« Brainwashed », dernière chanson de George Harrison, est un testament musical empreint de lucidité spirituelle. À travers une critique douce du monde moderne et un mantra final chanté avec son fils, l’ex-Beatle livre un adieu serein, fidèle à sa quête intérieure. Un chant de transmission plus qu’un adieu, profond et apaisé.
Il y a des chansons testamentaires qui se présentent comme telles dès la première écoute. « Brainwashed », ultime morceau de l’ultime album de George Harrison, en est une. Sorti en 2002, un an après sa mort, cet opus posthume n’est pas une œuvre de deuil, mais un acte de transmission. Comme si l’ancien Beatle, fidèle à ses convictions spirituelles, avait longuement préparé non pas sa fin, mais son départ — vers un ailleurs que seule la musique, selon lui, pouvait encore désigner.
C’est dans cette optique que doit être comprise « Brainwashed » : non comme un manifeste, ni comme un coup de colère, mais comme un chant de détachement, lucide, vibrant, terriblement humain.
Sommaire
- Un album posthume, mais pas un tombeau
- Une dénonciation du monde matérialiste
- Une spiritualité cohérente, fidèle à elle-même
- Une production dépouillée, mais signifiante
- Un regard en paix sur la finitude
- L’héritage d’un homme libre
Un album posthume, mais pas un tombeau
La genèse de Brainwashed est marquée par l’urgence et la sincérité. Malade d’un cancer de la gorge, puis du poumon, George Harrison travaille sur ce disque jusqu’à ses derniers jours. Il en confie la finalisation à son fils Dhani Harrison et à son fidèle complice Jeff Lynne, producteur et membre d’Electric Light Orchestra.
On y retrouve des chansons composées au fil des années 1980 et 1990, certaines à l’état de démo, d’autres presque achevées. Mais l’ensemble frappe par sa cohérence thématique et spirituelle : ce n’est pas une compilation de restes, c’est un véritable adieu. Et à ce titre, le dernier morceau, « Brainwashed », est la clef de voûte de l’ensemble, là où George Harrison concentre en quelques minutes l’essence d’un message cultivé depuis All Things Must Pass.
Une dénonciation du monde matérialiste
« Brainwashed » — littéralement : lobotomisé, ou endormi mentalement — commence comme une diatribe douce-amère contre les illusions du monde moderne. Harrison y dénonce une humanité fascinée par l’argent, la technologie, les faux dieux de la consommation.
Il attaque le système financier, les écrans de télévision, la publicité, les politiciens, les faux gourous :
“Brainwashed by the military / Brainwashed under duress / Brainwashed by the media / You’re brainwashed by the press”.
Il n’est pas question ici de conspiration, mais d’une aliénation plus insidieuse : celle du quotidien, de l’habitude, du confort anesthésiant. Harrison ne se positionne pas comme un prophète colérique, mais comme un homme qui observe calmement les dégâts de ce qu’il appelait “maya” — le voile de l’illusion selon la philosophie hindoue.
Une spiritualité cohérente, fidèle à elle-même
Depuis Within You Without You jusqu’à My Sweet Lord, George Harrison a été le chantre le plus spirituel des Beatles, souvent moqué pour cela, parfois incompris. Mais il n’a jamais renié cette dimension intérieure, bien au contraire : il l’a approfondie.
Dans « Brainwashed », cette fidélité se manifeste dans une structure inédite. Après une montée d’intensité, les paroles laissent place à un long passage méditatif, où l’on entend Harrison réciter un mantra hindou en duo avec son fils Dhani :
“Namah Parvati Pataye Hare Hare Mahadev”.
Ce moment n’est ni décoratif, ni folklorique. C’est un passage de relais. Une prière. Une façon d’inscrire sa mort dans le cycle naturel de la transmigration de l’âme, tel que l’enseigne le Bhagavad-Gîtâ.
Une production dépouillée, mais signifiante
Sur le plan musical, « Brainwashed » n’a rien du grand final orchestral. Pas de larmes faciles, pas de grandiloquence. Une guitare sèche en arpège, une ligne de basse discrète, quelques touches de slide guitar, et une voix lasse, mais posée.
La sobriété est frappante. Harrison ne cherche pas à impressionner. Il veut que l’on écoute, que l’on entende les mots, que l’on comprenne la portée de ce dernier message.
En cela, la production signée Jeff Lynne et Dhani Harrison est exemplaire : elle ne trahit jamais l’intention paternelle. Elle accompagne sans alourdir, et laisse les mots — et le silence — faire leur œuvre.
Un regard en paix sur la finitude
L’un des vers les plus poignants du morceau dit simplement :
“Brainwashed, but it feels so good”.
Ici, Harrison reconnaît, presque avec tendresse, la difficulté à sortir de l’illusion. Il sait que l’homme moderne préfère souvent la prison dorée au saut dans le vide de l’inconnu. Mais lui n’a pas peur. Il a préparé ce départ toute sa vie.
On se souvient que dans Living in the Material World, il chantait déjà : “I hope to get out of this place / by the Lord Sri Krishna’s grace”. « Brainwashed » n’est donc pas une rupture, mais l’aboutissement d’un cheminement long et serein.
L’héritage d’un homme libre
Peu de chansons d’adieu dans le monde du rock ont une telle densité. Contrairement à Hurt de Johnny Cash, ou Lazarus de David Bowie, « Brainwashed » ne cherche pas à faire pleurer. Elle invite à réfléchir, à se détacher, à considérer la mort non pas comme un point final, mais comme un passage.
Et dans le silence qui suit le mantra final, c’est peut-être là que réside le plus grand hommage à George Harrison : ce vide sonore où chacun est invité à méditer, à respirer, à se souvenir.
Ce dernier souffle musical n’est pas une fin. C’est un espace ouvert, un chant suspendu.
Une invitation, comme il le disait déjà en 1969, à ne pas oublier que “All things must pass”.
