John Lennon fut l’âme contestataire des Beatles, une conscience en éveil dont les 25 chansons les plus marquantes témoignent de son génie brut, poétique, politique et introspectif. Du cri adolescent à la prière cosmique, Lennon incarne le feu sacré d’un artiste en quête de vérité.
S’il existe une figure centrale, presque mythologique, au sein des Beatles, c’est bien celle de John Lennon. Fondateur du groupe, chef de meute des premières années, chanteur et compositeur d’un charisme à la fois électrique et intellectuel, Lennon fut l’incarnation même de la contre-culture en devenir. Plus que Paul McCartney, qui s’inscrivait dans la tradition mélodique britannique, Lennon a toujours semblé sur le fil : contestataire mais vulnérable, brillant mais instable, tendre mais imprévisible. Son œuvre au sein des Beatles est à son image : fissurée, audacieuse, souvent bouleversante, toujours en quête.
À travers les 25 chansons les plus essentielles composées ou co-composées par Lennon au sein des Beatles, il s’agit ici de retracer l’évolution d’un homme et d’un artiste, de l’ironie caustique de ses débuts à la quête d’absolu de ses dernières années dans le groupe. Plus qu’un inventaire, ce texte est une plongée dans une pensée musicale en perpétuel mouvement.
Sommaire
- Le frondeur juvénile (1962–1964) : la rage élégante de l’insolence
- Le désenchanté lucide (1965–1966) : le regard qui s’aiguise
- Le poète du psychédélisme (1966–1967) : de l’intime au cosmique
- Le Lennon politique (1968–1969) : la colère mise en musique
- Le crépuscule lucide (1969–1970) : l’adieu au mythe
- Lennon chez les Beatles : la conscience du XXe siècle
Le frondeur juvénile (1962–1964) : la rage élégante de l’insolence
Au départ, Lennon est l’âme brute du groupe. Là où McCartney s’attache à la justesse mélodique, lui vise la vérité crue du ressenti, quitte à grincer. Très tôt, sa plume tranche par sa franchise. Please Please Me, bien que partagée en signature, est dominée par Lennon : rythme sec, voix tendue, urgence de l’intention. C’est un appel au plaisir sans détour.
Avec I Saw Her Standing There, les deux cofondateurs écrivent à quatre mains, mais c’est Lennon qui donne l’élan rythmique. Twist and Shout, reprise mais interprétée comme une possession scénique, révèle sa capacité à hurler sa présence au monde. Ce n’est pas un chant, c’est un cri.
Mais c’est dans You’ve Got to Hide Your Love Away (1965) que l’on entre dans un nouveau territoire. Inspiré de Bob Dylan, Lennon laisse apparaître une fêlure, une pudeur blessée. La voix baisse d’un ton, les arrangements se font acoustiques. Il ne chante plus pour séduire, mais pour dire une solitude.
Le désenchanté lucide (1965–1966) : le regard qui s’aiguise
À partir de 1965, Lennon abandonne l’adolescent hâbleur pour devenir un observateur du monde. Help!, titre éponyme du film et de l’album, n’est pas un slogan joyeux : c’est une véritable supplique. Lennon y exprime l’angoisse d’être submergé par la célébrité, le vide intérieur qui le ronge. Il dira plus tard qu’il s’agit d’un des textes les plus honnêtes qu’il ait écrits.
Nowhere Man, sur Rubber Soul, pousse plus loin cette introspection. Le personnage n’est pas une fiction : c’est lui-même. Lennon commence à se regarder dans le miroir. Il voit sa propre désorientation, son incapacité à se trouver un sens. La chanson est douce, presque folk, mais son propos est vertigineux.
Avec Norwegian Wood, il s’essaie au récit elliptique, plein de non-dits. Il y est question d’une aventure amoureuse, mais surtout d’un désenchantement existentiel. Le sitar de Harrison y ajoute une étrangeté diffuse. Lennon ouvre une porte vers l’ambigu, l’implicite, l’allusion. L’écriture devient littérature.
C’est aussi l’époque où il expérimente les substances psychédéliques. She Said She Said (1966), inspirée d’une conversation sous LSD avec l’acteur Peter Fonda, est une chanson sur la peur de mourir, la perte d’identité. Le son devient dissonant, les signatures rythmiques se brisent. Lennon n’écrit plus seulement des chansons : il écrit des vertiges.
