Cinq ans après « NEW », Paul McCartney signe un retour triomphal avec « Egypt Station », un album-concept ambitieux mêlant introspection, audace pop et engagement. Numéro 1 aux USA, il illustre la vitalité créative de McCartney à 76 ans, porté par une production moderne et un fil narratif inspiré d’un tableau de l’artiste.
Egypt Station – pochette de l’album réalisée d’après une peinture de Paul McCartney (1988). Sorti le 7 septembre 2018, cet album marque le grand retour de McCartney cinq ans après NEW (2013). C’est son 17e album solo studio, publié chez Capitol Records suite à la re-signature de McCartney avec son label historique. Egypt Station s’est immédiatement hissé en tête des ventes américaines, devenant son premier album n°1 aux États-Unis depuis 1982. Conçu comme un voyage musical, il propose une expérience cohérente à l’ancienne – « un album-album » selon McCartney – où chaque morceau représente une « station » différente le long d’un itinéraire imaginaire. Enregistré entre 2016 et 2018 entre Los Angeles, Londres, Sussex et même São Paulo, avec Greg Kurstin à la production (sauf un titre par Ryan Tedder), l’album mêle sonorités vintage et touches contemporaines. McCartney, alors âgé de 76 ans, y déploie toute la palette de son écriture, abordant tour à tour l’introspection, la romance, l’humour grivois et l’engagement, le tout sous une enveloppe pop-rock éclectique. L’accueil critique est globalement enthousiaste : Rolling Stone salue des « chansons brillantes » dignes de son meilleur niveau de composition, tandis que NME y voit « un aperçu particulièrement éclairant » sur la vie de l’ex-Beatle. Après une campagne de lancement savamment orchestrée – réseaux sociaux cryptiques, concert-surprise dans un pub de Liverpool le 9 juin 2018, puis sortie simultanée des singles I Don’t Know et Come On To Me le 20 juin – Egypt Station s’est imposé comme un jalon important de la fin de carrière de McCartney, prouvant que sa muse reste bien vivante.
Sommaire
- Contexte et enregistrement
- Analyse titre par titre (album standard)
- Opening Station
- I Don’t Know
- Come On To Me
- Happy With You
- Who Cares
- Fuh You
- Confidante
- People Want Peace
- Hand in Hand
- Dominoes
- Back in Brazil
- Do It Now
- Caesar Rock
- Despite Repeated Warnings
- Station II / Hunt You Down-Naked-C-Link
- Éditions spéciales : Deluxe, Traveller’s et Explorer’s Edition
- Réception critique et commerciale
- Un voyage marquant dans la discographie de McCartney
Contexte et enregistrement
L’album tire son nom d’une toile peinte par McCartney à la fin des années 1980, représentant une gare imaginaire aux motifs égyptiens. Séduit par ce titre évocateur, Paul a conçu l’album comme un voyage conceptuel : « Egypt Station démarre à la gare dans la première chanson, puis chaque chanson est comme une station différente… C’est un lieu de rêve d’où la musique émane » explique-t-il. Cette approche rappelle ses œuvres conceptuelles des sixties (Sgt. Pepper n’est pas loin), sans être aussi appuyée – les deux instrumentaux d’ouverture et de clôture servent de bornes au parcours sonore.
Entre janvier 2016 et début 2018, McCartney enregistre par intermittence les morceaux d’Egypt Station. Il s’entoure du producteur Greg Kurstin (réputé pour son travail avec Adele ou Foo Fighters) pour la majorité des titres, cherchant à allier production moderne et spontanéité « à l’ancienne ». Le multi-instrumentiste Paul joue lui-même de nombreux instruments (basse, guitares, claviers et même batterie sur plusieurs pistes), épaulé par son groupe live sur certaines sessions. Une photo le montre ainsi en studio en février 2016, concentré au micro et guitare acoustique en main. L’ambiance est à l’expérimentation sereine : Kurstin raconte que Paul restait ouvert aux suggestions, quitte à rechigner sur le moment mais à essayer l’idée deux jours plus tard. Une exception notable : le titre Fuh You, au style résolument pop actuel, produit lors de sessions séparées à Los Angeles avec Ryan Tedder (OneRepublic). McCartney explique avoir voulu « essayer quelque chose de différent » en collaborant avec ce jeune producteur, pour un morceau très hit-parade.
Les enregistrements ont lieu notamment aux studios Henson à L.A., à Abbey Road et dans le studio intime de Paul (Hog Hill Mill dans le Sussex). De passage au Brésil pour un concert, il profite aussi de l’ambiance locale : des percussions et chœurs brésiliens sont captés à São Paulo, notamment pour la chanson Back in Brazil qui en tire sa saveur latino. Tout au long du processus, McCartney semble animé par le plaisir de créer sans pression, explorant des idées mélodiques variées, comme en témoignent les 20+ chansons mises en boîte durant les sessions (toutes ne figureront pas sur l’album final).
