En 1963, les Beatles, encore émergents, jugent les chansons récentes d’Elvis Presley comme décevantes. Lors de l’émission Juke Box Jury, ils critiquent ouvertement son titre « Kiss Me Quick », marquant un basculement générationnel entre un King déclinant et des Fab Four en ascension.
Si l’on devait dresser la cartographie génétique du rock moderne, il serait impossible d’y omettre le nom d’Elvis Presley. Pourtant, à l’orée des années 1960, un quatuor venu de Liverpool allait prendre le relais du King — et finir par le supplanter dans l’imaginaire collectif. Les Beatles, enfants du rock américain, furent aussi ses plus lucides héritiers. Et parfois, ses plus sévères juges. Lors d’une émission de télévision britannique emblématique, Juke Box Jury, diffusée en décembre 1963, les Fab Four ne cachèrent ni leur déception ni leur désaveu face à la musique récente d’Elvis. Et si l’on en croit leurs propos, ce n’était pas seulement l’usure d’un mythe qu’ils constataient, mais bien la fin d’une illusion.
Sommaire
- Une dette originelle : quand Elvis ouvrit les portes du rock
- Juke Box Jury : un désaveu en direct
- 1963 : l’année du basculement des rôles
- Rencontre à Beverly Hills : froideur et déception
- Un roi déchu : la critique musicale comme symptôme
- L’héritage croisé : admiration, tristesse et filiation
Une dette originelle : quand Elvis ouvrit les portes du rock
Le parcours des Beatles, et plus particulièrement de John Lennon, est indissociable du choc fondateur qu’a représenté Elvis Presley. En 1956, l’explosion de Heartbreak Hotel agit comme une onde sismique sur la jeunesse britannique. Lennon le dira sans détour : « Avant Elvis, il n’y avait rien. » Ce premier choc sonore déterminera sa vocation. McCartney, Harrison et même Ringo Starr auront également à cœur de reconnaître l’importance matricielle du King. C’est lui qui a donné une voix à leurs rêves, une pose à adopter, un idéal à suivre.
Mais comme souvent chez les disciples devenus maîtres, l’amour s’accompagne d’un regard critique. Si les Beatles adulaient l’Elvis des débuts — celui de Blue Suede Shoes, Jailhouse Rock ou That’s All Right —, ils observaient avec méfiance son tournant plus lisse et aseptisé du début des années 1960. En particulier sa carrière cinématographique, où la musique semblait reléguée au second plan, prétexte à des comédies parfois médiocres.
Juke Box Jury : un désaveu en direct
En décembre 1963, alors que She Loves You triomphe dans les charts britanniques, les quatre Beatles sont invités à participer à une édition spéciale de l’émission Juke Box Jury, programme phare de la BBC où des personnalités donnent leur avis — souvent sans filtre — sur les nouveautés musicales. Ce soir-là, un titre d’Elvis est soumis à leur jugement : Kiss Me Quick, ballade légère issue de l’album Pot Luck.
Le verdict est sans appel. Paul McCartney, pourtant le plus diplomate du groupe, déclare : « J’adore sa voix. J’ai toujours aimé les disques comme Blue Suede Shoes et Heartbreak Hotel — magnifiques. Mais je n’aime pas les chansons qu’il fait maintenant. Kiss Me Quick, ça sonne comme Blackpool un jour de soleil. » Une comparaison peu flatteuse, équivalente à dire qu’Elvis sonne désormais comme une attraction balnéaire un peu ringarde.
George Harrison, plus tranchant encore, résume son opinion en une formule lapidaire : « C’est une vieille piste. Et je pense que, tant qu’à sortir des vieilleries, autant publier My Baby Left Me, ça serait numéro un. Parce qu’Elvis est encore populaire. C’est juste que cette chanson, c’est une daube. Elvis est génial. Mais pas cette chanson. »
Quant à Lennon, quelques semaines auparavant, il avait moqué un autre titre d’Elvis, Devil in Disguise, le comparant avec un sourire narquois à Bing Crosby, incarnation de la variété bien-pensante. Pour des jeunes musiciens qui voyaient dans le rock une explosion de modernité, ces ballades molles sonnaient comme un reniement.
