Magazine Culture

George Harrison : le génie discret des Beatles enfin reconnu

Publié le 03 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

George Harrison, souvent éclipsé par le duo Lennon-McCartney, a vu ses talents de compositeur sous-estimés au sein des Beatles. Malgré des débuts timides avec « Don’t Bother Me » en 1963, il a progressivement affirmé sa voix, notamment avec « Taxman » et « Within You Without You ». Ses chefs-d’œuvre tels que « Something » et « Here Comes the Sun » témoignent de son génie. Après la séparation du groupe, son album solo « All Things Must Pass » a révélé l’étendue de son talent, longtemps contenu.


Pendant de longues années, George Harrison a incarné un paradoxe au sein du groupe le plus célèbre de l’histoire du rock. Membre fondateur des Beatles, musicien exceptionnel, personnalité discrète mais lumineuse, il demeure aussi celui dont le répertoire au sein du groupe est resté étonnamment restreint. Longtemps éclipsé par l’éclat du tandem Lennon-McCartney, Harrison a pourtant laissé une empreinte indélébile dans la discographie des Fab Four. Mais alors, pourquoi l’auteur de Something et de Here Comes the Sun a-t-il si peu contribué à l’arsenal de chansons des Beatles ? Pour répondre à cette question, il faut plonger dans les dynamiques internes du groupe, dans les blessures d’ego, les incertitudes créatives, et dans un système musical souvent impitoyable.

Sommaire

L’éveil progressif d’un auteur-compositeur

Lorsqu’on pense à la période faste des Beatles, notamment entre 1962 et 1966, le nom de George Harrison ne figure que sporadiquement au générique des chansons. Sur les douze titres de l’album A Hard Day’s Night (1964), par exemple, aucun n’est signé de lui. Et ce n’est qu’à partir de Rubber Soul (1965) qu’il commence timidement à proposer des compositions personnelles. Pourquoi ce retard ? Harrison l’expliquera lui-même des années plus tard, dans une interview accordée à Guitar World en 1992 : « Si je n’avais pas été avec John et Paul, je n’aurais probablement jamais pensé à écrire une chanson, du moins pas avant bien plus tard. »

Cette déclaration est cruciale : elle illustre à la fois l’influence colossale du duo Lennon-McCartney, mais aussi le manque de confiance initial de George dans ses propres capacités de compositeur. Entouré par deux génies prolifiques, capables de composer des tubes intemporels avec une facilité déconcertante, il avait toutes les raisons de douter. « Ils écrivaient toutes ces chansons, dont beaucoup étaient formidables. Certaines étaient moyennes, mais dans l’ensemble, c’était de la qualité », ajoutait-il. De quoi inhiber les élans créatifs d’un jeune musicien encore en quête de sa propre voix.

Une hiérarchie musicale verrouillée

Au-delà de ses propres doutes, Harrison devait aussi faire face à un système interne où la place laissée à ses compositions était étroitement surveillée. Très tôt, Lennon et McCartney s’étaient imposés comme les architectes musicaux des Beatles. Leur nom figurait sur la quasi-totalité des morceaux du groupe, et leur pouvoir de décision était sans partage. Dans les coulisses des studios d’Abbey Road, cette domination prenait parfois la forme d’un autoritarisme déguisé.

« J’avais toujours du mal à leur dire que j’avais une chanson pour les albums », avouait Harrison. « Je me sentais comme si j’essayais de rivaliser avec eux. Je ne voulais pas que les Beatles enregistrent n’importe quoi juste parce que je l’avais écrit – et je ne voulais pas non plus enregistrer n’importe quoi juste parce que c’était eux qui l’avaient écrit. Le groupe devait passer en premier. »

Cette loyauté, ce sens du collectif, explique en partie pourquoi Harrison a mis si longtemps à imposer sa voix au sein du groupe. Il préférait se taire plutôt que de créer des tensions. Mais cette attitude réservée contrastait violemment avec la posture de McCartney, souvent perçu comme « pushy », selon les mots de George lui-même : « Il fallait faire 59 chansons de Paul avant qu’il n’écoute la tienne. »

Un tournant spirituel et artistique en 1966

L’année 1966 marque un changement radical dans la trajectoire de Harrison. Son voyage en Inde et sa rencontre avec Ravi Shankar vont transformer sa manière de concevoir la musique – et la vie. Fasciné par la culture orientale, Harrison découvre une nouvelle voie artistique, moins soumise à la compétition, plus introspective, empreinte d’une spiritualité apaisante.

