Après l’assassinat de John Lennon en 1980, Paul McCartney et George Harrison lui rendent hommage à travers deux chansons poignantes : « Here Today » et « All Those Years Ago ». McCartney opte pour une ballade intime, exprimant ses regrets et son amour fraternel, tandis que Harrison choisit un ton plus lumineux, saluant l’héritage de Lennon avec une énergie positive. Ces deux titres reflètent les personnalités distinctes de leurs auteurs, offrant des perspectives complémentaires sur la perte de leur ami commun.
La mort de John Lennon, le 8 décembre 1980 à New York, a provoqué un séisme émotionnel dans le monde entier. Pour des millions de fans, la perte était immense. Mais pour ses anciens compagnons des Beatles, elle était intime, viscérale, presque indicible. George Harrison et Paul McCartney, ses deux frères de musique et de vie, n’ont pas immédiatement livré leurs sentiments dans la presse. Ils ont préféré, à leur manière, répondre à la douleur par ce qu’ils savaient faire de mieux : écrire des chansons.
Deux morceaux, sortis à quelques mois d’intervalle en 1981 et 1982, témoignent de cette tentative de deuil à travers l’art : All Those Years Ago pour Harrison, Here Today pour McCartney. Deux chansons très différentes dans leur forme, leur ton, leur portée. Deux fragments de mémoire, écrits à partir de deux sensibilités opposées, mais également déchirées.
Sommaire
- George Harrison et All Those Years Ago : un hommage solaire
- Paul McCartney et Here Today : l’intimité à l’état pur
- Deux visions de la mémoire
- Deux sensibilités, un même amour
- L’après-coup : deux chansons devenues rituels
- Une mémoire en deux voix
George Harrison et All Those Years Ago : un hommage solaire
Sortie en mai 1981, All Those Years Ago est la première chanson publiée par un Beatle en hommage explicite à Lennon. Le morceau devait à l’origine figurer sur un album solo de Harrison, avec Ringo Starr à la batterie. Mais après l’assassinat de John, George réécrit les paroles. Il en fait un hommage direct, à la fois affectueux, spirituel, et résolument public.
Dès les premiers vers, le ton est donné :
« You were the one who imagined it all / All those years ago. »
Harrison s’adresse à John à la deuxième personne, dans un tutoiement fraternel. Il évoque l’engagement pacifiste de son ancien camarade, sa vision, son courage moral. Ce n’est pas une lamentation, c’est une reconnaissance : celle de l’héritage laissé.
Musicalement, le morceau est étonnamment enjoué. Le tempo est vif, les claviers lumineux, les harmonies vocales très « Beatles », avec même un chœur auquel Paul McCartney a prêté sa voix, de manière posthume à leur collaboration. Ringo est également à la batterie. C’est donc, symboliquement, le premier morceau réunissant les trois survivants après la mort de John.
Et pourtant, All Those Years Ago n’a rien de funèbre. Harrison choisit la lumière. Il célèbre la vie plutôt que de pleurer la mort. Il parle d’un Lennon inspirant, courageux, moqué peut-être, mais toujours fidèle à ses convictions.
Paul McCartney et Here Today : l’intimité à l’état pur
Sorti en avril 1982 sur l’album Tug of War, Here Today adopte une démarche radicalement différente. Là où George Harrison adresse un message collectif à travers une chanson presque joyeuse, Paul McCartney choisit le murmure, la retenue, le tête-à-tête imaginaire.
Composée seul, en acoustique, dans la maison londonienne de McCartney, la chanson s’apparente à une lettre posthume. Il ne s’agit pas ici de parler du Lennon public, de son aura politique ou de son engagement. Il s’agit de John, l’ami, le frère, celui avec qui on a ri, pleuré, vécu les nuits de tournée et les heures de studio.
McCartney confie ce qu’il n’a jamais osé dire.
« I love you. »
Simplement. Sans emphase. Et cette phrase, absente de leur relation réelle, devient ici un fil rouge émotionnel.
La musique épouse cette sobriété : quelques accords, une voix fragile, des cordes discrètes arrangées par George Martin. Rien de tapageur. Rien de spectaculaire. C’est un cri intérieur, une tentative de réparer le non-dit.
Deux visions de la mémoire
Ce qui frappe dans la comparaison de ces deux chansons, c’est la divergence de point de vue. Harrison évoque Lennon comme une figure presque mythique, dans un récit où les années partagées deviennent légende. All Those Years Ago évoque un John presque déifié, celui de Imagine, celui que le monde entier pleure.
McCartney, lui, refuse cette sacralisation. Il parle à l’homme, pas à l’icône. Son Lennon n’est pas celui des journaux ni des marches pour la paix. C’est le Lennon du backstage, des chamailleries, des silences et des regards complices. Un Lennon vulnérable, vivant, humain.
Harrison choisit la lumière pour conjurer la douleur. McCartney choisit le recueillement, l’aveu tardif, la blessure nue.
Deux sensibilités, un même amour
Cette dualité reflète à merveille la personnalité des deux hommes. George Harrison, toujours tourné vers l’au-delà, la spiritualité, le détachement. Il célèbre son ami en croyant à la survie de l’âme, à la continuité cosmique.
McCartney, cartésien, affectif, cherche encore des réponses dans le présent. Il ne s’adresse pas à une entité spirituelle, mais à une voix absente. Il chante dans le vide, mais ce vide est plein de souvenirs.
Aucun n’a raison. Aucun n’a tort. Ils expriment ce que leur nature profonde leur permettait de formuler à cet instant.
L’après-coup : deux chansons devenues rituels
Depuis leurs publications, All Those Years Ago et Here Today ont pris des chemins différents. Harrison n’a que rarement interprété sa chanson sur scène. Il l’a laissée vivre sa vie sur disque, comme un message ponctuel, presque rituel.
McCartney, au contraire, a fait de Here Today un moment central de ses concerts. Il la joue seul, à chaque tournée, comme un rendez-vous muet avec Lennon. Et à chaque fois, c’est la même émotion, les mêmes larmes, les mêmes silences dans le public. La chanson n’a pas vieilli : elle a pris du poids, de la gravité, de la tendresse encore.
Une mémoire en deux voix
Ces deux chansons, éloignées dans leur forme mais liées par leur source commune, nous offrent deux façons de faire vivre un disparu. Elles rappellent que derrière l’icône Lennon se trouvent des hommes blessés, des amis restés orphelins, des artistes en quête de réparation.
All Those Years Ago et Here Today ne sont pas seulement des hommages. Ce sont des tentatives de conversation avec l’invisible, des ponts tendus entre la mémoire et l’absence, entre le cri collectif et le murmure personnel.
Et c’est peut-être là que réside leur force. Car même dans la perte, les Beatles ont continué à parler — et à s’écouter.
