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Rockestra : quand McCartney énervait Bonham sans le vouloir

Publié le 03 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1978, Paul McCartney réunit un supergroupe pour enregistrer « Rockestra Theme ». Parmi les invités : John Bonham, filmé à son insu durant la session. Furieux, le batteur de Led Zeppelin envisage un procès. Derrière ce malentendu, une leçon sur les tensions entre créativité, ego et contrôle de l’image.


« Bonham ne savait même pas qu’il était filmé… en fait, il voulait nous poursuivre ! » Cette confession de Paul McCartney, extraite d’une interview postérieure à l’enregistrement de la pièce monumentale « Rockestra Theme », en dit long sur la tension qui peut exister entre admiration mutuelle et malentendus dans le microcosme du rock. Derrière l’apparente camaraderie des supergroupes se cachent souvent ego froissés, susceptibilités artistiques et, parfois, un parfum de litige.

Retour sur un épisode méconnu mais hautement révélateur des coulisses de la fin des années 1970, époque où McCartney, fraîchement émancipé du poids de l’héritage beatlesien, convoquait les plus grands pour une messe rock ambitieuse… au risque de froisser quelques légendes.

Sommaire

1979 : l’utopie du Rockestra, ou la croisade de Macca pour un nouveau langage collectif

Fin 1978. Paul McCartney, alors à la tête de Wings, rêve d’un geste artistique capable de marier sa fibre mélodique inaltérée et l’énergie brute d’un rock orchestral. Il imagine un concept inédit : réunir, dans un studio, une armée de musiciens emblématiques de la scène britannique, tous instruments confondus. L’idée de « Rockestra Theme » naît dans cet esprit.

Parmi les participants : Pete Townshend (The Who), David Gilmour (Pink Floyd), Ronnie Lane (Faces), Gary Brooker (Procol Harum)… et John Bonham, le titan de Led Zeppelin. McCartney, conscient de la force symbolique de cette réunion, veut en immortaliser chaque instant. C’est là que les problèmes commencent.

Bonham, l’anti-vedette filmée à son insu

Le batteur de Led Zeppelin n’est pas homme à se laisser filmer à la légère. À l’époque, Peter Grant, manager du groupe, veille jalousement à la préservation de leur image, et Bonham lui-même redoute l’indiscrétion des caméras. McCartney, soucieux de capter des moments de spontanéité, opte pour une méthode discrète : les caméras sont dissimulées derrière un mur de parois, à la manière des documentaires animaliers.

Mais ce que McCartney voit comme une astuce de réalisateur est perçu par Bonham comme une trahison. Dans une interview postérieure, l’ex-Beatle relate la scène avec un humour teinté d’inquiétude : « John Bonham n’avait aucune idée qu’il était filmé… En fait, il voulait nous poursuivre ! »

Même si aucune procédure judiciaire ne fut officiellement engagée, la mésentente fut réelle. Le batteur, colosse au tempérament volcanique mais hypersensible, se sentit trahi. Un malaise d’autant plus regrettable que, selon McCartney lui-même, la prestation de Bonham fut essentielle à la puissance du morceau.

« Rockestra Theme » : entre prouesse musicale et collision d’égos

La session d’enregistrement de « Rockestra Theme » se déroule en octobre 1978 aux studios Abbey Road. McCartney, en maître de cérémonie, dirige une trentaine de musiciens. Le titre, instrumental flamboyant, sera publié sur l’album Back to the Egg de Wings en 1979. On y entend une rythmique martiale, des guitares flamboyantes, et une section de cuivres déchaînée.

Le morceau impressionne par son ambition, mais peine à s’imposer dans les charts. L’accueil critique est mitigé. Certains y voient une démonstration de force inutile, d’autres saluent un geste audacieux dans un paysage musical dominé par le punk et la new wave.

La tension autour de Bonham n’est pas la seule à émailler le projet. Plusieurs musiciens présents ce jour-là ont évoqué, des années plus tard, l’atmosphère électrique du studio : admiration réciproque, mais aussi méfiance, égocentrismes, frustrations non dites. « C’était comme une réunion de super-héros, sauf que chacun voulait porter la cape en même temps », dira plus tard un technicien de son présent sur place.

Une fraternité fragile : Bonham et McCartney, entre respect et méfiance

Malgré l’incident, Bonham et McCartney n’ont jamais rompu le lien. Leur admiration mutuelle était réelle. Bonham avait déjà enregistré une version de « Beware My Love » avec McCartney peu avant, et se montrait enthousiaste à l’idée d’explorer d’autres territoires musicaux.

Mais le caractère imprévisible du batteur, combiné à l’approche perfectionniste de McCartney, pouvait provoquer des étincelles. Pour certains proches, Bonham voyait dans McCartney un génie mélodique mais parfois trop directif. Pour McCartney, Bonham était un moteur rythmique hors norme, mais difficile à canaliser.

La mort soudaine de John Bonham en septembre 1980 mit un terme brutal à tout projet de collaboration ultérieure. McCartney, profondément affecté, évoquera Bonham comme « l’un des batteurs les plus instinctifs et puissants que j’ai jamais rencontrés ».

Héritage d’un coup d’éclat : que reste-t-il de Rockestra ?

Quarante-cinq ans après les faits, « Rockestra Theme » reste une curiosité dans la discographie de McCartney. Trophée un peu oublié d’un rêve orchestral, il est aussi le témoin d’une époque où les rock stars cherchaient à se réinventer face à la révolution punk.

La vidéo — celle-là même que Bonham n’aurait jamais voulu voir sortir — circule aujourd’hui sur internet, preuve tangible de cette folle journée. Ironie du sort : c’est justement ce document filmé qui assure la postérité de l’événement. On y voit Bonham, concentré, massif, presque timide, frappant avec une précision qui confine à la transe.

Épilogue : un malentendu, une leçon

L’anecdote du quasi-procès entre Bonham et McCartney illustre à merveille les tensions entre création collective et contrôle de l’image, entre spontanéité et mise en scène. Elle révèle aussi une vérité plus intime : même les géants du rock peuvent être vulnérables, soucieux de leur intégrité, méfiants envers la machine médiatique.

Paul McCartney, en voulant capturer la magie de l’instant, a sans doute outrepassé une limite invisible. Mais il a aussi, sans le savoir, gravé un moment unique de fraternité musicale. Quant à Bonham, il nous rappelle que derrière les toms et les cymbales se cachait un homme fier, sensible, et profondément humain.

Ainsi va l’histoire du rock : faite de coups d’éclat, de coups de sang… et parfois, de coups de génie filmés en douce.


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