Le poète du psychédélisme (1966–1967) : de l’intime au cosmique
Avec Revolver, Lennon entre dans une période où l’écriture se double d’une exploration sonore radicale. Tomorrow Never Knows, inspirée du Livre des morts tibétain, est une plongée dans le mental. Un seul accord, des boucles de bandes, une voix passée dans un haut-parleur rotatif : la chanson n’est plus un chant, c’est une incantation. Le rock devient mystique.
En 1967, Lucy in the Sky with Diamonds, souvent interprétée comme une chanson sur le LSD (ce que Lennon niera), témoigne d’une imagerie hallucinatoire. L’univers se dissout dans les métaphores. Il y a dans cette chanson une beauté étrange, une naïveté hallucinée.
Mais c’est avec Strawberry Fields Forever que Lennon touche au sublime. Écrite en 1966, enregistrée début 1967, elle est sa plus grande chanson, peut-être. Le souvenir d’un jardin d’enfance se mue en voyage mental. Le passé, le présent, la perception, la vérité : tout y est flottant. La construction musicale est révolutionnaire : deux prises différentes, de tonalité distincte, fondues ensemble. Le résultat est un chef-d’œuvre de doute orchestré. “Nothing is real”, chante-t-il. Et tout est vrai.
Le Lennon politique (1968–1969) : la colère mise en musique
À partir de 1968, Lennon se politise ouvertement. La guerre du Vietnam, les assassinats de Martin Luther King et Robert Kennedy, la montée des luttes sociales bouleversent son regard. Il quitte l’introspection pour la dénonciation.
Revolution, publiée en deux versions (l’une calme, l’autre explosive), reflète ses interrogations. Il soutient la révolution, mais refuse la violence. Il doute. Il questionne. “You say you want a revolution / Well, you know / We all want to change the world…” C’est un rock politique, mais nuancé, complexe, loin des slogans.
Sur The White Album, il livre ses morceaux les plus bruts. Yer Blues est un blues suicidaire, hurlé, claustrophobe. I’m So Tired est une complainte insomniaque. Happiness Is a Warm Gun assemble plusieurs chansons en une seule, mêlant ironie, érotisme, douleur. Lennon ne veut plus plaire : il veut exister tel qu’il est, à nu.
C’est aussi l’époque de l’amour fusionnel avec Yoko Ono. Julia, dédiée à sa mère mais traversée par la présence de Yoko, est une ballade dépouillée, méditative, presque japonaise dans sa forme. Il y chante seul, guitare-voix, comme pour dire l’indicible.
Le crépuscule lucide (1969–1970) : l’adieu au mythe
Dans les dernières années du groupe, Lennon devient de plus en plus distant. Il se marginalise dans les sessions. Mais lorsqu’il écrit, c’est avec une puissance intacte.
Come Together, pièce maîtresse d’Abbey Road, est une énigme rythmique. Chanté d’un souffle grave, le texte joue avec l’absurde, le politique, l’érotique. C’est une synthèse du personnage Lennon : hypnotique, provocateur, insaisissable.
Because, dans le même album, montre un autre versant : une pureté harmonique. Trois voix superposées, sur une grille d’accords inspirée de Beethoven. Lennon, ici, est à la fois classique et cosmique.
Don’t Let Me Down, publiée en single avec Get Back, est une déclaration d’amour désespérée à Yoko. Lennon y est vulnérable, écorché, vrai. Il ne cache plus rien. Il ose l’amour au présent, sans filtre.
Et puis il y a Across the Universe. Écrite en 1968, retravaillée plusieurs fois, elle traverse toute cette fin de décennie comme une prière. “Nothing’s gonna change my world…” Le mantra devient musical. Lennon chante la permanence dans l’impermanence.
Lennon chez les Beatles : la conscience du XXe siècle
En 25 chansons, John Lennon a parcouru un arc immense. De l’adolescent narquois à l’homme amoureux, du rêveur psychédélique au poète du doute, du rockeur pur jus au mystique désarmé. Il n’a cessé d’évoluer, d’explorer, de mettre en crise ses propres certitudes.
Contrairement à McCartney, qui bâtit des cathédrales mélodiques, Lennon jette des éclats, des confessions, des cris. Il est le feu, l’accident, l’urgence. Sa musique est parfois inégale, mais toujours nécessaire.
Et s’il reste, à jamais, un membre du plus grand groupe de l’histoire, il est aussi celui qui, au cœur du phénomène Beatles, a su incarner la faille humaine, la voix du refus, l’appel à la vérité. Sa musique ne nous console pas toujours. Mais elle nous regarde. Et cela suffit.
