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John Lennon : le rock ‘n’ roll dans la peau, de Liverpool à la légende

Publié le 04 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon, né en pleine guerre, grandit dans une enfance marquée par l’abandon et la perte. C’est le rock ‘n’ roll qui lui offre une échappatoire, l’amenant à fonder The Quarrymen avant de créer les Beatles avec McCartney et Harrison. Inspiré par Elvis, Chuck Berry et Little Richard, Lennon cultive une énergie brute qui transparaît dans ses performances et compositions. Même au sommet de la Beatlemania, il reste fidèle à ses racines rock, rendant hommage aux pionniers avec son album Rock ‘n’ Roll et affirmant que Whole Lotta Shakin’ Goin’ On reste inégalé.


John Winston Lennon naît à Liverpool le 9 octobre 1940, au cœur d’une Angleterre frappée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Son enfance, marquée par des événements tragiques, est un terreau fertile pour la sensibilité à fleur de peau qu’il manifestera tout au long de sa vie. Dès ses premières années, le jeune John subit l’absence de ses parents : son père, Alfred Lennon, est souvent en mer, tandis que sa mère, Julia, traverse des moments difficiles. Confié à sa tante Mimi, qui l’élève de manière stricte mais protectrice, John grandit dans une atmosphère où s’entremêlent solitude, frustration et curiosité pour le monde qui l’entoure.

L’adolescence de John Lennon se révèle encore plus douloureuse. A 17 ans, il perd successivement sa mère Julia et, peu de temps après, sa tante qui l’avait recueilli. Cette double tragédie l’affecte profondément et nourrit un sentiment de révolte qu’il finira par canaliser grâce à la musique. Lennon cherche un exutoire, un moyen de crier sa rage et de panser ses blessures. Dans l’Angleterre de l’après-guerre, la musique populaire se transforme à toute vitesse : le skiffle fait alors fureur, le rock ‘n’ roll américain débarque sur les ondes, et la jeunesse britannique se découvre une passion pour ces rythmes effrénés.

Si John Lennon s’enthousiasme vite pour la pop music anglaise, c’est le rock ‘n’ roll qui lui insuffle réellement l’énergie dont il a besoin. Dès qu’il entend les premiers enregistrements d’Elvis Presley, Chuck Berry, Little Richard ou Buddy Holly, il se sent irrésistiblement attiré par l’urgence sonore, le magnétisme vocal et l’attitude rebelle de ces pionniers. Le rock devient alors, pour lui, la quintessence de la liberté, de l’affirmation de soi et de la transgression. Il y puise la force de s’exprimer avec virulence et de cultiver une image de mauvais garçon qui, malgré sa carapace, dissimule une grande fragilité intérieure.

Sommaire

  • La naissance des Quarrymen et l’attrait pour le rock ‘n’ roll
  • Du Cavern Club au sommet de la gloire : la fièvre rock des débuts
  • L’émergence de la Beatlemania et la loyauté de Lennon envers ses racines rock
  • Le lien indéfectible avec les grands pionniers : l’exemple de Jerry Lee Lewis
  • La dualité entre l’expérimentation et la ferveur du rock : une tension permanente
  • La continuité du rock ‘n’ roll dans la carrière solo de Lennon
  • Le mythe de l’artiste rocker et l’impact sur la postérité
  • L’influence durable de “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” sur la culture rock
  • Perspectives sur la résurgence du rock et l’héritage lennonien
  • La persistance de la flamme rock dans l’âme de Lennon jusqu’à la fin
  • Échos et résonances du choix de Lennon dans la mémoire collective
  • Sur la quête perpétuelle d’un nouvel élan rock
  • L’empreinte inaltérable de John Lennon : un visage multiple, un cœur indéniablement rock
  • Un héritage incandescent : l’exemple de “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On”

La naissance des Quarrymen et l’attrait pour le rock ‘n’ roll

Vers l’âge de 17 ans, John Lennon fonde un petit groupe de skiffle : The Quarrymen. Ce n’est pas encore le rock pur et dur, mais l’esprit de rébellion et le goût de l’aventure sont déjà là. Il s’entoure de camarades de lycée désireux de découvrir la scène musicale et la popularité grandissante du genre. Le skiffle, sous-genre dérivé de la folk américaine et du jazz, fait figure de première étape : le matériel est souvent rudimentaire, les possibilités limitées, mais l’engouement est immense. Le groupe se produit dans des fêtes d’église et des salles communautaires locales, tandis que John, sur scène, se montre déjà provocateur et enthousiaste.