Analyse titre par titre (album standard)
Entre les plages instrumentales Station I et Station II, Egypt Station nous embarque dans un kaléidoscope de 14 chansons aux atmosphères contrastées. Voici une escale par escale sur le disque standard :
Opening Station
Première escale de 42 secondes, Opening Station plante le décor onirique de l’album. On entend des bruits de gare et des chœurs éthérés, comme si l’auditeur entrait dans une station mystique. Ce morceau essentiellement instrumental est né d’une suite d’accords de clavier imaginée par Paul, développée ensuite avec un arrangement choral de David Campbell. McCartney et Kurstin ont même enregistré des voix chorales dans une église de Los Angeles pour profiter de l’acoustique cathédrale. Des bruitages d’ambiance – réalisés via des boucles sur un magnétophone à bande vintage Brenell, le même type que pour “Tomorrow Never Knows” des Beatles – apportent une touche psychédélique et hors du temps. En quelques instants, Opening Station réussit à transporter l’auditeur dans ce « lieu de rêve » qu’est Egypt Station, prêt à entamer le voyage musical.
I Don’t Know
Sur un lent piano mélancolique s’ouvre I Don’t Know, ballade confession intime qui tranche avec l’optimisme habituel de McCartney. « J’ai des corbeaux à ma fenêtre, des chiens à ma porte, je ne pense pas pouvoir en supporter davantage… Qu’est-ce que je fais de travers ? Je ne sais pas » chante Paul d’une voix voilée. Ces images de mauvais augure – corbeaux, chiens – symbolisent les soucis qui l’assaillent. L’artiste a confié avoir écrit cette chanson « après une passe difficile, un de ces jours un peu blues où l’on se dit : “Mon Dieu, qu’est-ce qui cloche chez moi ?” ». Plutôt que de masquer son trouble derrière une pirouette, McCartney laisse transparaître ses doutes et sa lassitude, une sincérité rare dans son répertoire. « Ça vient de ton for intérieur » explique-t-il sur sa méthode d’écriture cathartique. Musicalement, le morceau avance avec retenue : piano dépouillé, quelques touches de mellotron et de percussions graves, créant une atmosphère de sombre réflexion. Vers le refrain, une lueur d’espoir pointe malgré tout (« It’s alright, sleep tight… »), comme un ami qui rassure. I Don’t Know frappe par sa vulnérabilité authentique ; jamais McCartney n’avait aussi directement évoqué la dépression et la peur de l’avenir dans une chanson. À 76 ans, il semble plus conscient que jamais de sa mortalité qui approche, sans pour autant dramatiser – juste avouer qu’il n’a pas toutes les réponses. Cette pièce poignante, saluée comme l’un de ses plus beaux titres récents, pose d’emblée une tonalité introspective à l’album.
Come On To Me
Changement radical d’humeur avec Come On To Me, qui démarre sur un riff entraînant et un tempo enjoué. Placé juste après la gravité de I Don’t Know, ce rock léger joue le rôle de palate cleanser : il remet de l’énergie et du flirt dans l’air. McCartney renoue ici avec le style de pop-rock direct et coquin de ses jeunes années. Inspiré de ses souvenirs de soirées dans les Sixties où l’on draguaillait sur la piste, il lance des invitations suggestives : « If you come on to me, will I come on to you ? » (en français : « Si tu me fais des avances, est-ce que je t’en ferai aussi ? »). Sur un rythme soutenu porté par une batterie binaire et un piano martelé, Paul s’amuse de sa voix encore vaillante, ponctuant les refrains de chœurs en scat (« doo doo doo doo… ») irrésistibles. Des cuivres festifs surgissent également, soulignant l’influence soul/Motown qu’affectionne toujours McCartney. Sans être révolutionnaire, Come On To Me séduit par son efficacité et son charme espiègle. Sorti en single conjointement à I Don’t Know, le morceau s’est fait remarquer sur scène et dans trois clips ludiques mettant en scène différents anonymes dansant spontanément (lancé via le #COTMChallenge sur les réseaux). Après le sombre prologue, Paul « remet du fun » et nous rappelle qu’il sait toujours faire rocker une chanson simple mais contagieuse.
Happy With You
Retour à l’acoustique pour Happy With You, douce ballade à la guitare rappelant par sa simplicité le McCartney des débuts seventies (Ram ou Blackbird ne sont pas loin). Sauf qu’ici, l’ex-Beatle se montre d’une franchise inhabituelle sur son passé peu vertueux : « I used to drink too much and forget to come home, I used to get stoned… But these days I don’t, ’cause I’m happy with you » confie-t-il en toute candeur. McCartney admet avoir, à l’époque des Beatles et après, abusé de l’alcool et des substances pour gérer le stress et l’ennui. Dans les paroles, il évoque ces journées où il « traînait sans rien faire » et se réfugiait dans les paradis artificiels, jusqu’à oublier de rentrer. Aujourd’hui, assure-t-il, il n’en ressent plus le besoin – il se satisfait des bonheurs simples du quotidien aux côtés de l’être aimé. La mélodie paisible, au fil d’arpèges de guitare folk et d’un sifflement léger, reflète bien cet état de contentement tranquille. « Happy With You est candide – j’étais défoncé et beurré autrefois, c’est vrai » admet Paul, qui a depuis adopté une vie saine, ne buvant plus qu’un verre de vin par semaine. Il souligne aussi avoir pensé à son ami Ringo Starr et à son beau-frère Joe Walsh (Eagles), tous deux sobres après des excès passés : « C’est une forme d’empathie – on faisait les fous avant, mais plus maintenant, parce qu’on est heureux » déclare-t-il, citant Ringo « très content de sa vie » désormais. Au final, Happy With You se présente comme une touchante déclaration d’amour mais aussi de résilience : McCartney s’y réjouit d’avoir tourné la page de ses vieux démons, trouvant son équilibre dans la simplicité et l’amour. Le tout avec une mélodie délicate qui figure parmi les réussites de l’album.