Ce retour aux studios avec une vision renouvelée se ressent immédiatement. Sur Revolver (1966), il signe Taxman, un brûlot politique acerbe qui ouvre l’album. Sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, il offre Within You Without You, plongée hypnotique dans la musique indienne, qui tranche radicalement avec les titres psychédéliques de ses camarades. Et surtout, à partir de The White Album (1968), sa production explose en qualité et en quantité. While My Guitar Gently Weeps, Long, Long, Long, Savoy Truffle… les chansons de Harrison ne sont plus des curiosités exotiques, elles deviennent des piliers de l’album.

Le poids des egos et les tensions grandissantes

Mais cette montée en puissance artistique ne se fait pas sans friction. Plus George s’affirme, plus il rencontre de résistance. Lennon, alors de plus en plus impliqué dans ses expérimentations avec Yoko Ono, laisse le champ libre à McCartney, dont l’approche perfectionniste agace. Harrison, lui, se heurte à une forme de mépris implicite. Son génie est reconnu du bout des lèvres, souvent à contrecœur.

Il en conçoit une certaine rancœur. Le morceau Only a Northern Song, enregistré durant les sessions de Sgt. Pepper mais publié plus tard, est une critique à peine voilée du système d’édition musicale des Beatles, qui favorisait Lennon et McCartney. Le morceau tourne en dérision la manière dont ses compositions étaient traitées, comme des chansons secondaires, reléguées en bout de chaîne.

Le climat se dégrade encore davantage lors des sessions d’Abbey Road (1969). Harrison propose alors deux de ses plus grandes œuvres : Something et Here Comes the Sun. Le premier deviendra le seul single des Beatles écrit par lui à sortir en face A. Frank Sinatra ira jusqu’à dire que Something était « la plus grande chanson d’amour jamais écrite ». Et pourtant, malgré cette consécration, George reste en retrait, toujours freiné par les structures du groupe.

Une explosion créative tardive mais foudroyante

Lorsqu’en 1970, les Beatles se séparent, George est paradoxalement celui qui semble le mieux préparé à la suite. Son triple album solo All Things Must Pass paraît quelques mois plus tard : c’est une déferlante. L’album, produit par Phil Spector, regorge de compositions mises de côté durant les années Beatles. My Sweet Lord, Wah-Wah, Isn’t It a Pity… autant de morceaux que le groupe n’avait pas voulu ou su accueillir.

Cette libération tardive n’en est que plus éclatante. Pour beaucoup d’observateurs, George Harrison possédait un trésor que Lennon et McCartney n’avaient jamais pris le temps de sonder. Son œuvre post-Beatles, profondément humaine, spirituelle, parfois mélancolique mais toujours inspirée, prouve que son talent n’était pas moindre – seulement bridé.

Une réévaluation historique en cours

Avec le recul, la position de George Harrison dans la hiérarchie des Beatles est en train de changer. De plus en plus de fans et de critiques reconnaissent aujourd’hui qu’il était bien plus qu’un simple « troisième homme ». Ses chansons sont devenues des classiques, sa quête spirituelle a marqué des générations, et sa capacité à conjuguer l’intime et l’universel résonne encore.

À mesure que les années passent, les mots de George prennent un relief particulier. Il n’était pas en quête de gloire, mais d’authenticité. « J’ai toujours voulu être heureux, pas célèbre », disait-il. C’est peut-être cette humilité, cette retenue, qui a fait de lui un contrepoids salutaire au tumulte des ego Beatles.

Une voix singulière, enfin entendue

Alors, pourquoi George Harrison a-t-il écrit si peu de chansons pour les Beatles ? Parce qu’il était dans l’œil d’un cyclone créatif dominé par deux géants ; parce qu’il doutait ; parce qu’il respectait trop le collectif pour imposer sa plume ; parce qu’on ne lui a pas toujours laissé la place. Mais aussi – et surtout – parce que son art avait besoin de mûrir dans l’ombre, pour éclore avec une intensité que la lumière crue de Lennon-McCartney n’aurait peut-être jamais permis.

Aujourd’hui, George Harrison est reconnu pour ce qu’il fut réellement : un compositeur de génie, un pionnier musical, une âme en quête de vérité. Et si ses chansons étaient rares dans les années Beatles, c’est aussi parce qu’elles étaient précieuses. Chaque note, chaque mot, était pesé avec la sincérité d’un artiste qui refusait de tricher. Un silence qui, finalement, en disait bien plus long que mille refrains.


Retour à La Une de Logo Paperblog