Avec le temps, Lennon s’éprend chaque jour un peu plus du rock ‘n’ roll : il commence à reprendre les tubes américains, s’inspire de l’énergie brute de Little Richard ou de l’inimitable sens du rythme de Chuck Berry. Cette immersion dans l’univers rock l’aide à forger son identité d’interprète et à affiner son sens de la performance scénique. Ses premières guitares, achetées péniblement grâce à des économies ou à l’aide de sa tante Mimi, deviennent ses compagnes indispensables. Lennon, tout en vouant un culte à ces idoles outre-Atlantique, cherche à insuffler dans les Quarrymen l’esprit de liberté qui caractérise les disques qui le font vibrer.

La transition du skiffle vers le rock se fait naturellement. Les Quarrymen, sous l’impulsion de Lennon, se mettent à explorer un répertoire plus nerveux, intégrant des chansons de Jerry Lee Lewis, Buddy Holly ou Elvis Presley, parfois jouées à la note près, parfois revisitées avec l’envie de se démarquer. C’est ce désir de dépasser les frontières convenues de la pop anglaise qui dessine peu à peu les contours de ce que deviendra l’un des plus grands groupes du XXᵉ siècle.

En 1957, Lennon fait la rencontre de Paul McCartney. Très vite, ils découvrent leur passion commune pour le rock et la composition : deux esprits fougueux, désireux d’exprimer quelque chose de neuf, se retrouvent et entament un dialogue musical qui va bouleverser l’histoire de la musique. L’année suivante, George Harrison les rejoint, apportant sa dextérité à la guitare solo. Enfin, quelques années plus tard, c’est Ringo Starr qui complète la formation. Les Quarrymen deviennent The Silver Beatles, puis bientôt The Beatles. Si l’on retient souvent l’image souriante et policée des Beatles, on oublie parfois que leur socle originel est profondément rock, imprégné d’une véritable rage sonore et d’une aspiration à la liberté héritée des pionniers américains.

Du Cavern Club au sommet de la gloire : la fièvre rock des débuts

A Liverpool, l’un des hauts lieux de la culture rock s’incarne dans le Cavern Club. C’est là que les Beatles font leurs premières armes sérieuses, avec un répertoire entre standards de rock ‘n’ roll, reprises variées et compositions originales balbutiantes. Dans cette cave à l’acoustique brute, le groupe se forge une réputation explosive. Lennon, au chant et à la guitare rythmique, déploie un timbre puissant et un charisme déjà indéniable. Il n’hésite pas à crier dans le micro, à provoquer le public par des remarques acerbes, tout en arborant un sourire moqueur.

Cette période est cruciale : les Beatles, encore adolescents, doivent rivaliser avec d’autres groupes locaux. Ils peaufinent leur art, renforcent leur cohésion et élaborent leur propre style. Malgré leur évolution ultérieure vers des compositions plus sophistiquées et des enregistrements en studio à la pointe de la technologie, cette époque reste celle de la frénésie scénique, du son saturé et de l’immédiateté. Lennon lui-même se souviendra souvent de cette énergie, considérant que l’essence la plus pure du rock ne se trouve pas forcément dans une production léchée, mais dans la performance en public, au contact direct du public qui transpire et danse sans relâche.

En parallèle, les Beatles se produisent à Hambourg, ville portuaire allemande où la nuit ne s’arrête jamais. Dans ce contexte, ils jouent des sets interminables, enchaînant reprises de Chuck Berry, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly et d’autres encore. Cette immersion totale dans le rock américain laisse une empreinte durable sur Lennon : c’est là qu’il apprend à pousser sa voix jusqu’à la limite, à habiter la scène avec fougue et à vivre littéralement pour la musique. Quand il repense à cette époque, Lennon souligne souvent la brutalité du rythme de vie, la fatigue accumulée, mais aussi l’extraordinaire sentiment de liberté qu’il ressent alors.