1963 : l’année du basculement des rôles
Ce qui se joue à travers ces quelques phrases, c’est bien plus qu’une opinion sur un single quelconque. C’est un passage de témoin brutal. En cette fin d’année 1963, les Beatles sont au sommet de la vague. She Loves You puis I Want to Hold Your Hand pulvérisent les ventes. La Beatlemania déferle. Le groupe, encore inconnu un an auparavant aux États-Unis, est sur le point de conquérir le continent américain avec une déferlante médiatique sans précédent.
À l’inverse, Elvis traverse une période de stagnation artistique. Certes, Devil in Disguise a atteint le sommet des charts britanniques, mais l’album Pot Luck est tiède, ses films peu inspirés, et le rock semble l’avoir abandonné. L’énergie subversive de ses débuts s’est diluée dans une routine de studios hollywoodiens.
Ce décalage se voit, s’entend, et les Beatles, sans le vouloir, incarnent le renouveau. À leurs yeux, le King n’est plus qu’un monument fatigué, victime de ses choix de carrière. Et c’est sans doute ce qu’ils ne pardonnent pas : qu’un tel héros ait pu trahir l’essence même du rock.
Rencontre à Beverly Hills : froideur et déception
En 1965, les Beatles rencontrent enfin Elvis Presley. L’événement, organisé par leur manager Brian Epstein et le colonel Tom Parker, se déroule dans la résidence californienne du King. De cette soirée mythique — dont aucune photo officielle ne subsiste — les souvenirs sont divergents. On parle de quelques échanges polis, d’une jam session timide, d’un Elvis un peu distant, d’un Lennon provocateur.
Selon certaines sources, Lennon aurait plaisanté en voyant Elvis assis, guitare en main, en disant : « Allez, si t’as rien à dire, on rentre. » D’autres témoignages évoquent le silence pesant, l’absence de complicité, voire une méfiance mutuelle.
Lennon, dans les années 1970, ira jusqu’à dire qu’Elvis était devenu « un réac sudiste », sous-entendant que ses positions politiques — notamment son soutien affiché à la guerre du Vietnam et à Richard Nixon — étaient à l’opposé des idéaux pacifistes du Beatle. McCartney, plus mesuré, confiera que cette rencontre fut une déception : « Il ne ressemblait plus à notre Elvis. »
Un roi déchu : la critique musicale comme symptôme
Le jugement des Beatles sur Elvis dépasse le cadre d’un simple avis esthétique. Il dit quelque chose de l’évolution du rock lui-même. Là où Elvis avait incarné la rupture générationnelle, il devient, dans le regard des jeunes Britanniques, une figure dépassée, institutionnelle, presque conservatrice.
Et cela se lit dans la musique. Kiss Me Quick, avec ses arrangements sucrés, ses chœurs ampoulés, sa lenteur affectée, apparaît comme l’antithèse de ce que les Beatles incarnent alors : la fraîcheur, la liberté, l’invention.
Leur critique est donc aussi une défense d’une certaine idée du rock : celui qui choque, qui avance, qui se réinvente. En ce sens, leurs propos sur Elvis sont moins un procès qu’un avertissement : rester figé, c’est mourir.
L’héritage croisé : admiration, tristesse et filiation
Pour autant, les Beatles n’ont jamais renié leur admiration pour le jeune Elvis. Lennon continuera de clamer que Heartbreak Hotel fut la chanson qui changea sa vie. McCartney, lors de son concert à Graceland en 2013, déposera une guitare acoustique sur la tombe du King, en hommage.
Mais entre les lignes, c’est un regret qui s’exprime. Celui de voir un idole céder aux sirènes du conformisme. Celui de constater que le rock, parfois, se trahit lui-même. Et surtout, celui d’avoir dû grandir, et dépasser ceux qu’on aimait.
Elvis Presley reste l’alpha de la mythologie rock. Les Beatles, eux, en furent l’oméga. Et entre les deux, il y eut cet instant de bascule, ce regard sévère sur Kiss Me Quick, où les enfants devinrent rois, et où le roi, déjà, commençait à vaciller.
