles ont pu explorer la musique indienne, la psychédélie, les collages sonores.
Cette conscience de l’infinie possibilité musicale a sans doute conforté Mitchell dans l’idée que ses chansons pouvaient à leur tour évoluer au gré de ses envies, passant de la folk au jazz, puis à la pop sophistiquée, avant de revenir à des arrangements plus simples. Le parcours de Joni Mitchell suit cette trajectoire sinueuse, marquée par la volonté de ne jamais s’enfermer dans une formule.
En fin de compte, l’anecdote selon laquelle Joni Mitchell reprenait « Norwegian Wood » lors de ses années de galère témoigne de la vitalité d’une époque où la musique était un espace de rencontres et de découvertes mutuelles. Les artistes se confrontaient à leurs propres limites, s’inspiraient les uns des autres, et le public assistait à la naissance de créations inédites. A l’instar de Dylan réinterprétant la tradition folk à sa manière, Joni Mitchell s’emparait de morceaux des Beatles pour s’exercer, se faire connaître et, en filigrane, préparer le terrain à ses futurs chefs-d’œuvre.
Cette histoire rappelle enfin que les grands artistes, même s’ils atteignent plus tard un statut quasi mythique, commencent souvent par humblement étudier le travail de leurs pairs. Rubber Soul fut ainsi l’un des tremplins de Joni Mitchell, un album-phare qui l’a aidée à canaliser son aspiration à écrire des textes personnels et à expérimenter dans son jeu de guitare. Quant à « Norwegian Wood », elle reste cette chanson enchantée, mi-légère, mi-sombre, où l’on entend résonner une alliance de folk et de pop qui a ouvert bien des portes.
La suite appartient à l’histoire : Joni Mitchell est devenue une compositrice majeure, dont la voix et la plume ont marqué des générations entières. Les Beatles, de leur côté, ont poursuivi leur ascension fulgurante, laissant derrière eux une discographie qui ne cesse d’éblouir. Le pont jeté entre ces univers, dans la fumée d’un café de Détroit, demeure l’un de ces moments de grâce où la jeune artiste, inspirée par ses modèles, a pris un élan décisif. Et c’est peut-être là toute la magie de la musique : quelques accords de guitare, une voix qui résonne, et soudain, un destin se met en branle.
Pour qui écrit ces lignes avec l’expérience acquise en soixante ans d’une vie dédiée à la musique rock et à l’univers des Beatles, il est réconfortant de constater que cet art demeure un creuset d’influences, de reprises et de métamorphoses. Joni Mitchell, Bob Dylan et les Beatles illustrent la vitalité incomparable des années 1960, décennie de tous les possibles. Dans ces cafés obscurs où l’on chante pour quelques pièces, la magie peut surgir à tout instant, et les plus grands chapitres de la musique s’écrivent parfois dans l’anonymat.
Ainsi, l’épisode de Joni Mitchell reprenant « Norwegian Wood » est bien plus qu’une simple anecdote : c’est le symbole d’une filiation artistique. Il rappelle que l’on devient soi-même en se nourrissant parfois du talent des autres, et que les rencontres fortuites, les inspirations croisées, forment la trame d’une œuvre qui, un jour, s’élève pour marquer la culture populaire de son empreinte indélébile.