L’émergence de la Beatlemania et la loyauté de Lennon envers ses racines rock

Lorsque la Beatlemania explose en 1963-1964, le groupe devient un phénomène culturel mondial. Les mélodies pop accrocheuses, le style vestimentaire novateur et l’image amicale des Beatles envahissent la planète. Pourtant, derrière ces coiffures légendaires et ces sourires publicitaires, se cache toujours l’âme rock du quatuor. John Lennon, à travers certaines chansons, préserve cette rudesse qu’il chérit tant : sa voix, parfois agressive, fait ressortir les réminiscences du rock viscéral qu’il idolâtre. Des titres comme “Twist and Shout” (une reprise d’une chanson originellement interprétée par The Top Notes, mais popularisée par les Isley Brothers) laissent transparaître toute la puissance de son chant éraillé.

Cependant, plus la carrière des Beatles avance, plus le groupe se dirige vers des expérimentations sonores, un travail méticuleux en studio et des arrangements sophistiqués. Les grands disques comme Revolver, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ou encore The Beatles (dit White Album) témoignent d’une diversité inouïe, allant de la pop baroque à la ballade folk, en passant par des incursions dans la musique psychédélique. Au milieu de ce foisonnement de styles, John Lennon n’oublie jamais ses premières amours. Dans ses compositions les plus brutes, on perçoit la flamme rock qui brûle toujours en lui, que ce soit dans l’agressivité rythmique de “Revolution” ou le côté rugueux d’un morceau comme “Yer Blues”.

Lennon n’hésite pas non plus à se confronter à ses compagnons de groupe pour maintenir un certain degré d’authenticité rock. Si Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr explorent volontiers des territoires mélodiques ou exotiques, Lennon, lui, ressent un besoin constant de revenir aux fondamentaux, parfois via de simples accords de guitare, parfois par un chant qui évoque directement son admiration pour les pionniers américains.

Le lien indéfectible avec les grands pionniers : l’exemple de Jerry Lee Lewis

Au fil des années, Lennon n’a jamais renié son attachement absolu au rock ‘n’ roll des années 1950. En 1971, lors d’une célèbre interview avec Jann Wenner, fondateur du magazine Rolling Stone, l’ex-Beatle se confie sur ses goûts musicaux et sur sa vision de la création artistique. A ce moment-là, la musique populaire est en pleine effervescence : de nouveaux groupes émergent, la soul, le funk, le folk et le rock progressif se disputent le devant de la scène. Pourtant, Lennon admet ne pas trouver la même flamme chez ces artistes contemporains qu’auprès des vieux standards de son adolescence.

« That’s the music that inspired me to play music », explique-t-il, sous-entendant que ses racines musicales s’ancrent profondément dans le rock originel. Mieux encore, Lennon déclare : « There’s nothing conceptually better than rock ‘n’ roll. No group, be it the Beatles, Bob Dylan, or the Rolling Stones, has ever improved on ‘Whole Lotta Shakin’ Goin’ On’ for my money. Maybe I’m like our parents, that’s my period. That’s my period and I’ll never leave it. » En prononçant ces mots, il confère un statut de totem à la célèbre chanson de Jerry Lee Lewis, “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On”, enregistrée en 1957. Pour lui, ce morceau incarne l’âme même du rock ‘n’ roll : la liberté, la spontanéité, la folie rythmique, la transgression.

Il est frappant de l’entendre affirmer que ni les Beatles, ni Bob Dylan, ni même les Rolling Stones – pourtant tous considérés comme des figures majeures de la musique contemporaine – n’ont pu améliorer ce que Jerry Lee Lewis avait déjà accompli. Cette opinion, presque provocatrice, s’inscrit pourtant dans la logique des déclarations de Lennon, qui avait souvent recours à des formules chocs pour se faire entendre, mais qui, dans le cas présent, trahissait surtout sa fidélité inébranlable à la philosophie des pionniers. Ce n’était pas simple coquetterie : Lennon écoutait réellement les disques de Jerry Lee Lewis, Chuck Berry ou Little Richard jusqu’à la fin de sa vie, cherchant dans leurs grooves primitifs ce frisson originel qui lui rappelait pourquoi il avait choisi la musique.

