Magazine Culture

« Flying » : la chanson oubliée et planante des Beatles

Publié le 03 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« Flying », unique instrumental officiel des Beatles, est une curiosité discrète de 1967. Pièce collective et atmosphérique, elle incarne une parenthèse contemplative et mineure dans leur discographie psychédélique.


Dans l’univers luxuriant des Beatles, où chaque chanson semble incarner une pierre angulaire de l’histoire de la musique populaire, il existe pourtant quelques instants suspendus, presque anecdotiques. Parmi eux, « Flying », unique instrumental officiel du groupe paru en 1967 sur Magical Mystery Tour, constitue une véritable curiosité. Peu célébrée, parfois moquée, souvent ignorée, cette pièce plane en marge de l’œuvre colossale du quatuor de Liverpool. Mais au-delà de son apparente futilité, que nous dit-elle de l’évolution des Beatles à ce moment précis de leur trajectoire ?

Sommaire

Un ovni dans un catalogue mythique

L’histoire de « Flying » commence le 8 septembre 1967 dans les studios d’Abbey Road. Son titre originel, Aerial Tour Instrumental, en dit long sur sa fonction : il s’agissait d’un interlude musical destiné à accompagner des images aériennes dans le téléfilm Magical Mystery Tour. Ce dernier, œuvre psychédélique non conventionnelle et déconcertante pour le public de l’époque, justifiait à lui seul quelques pas de côté artistiques. Dans ce contexte, « Flying » s’impose comme une respiration, un instant de flottement instrumental censé illustrer visuellement un voyage surréaliste.

Techniquement, la pièce repose sur une structure en douze mesures de blues, familière à tout musicien, mais simplifiée à l’extrême. John Lennon y joue le thème principal sur Mellotron, cet étrange clavier à bandes préenregistrées aux textures oniriques. Paul McCartney assure la ligne de basse, George Harrison distille quelques accords de guitare, tandis que Ringo Starr rythme le tout avec maracas et batterie. Tous chantent de simples « ahh » sans paroles, dans un registre éthéré. L’ensemble s’achève sur une série de tape loops — boucles sonores manipulées par Lennon et Starr — donnant à l’ensemble une atmosphère étrange, presque brumeuse.

Une chanson sans prétention… et sans ambition ?

Mais le problème de « Flying » est là : cette non-chanson, comme la qualifia McCartney lui-même, semble presque trop modeste pour son propre bien. « La seule chose qui en fait une chanson, c’est la mélodie », déclara-t-il. « Sinon, c’est juste un joli accompagnement en 12 mesures. »

En effet, rien ne semble évoluer. Pas de rupture, pas de solo marquant, pas de crescendo. On assiste plutôt à une boucle douce et répétitive, comme une transition sans destination. C’est un peu comme si les Beatles — ces explorateurs sonores infatigables — s’étaient contentés ici de flotter en apesanteur, sans chercher à atteindre quoi que ce soit.

Même les critiques de l’époque s’accordèrent sur son caractère mineur. Rex Reed, dans une chronique assassine pour Stereo Review, déclara que le morceau « sonnait comme la bande originale d’un vieux film de jungle avec Maria Montez au moment où elle livre le peuple aux cobras ». Robert Christgau, plus mesuré, jugea que le titre se situait « juste un cran au-dessus de Paul Mauriat, pas mauvais, mais pas à la hauteur de nos garçons ».

Un rare crédit collectif

Paradoxalement, « Flying » est l’une des très rares chansons créditées à Lennon/McCartney/Harrison/Starkey — fait rarissime dans la discographie beatlesienne. Hormis les obscurs « 12-Bar Original » (jam de 1965) ou « Dig It » (sur Let It Be), les compositions collectives sont quasi inexistantes. Ce crédit en dit long sur la nature improvisée du morceau : né d’une jam session décontractée, « Flying » est un fragment musical sans ego, sans conflit de paternité.

Ce caractère collectif lui donne une dimension presque candide : c’est le son de quatre garçons dans un studio, jouant ensemble sans se soucier de l’impact futur, loin des rivalités créatives qui commençaient alors à miner leur cohésion. À ce titre, « Flying » possède une valeur sentimentale, presque documentaire : celle d’un moment de paix fragile dans une période d’effervescence psychédélique.

Entre psychédélisme et vacuité

Inséré dans l’album Magical Mystery Tour, « Flying » fait figure de transition entre des chefs-d’œuvre d’expérimentation comme « I Am the Walrus » ou « Blue Jay Way » et des morceaux plus pop comme « Your Mother Should Know ». Il participe de l’esthétique de l’album, mélange de fantaisie et de psychédélisme.

Pour autant, il ne possède ni la flamboyance baroque de Sgt. Pepper, ni l’étrangeté radicale de « Revolution 9 ». Son problème est précisément là : il n’est ni indispensable, ni dérangeant, ni même véritablement mauvais. Il est… oubliable.

Il existe pourtant des versions alternatives plus ambitieuses, comme celle présente sur certains bootlegs (Back-track 1), incluant un solo d’orgue Hammond et des bruitages fantaisistes. Une coda jazz, influencée par le son Dixieland, avait même été initialement envisagée. Mais elle fut coupée au montage final, probablement jugée trop dissonante pour le grand public.

Faut-il l’enterrer ou la réhabiliter ?

La question demeure : « Flying » mérite-t-elle vraiment son statut de chanson la plus dispensable du groupe ? Pour les fans acharnés, elle constitue une pièce du puzzle, un témoin discret d’un moment précis de l’histoire des Beatles. Pour les puristes, elle reste un écart mineur, une note de bas de page.

Et pourtant, dans un monde où chaque note des Beatles a été disséquée, remixée, rééditée, « Flying » conserve une forme de mystère tranquille. Elle n’a pas été usée jusqu’à la corde comme « Yesterday » ou « Let It Be ». Elle n’a pas été canonisée. Elle est restée dans l’ombre, indifférente à l’adulation, presque oubliée par ses propres auteurs.

Épilogue en apesanteur

Peut-être faut-il voir dans « Flying » une métaphore involontaire du statut même des Beatles à cette époque. En 1967, ils sont au sommet, mais déjà en retrait. Ils volent, certes, mais sans destination. Leurs explorations sonores deviennent plus abstraites, leurs films plus obscurs, leurs sessions plus complexes. Ils ne sont plus les garçons simples de Help! ou A Hard Day’s Night, mais des artistes à la recherche de nouvelles formes, de nouvelles limites.

Dans cette optique, « Flying » est un instant de flottement dans leur histoire, une bulle musicale, un survol sans ancrage. Et si ce morceau semble si inutile, c’est peut-être parce qu’il ne veut rien dire — et que parfois, ne rien dire, c’est aussi exprimer quelque chose.

Alors non, « Flying » ne convertira jamais un novice à la grandeur des Beatles. Mais elle reste, paradoxalement, une trace précieuse : celle d’un groupe qui, même lorsqu’il tourne à vide, parvient encore à capturer l’étrangeté d’un instant suspendu.


Retour à La Une de Logo Paperblog