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LSD et Beatles : George Harrison brise le mythe en 1971

Publié le 03 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Accusés d’avoir promu les drogues, les Beatles furent en réalité les témoins sincères d’une époque hallucinée. George Harrison, en 1971, remet les pendules à l’heure : les médias, plus que le groupe, ont façonné le mythe psychédélique.


Dans le grand récit des années 1960, entre éveil spirituel, libération sexuelle et révolte politique, une ombre plane : celle des substances psychotropes. LSD, cannabis, mescaline… autant de noms qui, à tort ou à raison, se confondent avec l’iconographie psychédélique, les pochettes bariolées, les sitars planants et les visions kaléidoscopiques de cette décennie charnière. Et au centre du tourbillon, les Beatles. Porte-étendards d’une époque, créateurs d’univers sonores inédits, ils furent tour à tour accusés d’avoir glorifié, promu voire institutionnalisé l’usage des drogues auprès d’une jeunesse en quête de transcendance.

Mais dans un entretien désormais emblématique accordé en 1971 à Dick Cavett, George Harrison renverse la perspective : les Beatles n’auraient été que les miroirs d’un mouvement plus vaste — et les médias, bien plus que le groupe, porteraient une part de responsabilité dans la propagation du message. Retour sur un malentendu générationnel, entre lucidité, hypocrisie sociale et quête intérieure.

Sommaire

Le fardeau d’une influence : quand l’icône devient bouc émissaire

Lorsque les Beatles commencent à expérimenter le LSD en 1965, ils ne sont plus un simple groupe à succès : ils sont devenus le visage de la jeunesse mondiale. Chaque geste, chaque mot, chaque vêtement devient prescripteur. Dans ce contexte, l’aveu public de consommation de drogue ne pouvait être neutre — et ne l’a jamais été.

À la question posée à Paul McCartney par des journalistes britanniques sur son usage du LSD, la réponse fut claire : « Je ne vais pas mentir. Vous me demandez si j’en ai pris, je réponds oui. C’est votre responsabilité si vous décidez de diffuser cela à la télévision. » Pour George Harrison, ce moment fut révélateur : l’attitude des journalistes, plus intéressés par le scandale que par la vérité, trahissait un double langage — celui d’une société avide de confession, mais prompte à condamner.

Ainsi, le groupe est pointé du doigt non pour avoir fait l’apologie de la drogue, mais pour ne pas l’avoir dissimulée. Leur honnêteté devint un procès public.

Du trip au mythe : la genèse accidentelle d’un voyage

Le plus ironique dans cette histoire ? Le fait que leur première prise de LSD fut involontaire. Comme l’explique Harrison lors de l’entretien avec Dick Cavett, l’initiation s’est produite lors d’un dîner chez le dentiste londonien John Riley. Celui-ci, sans prévenir ses invités, versa du LSD dans le café servi en fin de repas. John Lennon et George Harrison furent les premiers à ressentir les effets — et si la surprise fut mal vécue, elle marqua néanmoins le début d’une exploration musicale et spirituelle inédite.

Contrairement à l’image parfois véhiculée, les Beatles ne découvrirent pas le LSD dans les rues de Haight-Ashbury, mais dans l’intimité d’un salon bourgeois. Cette initiation, presque anecdotique dans sa forme, eut des conséquences immenses : elle catalysa le basculement du groupe vers une écriture plus introspective, plus abstraite, plus cosmique.

Rubber Soul, Revolver et Sgt. Pepper : les drogues comme révélateur esthétique ?

Si Rubber Soul (1965) marque la fin de l’insouciance, Revolver (1966) est le manifeste psychédélique. L’enregistrement de « Tomorrow Never Knows », avec sa batterie circulaire, ses bandes inversées et ses paroles inspirées du Livre tibétain des morts, est une explosion sensorielle. Lennon y exprime son désir de « se dissoudre dans le Tout », de briser le Moi. Ce n’est plus la pop, c’est une cérémonie.

Le LSD est alors un outil — controversé, dangereux, mais puissant. Il ouvre les portes de l’imaginaire. McCartney, plus réticent au départ, finira par l’admettre : sans LSD, les Beatles n’auraient jamais franchi certains seuils sonores.

Mais à aucun moment le groupe n’invite à la consommation. Ils ne prêchent pas, ils témoignent. Et c’est là que le malentendu s’installe : dans une époque avide de modèles, leur simple expérimentation devient incitation.

Le poids des médias : révélateurs ou instigateurs ?

George Harrison, toujours plus spirituel, toujours plus méfiant à l’égard des autorités et des institutions, ne s’y trompe pas : la machine médiatique fut complice. C’est elle qui transforma un aveu honnête en déflagration culturelle. C’est elle qui, en amplifiant chaque mot, en scrutant chaque phrase, a projeté les Beatles dans un rôle qu’ils n’avaient ni demandé ni pleinement assumé.

Comme le souligne Harrison, « C’était leur faute ». Leur, c’est-à-dire les médias, mais aussi une société prête à juger sans comprendre. Car les Beatles n’étaient pas des gourous. Ils n’étaient pas Timothy Leary. Ils étaient des artistes en recherche. Des jeunes hommes dépassés par leur propre mythe.

Drogues et musique : responsabilité ou miroir ?

La vraie question posée par cet épisode n’est pas : Les Beatles ont-ils fait la promotion du LSD ? Elle est plus profonde : Quel est le rôle d’un artiste dans une société en mutation ? Doit-il cacher ses expériences ? Doit-il les sublimer ? Peut-il rester neutre ?

Les Beatles, en révélant leurs essais avec les drogues, ont brisé un tabou. Mais ils ne l’ont pas fait pour provoquer. Ils l’ont fait parce qu’ils étaient dans une époque de transparence, de rupture. Une époque où l’on ne pouvait plus faire semblant. En cela, ils ont été authentiques. Et c’est peut-être cela, plus que tout, qui leur a été reproché.

Vers la transcendance : de la substance à la conscience

Après 1967, les Beatles s’éloignent progressivement des drogues hallucinogènes. George Harrison, en particulier, amorce un tournant spirituel. Son voyage en Inde, sa rencontre avec Ravi Shankar, son adoption de la méditation transcendantale marquent un rejet progressif de l’usage récréatif. La quête du divin remplace celle du vertige chimique.

Cette transition est cruciale. Elle signifie que les Beatles n’ont jamais considéré les drogues comme une fin en soi. Elles furent une étape, une passerelle. Puis ils l’ont quittée. Et ils n’ont jamais incité personne à les suivre aveuglément.

En guise de rappel : liberté, non prosélytisme

Le témoignage de George Harrison, loin d’être une justification, est une mise en garde contre la simplification. Les Beatles n’étaient ni saints ni démons. Ils furent des hommes confrontés à une époque d’intensité rare, d’expériences extrêmes, de remises en question radicales.

Si leur influence fut immense, leur responsabilité, elle, reste à nuancer. Loin des caricatures, ils apparaissent, dans le miroir du temps, comme des explorateurs de l’intérieur, mus par la curiosité, pas par le dogme.

Le message implicite de Harrison, c’est celui-ci : ne confondez pas voyage personnel et idéologie publique. Ne chargez pas les artistes des fautes d’un monde en mutation. Les Beatles ont volé haut, très haut. Mais ils n’ont jamais prétendu savoir où menait le ciel.


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