La dualité entre l’expérimentation et la ferveur du rock : une tension permanente

Pour saisir pleinement l’importance de “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” et d’autres standards du rock des années 1950 dans la vie de Lennon, il convient de comprendre la dualité qui l’habite. D’un côté, l’artiste est un créateur aux multiples facettes, qui participe à la révolution de la pop music au sein des Beatles, puis se lance dans des projets solos novateurs après la séparation du groupe. Il expérimente avec la production, les collages sonores, la musique électronique, la poésie, et cherche toujours à brouiller les pistes. Il va jusqu’à enregistrer des disques de protestation, comme la chanson “Give Peace a Chance”, ou des ballades emplies de fragilité comme “Jealous Guy”.

De l’autre, Lennon demeure viscéralement attaché à la simplicité brute du rock ‘n’ roll. Même quand il écrit des chansons profondes et psychédéliques, il ne renie jamais l’idée que la guitare, la basse et la batterie, jouées à fond, peuvent suffire à transmettre une vérité essentielle. Il tient ce discours non pour dénigrer les innovations musicales, mais pour rappeler que le rock, dans sa forme la plus dépouillée, est un art qui se rapproche d’une sorte de pulsation primaire, un cri collectif qui relie tous ceux qui l’écoutent ou le jouent. Cette filiation directe avec la rébellion juvénile des années 1950 explique pourquoi il pouvait se montrer si élogieux envers “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” et Jerry Lee Lewis.

La continuité du rock ‘n’ roll dans la carrière solo de Lennon

Après la dissolution des Beatles en 1970, John Lennon se lance dans une carrière solo ponctuée de hauts et de bas, de succès internationaux et de périodes de retrait. Son premier album après la séparation, John Lennon/Plastic Ono Band, sorti en 1970, tranche par sa sincérité brute. Inspiré en partie par une thérapie du cri primal, l’artiste met à nu ses peurs, ses colères, ses espoirs. Dans ce disque, même si les morceaux ne sont pas toujours dans une veine rock évidente, l’intensité vocale est palpable, rappelant ses débuts fougueux.

En 1971, il publie Imagine, album plus apaisé, où figure la chanson-titre devenue l’un des hymnes pacifistes les plus célèbres au monde. Là encore, derrière le piano et la douceur de la mélodie, la voix de Lennon conserve un grain rocailleux qui rappelle son passé de rocker. Par la suite, l’artiste ne cesse de faire des clins d’œil au rock ‘n’ roll d’antan, jusqu’à enregistrer en 1975 l’album Rock ‘n’ Roll, constitué de reprises de grands classiques : “Stand by Me”, “Be-Bop-A-Lula”, “Slippin’ and Slidin’” ou encore “Peggy Sue”. Sur ce disque, Lennon rend hommage à ses héros de jeunesse et tente de raviver la flamme du rock qui l’avait tant inspiré.

Sa relation avec ce genre est donc loin d’être nostalgique : il cherche, en revenant à ces morceaux, à se reconnecter à l’étincelle première, à cette exaltation sonore qui lui avait sauvé la vie quand il était adolescent. Il ne s’agit pas simplement d’un retour en arrière, mais plutôt d’une reconquête de son identité la plus profonde. Même lorsqu’il se retire de la scène musicale pendant cinq ans pour se consacrer à sa vie de famille auprès de son épouse Yoko Ono et de leur fils Sean, Lennon continue d’écouter les vieux disques qui ont forgé sa passion. Comme il l’avoue lui-même, il n’a jamais quitté la période qui, selon ses propres mots, représente l’apogée de l’inspiration.

