Paul McCartney, habituellement discret sur ses critiques, a exprimé des réserves sur certaines chansons des Beatles. « She Said She Said » l’a vu quitter une session d’enregistrement après une dispute, tandis que « Revolution 9 » l’a laissé perplexe par son approche expérimentale. D’autres titres comme « Little Child » et « Hold Me Tight » sont qualifiés de « remplissages » sans grande inspiration. Ces rares critiques offrent un aperçu de la complexité de la dynamique créative au sein du groupe légendaire.
Dans l’univers des Beatles, il est de bon ton de considérer chaque chanson comme une pierre précieuse, un fragment de génie collectif. Les critiques, les historiens, les fans : tous ont contribué à élever le catalogue du groupe au rang d’inviolable patrimoine artistique. Et Paul McCartney lui-même, principal architecte mélodique du groupe aux côtés de John Lennon, a longtemps cultivé cette image d’un musicien fier de chaque note, de chaque mot, de chaque session.
Mais derrière cette loyauté affective envers l’œuvre Beatles, quelques fissures apparaissent. Des chansons qu’il a, à demi-mot, regretté d’avoir enregistrées. D’autres qu’il a qualifiées de « travail alimentaire ». Et une poignée qu’il a tout simplement détestées — ou, plus précisément, qui l’ont mis mal à l’aise.
Car chez McCartney, le rejet est rare, feutré, toujours livré avec tact. Mais il existe bel et bien.
Sommaire
- « She Said, She Said » : une rupture en pleine session
- « Revolution 9 » : l’avant-garde qui divise
- Chansons « alimentaires » et regrets esthétiques
- Malaise en Inde : « Yer Blues » et « Across the Universe »
- McCartney, gardien du temple Beatles
- Une vision nuancée de la perfection
« She Said, She Said » : une rupture en pleine session
Sur l’album Revolver, pierre angulaire du virage psychédélique des Beatles, se trouve She Said, She Said, chanson signée Lennon et inspirée par une hallucination sous acide partagée avec Peter Fonda. Le morceau est intense, vibrant, chargé d’images mentales et de ruptures de rythme. Pourtant, McCartney n’y joue pas.
Et ce n’est pas un oubli.
Dans son autobiographie Many Years From Now, il avoue :
« Je crois que c’est l’un des rares morceaux des Beatles sur lequel je ne joue pas. Je crois qu’on s’est disputés ce jour-là et j’ai dit : “Oh, allez vous faire voir !” »
Selon plusieurs sources, dont Ian MacDonald, McCartney était peu connecté à la dynamique psychédélique du morceau, et n’avait pas encore expérimenté le LSD comme les autres. Isolé musicalement et émotionnellement, il quitte la session, laissant George Harrison enregistrer la ligne de basse.
Cette absence symbolique révèle un premier point de rupture dans l’unité des Fab Four. McCartney ne rejette pas She Said, She Said pour sa qualité — il rejette ce qu’elle représente : une distance qui se creuse.
« Revolution 9 » : l’avant-garde qui divise
Autre cas emblématique : Revolution 9, ovni sonore de près de neuf minutes, où samples, cris, effets inversés et boucles se superposent dans un chaos contrôlé. Composée et montée par John Lennon et Yoko Ono, elle divise encore aujourd’hui les auditeurs.
McCartney, pourtant grand amateur d’expérimentations, n’y trouve aucun plaisir. Et pour cause : il est quasiment absent du processus. Lennon, dans une interview de 1980, raconte :
« Yoko a pris les décisions sur quelles boucles utiliser. Elle était présente pour tout. »
Paul aurait ressenti l’intrusion d’Ono comme une fracture de plus dans le sanctuaire Beatles. Non seulement il n’est pas impliqué, mais Revolution 9 incarne l’idée d’un groupe éclaté, où chaque membre commence à suivre sa propre voix. Là encore, ce n’est pas tant le morceau que ce qu’il symbolise que McCartney semble rejeter.
Chansons « alimentaires » et regrets esthétiques
Dans les périodes les plus intenses de Beatlemania, Lennon et McCartney enchaînent les compositions à une cadence effrénée. Certaines chansons, de l’aveu même de Paul, sont écrites par nécessité, sans véritable inspiration. Elles sont parfois qualifiées par lui de « songs for the album », autrement dit des remplissages.
C’est le cas de :
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« Little Child » : McCartney l’a décrite comme une « work job ».
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« Hold Me Tight » : « Une tentative de single ratée. »
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« I’m Just Happy To Dance With You » : « Une chanson de formule. »
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« Every Little Thing » : « C’était censé être un single. C’est devenu un morceau d’album. »
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« What You’re Doing » : « Un remplissage. »
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« Tell Me What You See » : « Pas très mémorable. »
Ces chansons n’ont pas été publiquement désavouées avec violence, mais elles n’ont jamais suscité la moindre affection chez leur auteur. Elles existent comme les produits d’un artisan hyperproductif, pressé par les délais, contraint par les obligations contractuelles d’un groupe à l’époque machine à tubes.
Malaise en Inde : « Yer Blues » et « Across the Universe »
Deux autres titres laissent transparaître une forme de malaise chez McCartney : « Yer Blues », intense et bluesy, écrit par Lennon à Rishikesh ; et « Across the Universe », pièce mystique devenue culte.
Sur Yer Blues, Paul semble mal à l’aise, selon les témoignages. Le morceau est sombre, introspectif, presque suicidaire. Lennon s’y livre dans un état de tension extrême. McCartney, lui, n’était pas aussi attiré par ces territoires sonores arides. Le jeu de basse est techniquement bon, mais l’investissement émotionnel semble absent.
Quant à Across the Universe, c’est davantage le contexte d’enregistrement qui pose problème. Lennon et McCartney sont alors à couteaux tirés. Paul, perfectionniste, propose d’accélérer la chanson ; Lennon, blessé, refuse. Résultat : une version frustrée, sur laquelle Paul ne semble pas croire.
McCartney, gardien du temple Beatles
Ce qui distingue Paul McCartney de ses anciens camarades, c’est sa fidélité presque religieuse à l’héritage Beatles. Là où Lennon n’hésitait pas à démolir certains morceaux (Let It Be, Ob-La-Di Ob-La-Da, Maxwell’s Silver Hammer), Paul a toujours refusé le cynisme.
Il considère le catalogue des Beatles comme une famille. Et même les « enfants moins réussis » méritent respect et protection.
« Ce sont toutes mes chansons, je les aime comme mes enfants », dira-t-il un jour.
Alors oui, certaines chansons l’ont frustré, déçu, ennuyé. Mais aucune ne l’a jamais conduit à renier l’œuvre. C’est aussi cela qui explique que sa parole soit précieuse lorsqu’il concède, enfin, qu’un titre ne lui plaît pas.
Une vision nuancée de la perfection
En fin de compte, les chansons que McCartney « déteste » — s’il faut utiliser un mot qu’il n’a jamais prononcé — ne sont pas de mauvais morceaux. Elles sont simplement celles où il ne se reconnaît pas, ou celles qu’il a vues naître sans les aimer vraiment.
Mais c’est justement parce qu’il les regarde avec bienveillance, même quand elles le déçoivent, que McCartney reste le plus fidèle des Beatles. Celui pour qui l’héritage n’est pas une nostalgie figée, mais une œuvre vivante.