Le mythe de l’artiste rocker et l’impact sur la postérité

Il peut paraître paradoxal de dire que John Lennon était avant tout un rocker alors qu’il a été le cofondateur d’un groupe ayant élargi la notion de pop à des explorations parfois très éloignées du rock classique. Pourtant, en grattant la surface de ses multiples expérimentations, on découvre un artiste habité par un besoin presque physique de s’inscrire dans la lignée des premiers rebelles de la guitare. Cette fidélité de Lennon se voit aussi dans sa posture, son sens de la provocation verbale et son appétit pour la controverse.

On se souvient par exemple de la phrase mal comprise qu’il prononça en 1966, selon laquelle les Beatles étaient “plus populaires que Jésus” (en anglais, “We’re more popular than Jesus now”). S’il prétendit par la suite que cette remarque était un simple constat sociologique, elle fut interprétée comme un blasphème par certains milieux conservateurs. Dans la droite lignée de ce qu’avaient fait ses idoles rock, Lennon aimait bousculer l’ordre établi, parfois au risque de subir des torrents de critiques.

Pour l’ancien Beatles, la meilleure manière de rester authentique passait par le refus de tout conformisme. Et c’est exactement ce que portait en lui le rock ‘n’ roll originel : un défi lancé à la bienséance, une exultation de la jeunesse, une revendication farouche de sa singularité. John Lennon, dans ses dernières interviews, exprimait un mélange de satisfaction pour le chemin parcouru et de regret de voir le rock s’embourgeoiser, perdre un peu de son esprit frondeur. Il saluait la relève de certains artistes qui, selon lui, restaient fidèles à l’éthique du genre, mais n’hésitait pas à critiquer la commercialisation galopante de la musique et la perte de l’urgence créative qui avait nourri les premières générations de rockers.

L’influence durable de “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” sur la culture rock

Le titre “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On”, popularisé par Jerry Lee Lewis en 1957, est souvent cité comme l’un des morceaux les plus décisifs de l’histoire du rock ‘n’ roll. Ses paroles simples et explicites, son piano déchaîné et la voix fébrile de Jerry Lee Lewis sont emblématiques d’une époque où la musique se voulait d’abord synonyme de libération et de folie dansante. Lennon, en le qualifiant de standard ultime, rappelle que pour lui, il y a dans ce type de chanson une perfection rythmique, une intensité authentique qui dépassent toutes les recherches musicales ultérieures.

Cette déclaration va à rebours du discours habituel célébrant les innovations de la fin des années 1960. Tandis que beaucoup de commentateurs placent Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Highway 61 Revisited ou Exile on Main St. au pinacle du rock, Lennon, lui, préfère se tourner vers un enregistrement plus primal. Cette position nous éclaire aussi sur la force du souvenir qu’il associe à ces disques de sa jeunesse : ils représentent pour lui non seulement la rencontre avec la musique, mais aussi un refuge face à ses peines d’adolescent et une sorte de salut psychologique dans un environnement familial peu stable.

Perspectives sur la résurgence du rock et l’héritage lennonien

Depuis la mort tragique de John Lennon le 8 décembre 1980, à l’âge de 40 ans, la musique rock a connu plusieurs vagues de renouveau : le grunge, le britpop, le revival garage, sans compter l’explosion de la scène indépendante. Chaque génération de musiciens s’est réapproprié, à un moment ou à un autre, l’énergie brute qui animait les pionniers. Des artistes contemporains continuent ainsi de revendiquer l’influence de Chuck Berry, Jerry Lee Lewis ou Little Richard, tandis que d’autres s’inscrivent dans l’héritage multiple des Beatles.

La position de Lennon demeure à part : il est à la fois l’un des coarchitectes de l’évolution de la pop vers des horizons plus complexes, et un inlassable défenseur de la tradition rock la plus débridée. Son cas exemplifie la tension créative entre, d’une part, la nécessité de se renouveler et, d’autre part, l’aspiration à rester fidèle aux racines qui vous ont fait rêver. Cette tension est universelle : tous les artistes, à un moment, se demandent s’ils doivent poursuivre la modernité ou revenir aux sources. John Lennon y répondait souvent en faisant cohabiter ces deux pôles : il pouvait enregistrer une chanson minimaliste en studio, juste guitare-voix, et le lendemain, produire un titre expérimental s’appuyant sur des techniques novatrices.

Pour les fans des Beatles, il est parfois difficile d’unifier l’image du Lennon pacifiste de “Give Peace a Chance” ou de “Imagine” avec celle du jeune rocker effronté des premières années. Pourtant, l’un ne va pas sans l’autre : l’élan de protestation contre l’autorité, la revendication d’une vie libre et débarrassée des carcans sont intrinsèques à l’esprit du rock, tout comme au pacifisme militant de Lennon. Le point commun, c’est l’envie de bousculer un ordre établi, que ce soit dans la sphère politique, culturelle ou sociale.

La persistance de la flamme rock dans l’âme de Lennon jusqu’à la fin

Dans ses dernières années, John Lennon effectue un retour progressif à la scène, notamment avec son album Double Fantasy, sorti en 1980, peu de temps avant son assassinat. Si ce disque est marqué par une tonalité plus pop et des duos avec Yoko Ono, on devine, dans la voix de Lennon, une maturité apaisée, mais toujours éclairée par la flamme originelle du rock. Les interviews de l’époque montrent un artiste déterminé à retrouver le chemin des concerts et à partager à nouveau son amour pour la musique de ses débuts.

Certains témoignages évoquent le fait qu’il adorait toujours écouter, dans l’intimité de son appartement new-yorkais, les vieux vinyles de Jerry Lee Lewis ou d’Elvis Presley. Loin de toute posture passée de mode, Lennon semblait tirer de ces disques une énergie renouvelée, un rappel constant de ce qui l’avait guidé jusqu’ici. Il aimait confier qu’à ses yeux, aucun groupe actuel n’arrivait vraiment à supplanter l’excitation qu’il avait ressentie la première fois qu’il avait entendu “Heartbreak Hotel” ou “Long Tall Sally”.

Le plaisir qu’il prenait à écouter le rock des années 1950 prouve que, même après avoir exploré des contrées musicales infinies, Lennon restait un amoureux éperdu de cette essence pure. Et sa fidélité n’était pas feinte : il aurait été simple pour lui de revendiquer la supériorité des Beatles, qui avaient innové et conquis le monde. Au contraire, il préférait parfois se mettre en retrait, humblement, pour rappeler que, sans l’apport et la folie de Jerry Lee Lewis, Chuck Berry et consorts, les Beatles n’auraient probablement jamais vu le jour sous la forme que l’on connaît.

Échos et résonances du choix de Lennon dans la mémoire collective

A l’heure actuelle, il arrive que l’on entende çà et là des musiciens expliquer combien l’héritage de la première vague rock leur paraît suranné ou dépassé. D’autres, au contraire, saluent la puissance brute de ces anciens enregistrements, qui continuent de les inspirer. Lennon, par ses déclarations, a incontestablement joué un rôle dans la réhabilitation permanente du rock ‘n’ roll fifties. Lorsqu’une figure aussi respectée et mondialement adulée que lui proclame que “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” reste imbattable, cela inscrit la chanson au panthéon des incontournables.

A travers son exemple, on constate que la modernité n’est pas toujours synonyme de rupture totale : elle peut très bien se nourrir d’un passé d’une rare intensité. Pour John Lennon, la modernité provenait de son désir de réinjecter dans le présent l’urgence et la subversion des années 1950. Ce faisant, il prolongeait le geste d’un Elvis Presley ou d’un Jerry Lee Lewis, tout en l’inscrivant dans le contexte des sixties, puis des seventies.

Sur la quête perpétuelle d’un nouvel élan rock

A la question de savoir si le rock ‘n’ roll a connu son apogée dans les années 1950 et 1960, Lennon répondait souvent par la nécessité de retrouver un héros, une nouvelle figure capable de secouer l’establishment. Il se demandait si les jeunes générations oseraient réinventer le rock, lui redonner cette insolence initiale. A son sens, le mouvement punk de la fin des années 1970 représentait une piste de renaissance, de même que certaines branches du rock underground, qu’il suivait avec curiosité.

Pour lui, le plus important restait que l’élan vital du rock subsiste : ce désir de gratter une guitare et de hurler sa révolte sur scène, devant un public en ébullition. Les arrangements sophistiqués et la technologie de studio ne devaient pas anéantir ce rapport direct, presque tribal, entre l’artiste et le public. Cette vision du rock, profondément ancrée chez Lennon, explique pourquoi, malgré les révolutions techniques et l’évolution des goûts, il restait persuadé que “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” demeurait la pierre angulaire.

L’empreinte inaltérable de John Lennon : un visage multiple, un cœur indéniablement rock

Aujourd’hui, la discographie de Lennon témoigne d’une extraordinaire palette de styles, allant de la ballade la plus simple à la chanson contestataire, jusqu’aux expérimentations radicales avec Yoko Ono. Pourtant, à chaque étape, il réaffirme son lien originel avec le rock ‘n’ roll. Les fans avertis soulignent à quel point sa manière de chanter, de jouer de la guitare, de bouger sur scène, s’inscrivait dans la continuité des pionniers américains. Même lorsqu’il portait le costume sage des Beatles, il conservait ce regard frondeur et cette voix légèrement éraillée, souvenirs vivants de ses idoles.

Ce qui rend son témoignage si précieux, c’est qu’il nous rappelle qu’une œuvre aussi monumentale que celle des Beatles puise ses sources dans un patrimoine collectif : la culture populaire américaine de l’après-guerre, notamment le rock ‘n’ roll. Selon Lennon, c’est là que tout commence : une poignée de musiciens affamés de liberté, des guitares et des pianos saturés, des cris qui résonnent dans la nuit. Pour lui, le rock ‘n’ roll n’a jamais été un simple divertissement, mais un acte de survie. Il l’a sauvé de la dérive, alors qu’il était un jeune homme endeuillé et incompris. Il lui a ensuite donné la force de transformer un petit groupe de skiffle en un phénomène mondial, puis de porter ce phénomène vers des sommets de créativité.

Un héritage incandescent : l’exemple de “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On”

En fin de compte, ce que l’on retient de l’affirmation de Lennon à propos de Jerry Lee Lewis et de son morceau fétiche, c’est la puissance symbolique de cette fidélité. Lennon aurait pu revendiquer une quelconque supériorité de ses propres œuvres, encensées par la critique et aimées de millions de fans à travers le monde. Mais non, il préfère se ranger du côté de son adolescence, se souvenir des frissons qui l’ont poussé à attraper une guitare pour la première fois.

Cette sincérité lui confère une aura particulière : celle d’un artiste qui, malgré ses réussites phénoménales, n’a jamais oublié d’où il venait. Dans la hiérarchie des héros de Lennon, Jerry Lee Lewis côtoie Chuck Berry, Little Richard et Elvis Presley, parce qu’il reconnaît dans leurs morceaux l’étincelle à l’origine de son propre destin. Son message n’est pas de dévaloriser la musique produite par la suite, mais de souligner l’importance de la flamme originelle, celle qui ne s’éteint pas avec la mode ou le temps.

Tant que des amateurs continueront à écouter “Whole Lotta Shakin’ Goin’ On” ou “Tutti Frutti”, l’esprit de Lennon restera vivant quelque part. C’est cet héritage qu’il nous lègue : la conviction qu’une chanson de trois minutes, simple en apparence, peut bouleverser une vie entière, peut insuffler un élan de liberté et engendrer une révolution culturelle sans précédent.

Au bout du compte, le choix de John Lennon en dit long : pour lui, une chanson emblématique de Jerry Lee Lewis surpasse, dans son essentiel, toutes les avancées techniques ou conceptuelles venues par la suite. Peut-être est-ce une posture romantique, peut-être une exagération calculée. Mais elle nous rappelle l’importance de l’histoire musicale et la préciosité de la flamme originelle qui, un jour, a enflammé le cœur d’un adolescent de Liverpool. Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’admirer la loyauté indéfectible de Lennon envers la musique qui l’a façonné et l’a arraché à un destin incertain. C’est bien cette loyauté qui, aujourd’hui encore, fait vibrer les admirateurs du rock ‘n’ roll et entretient le souvenir d’un génie qui n’a jamais cessé de clamer : « That’s my period and I’ll never leave it. »


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