Who Cares
Avec Who Cares, McCartney change de registre et propose un titre pop-rock au message bienveillant, pensé comme un hymne anti-harcèlement. Sur un rythme medium entraînant, porté par une guitare électrique râpeuse et la batterie solide d’Abe Laboriel Jr., Paul adresse ses paroles directement à une personne malmenée par des « idiots ». « Who cares about the pain in your heart? Who cares about you? I do. » (« Qui se soucie de ta peine ? Qui tient à toi ? Moi, je tiens à toi. ») chante-t-il d’une voix réconfortante. L’idée de la chanson lui est venue en discutant avec la jeune pop-star Taylor Swift au sujet du cyberharcèlement et de la manière d’y faire face. Choqué que tant de jeunes (et moins jeunes) subissent moqueries et brimades, McCartney a voulu offrir « un petit conseil » en musique : prendre du recul en se répétant « who cares » (« qu’est-ce que ça peut faire ? ») face aux méchancetés qui, au fond, ne valent rien et ne durent pas. Le refrain efficace agit comme un slogan libérateur, tandis que les couplets décrivent bien le mal-être de la victime (« They’re making you feel like a rusty old wheel left out in the rain… » – on te fait te sentir aussi inutile qu’une roue rouillée abandonnée sous la pluie). Conscient de la portée sociale du morceau, Paul a même lancé en décembre 2018 une campagne #WhoCaresIDo en partenariat avec l’ONG No Bully, accompagnée d’un clip mettant en scène Emma Stone dans le rôle d’une psy excentrique soignant une jeune harcelée. « J’ai pensé à parler directement à ceux qui traversent ce problème, qu’ils se disent en écoutant la chanson : ce n’est pas si terrible, on peut s’en sortir et en rire » explique McCartney. Who Cares allie ainsi un fond généreux et un formalisme classique de rock maccartnien, rappelant que sous ses airs légers Paul a souvent eu le souci d’aider son prochain via la musique (on se souvient de “Hey Jude” écrit pour réconforter Julian Lennon). Une chanson au final à la fois entraînante et utile, dont le message « Qui que tu sois, tu comptes pour moi » ne peut que toucher.
Fuh You
Probablement le titre le plus controversé de l’album, Fuh You a fait parler de lui dès son titre à double sens. Sur cette pop-song moderne coproduite et coécrite avec Ryan Tedder, McCartney s’essaye à un son calibré radio, avec boîtes à rythmes, synthés discrets et refrains accrocheurs. Le chanteur y exprime un désir fougueux envers une conquête – « I just wanna fuh you » clame-t-il, dans un phrasé qui laisse volontairement entendre « I just wanna fuck you ». Paul jure avec un sourire que l’intention première était « I just want it for you » (sous-entendu “je le veux pour toi”), mais personne n’est dupe de sa malice. « Il a toujours été un petit coquin sous ses airs charmants » note un critique amusé, et Macca assume pleinement ce clin d’œil polisson. Invité chez Howard Stern, il s’est même amusé à ne pas lâcher le morceau face à l’animateur qui insistait lourdement – lors d’une performance live en studio, Paul a regardé Stern dans les yeux en articulant clairement le fameux « fuh you », dissipant tout doute sur la vraie prononciation ! Musicalement, Fuh You est un bonbon pop sucré et immédiat : couplets enlevés, refrain imparable soutenu par des chœurs et un arrangement dynamique qui rappelle les productions contemporaines (certains y entendent l’influence d’OneRepublic, le groupe de Tedder). McCartney avouera avoir construit ce morceau de manière très spontanée en studio, « bit par bit » autour d’idéés de Tedder, une méthode inhabituelle pour lui mais qu’il a trouvée rafraîchissante. Si les puristes ont pu tiquer devant cette tentative très mainstream, beaucoup ont salué l’audace d’un artiste septuagénaire n’hésitant pas à flirter avec l’insolence juvénile. « C’est éphémère mais très entraînant » juge un chroniqueur, qui trouve la chanson « fun, avec un texte coquin et une mélodie rebondissante ». Qu’on l’adore ou la déteste, Fuh You aura eu le mérite de prouver que Paul McCartney peut encore surprendre en 2018 – et s’offrir un petit buzz grivois en toute impunité (après tout, qui irait censurer l’adorable Macca ?).
Confidante
Changement d’ambiance avec Confidante, une ballade épurée à la guitare acoustique, teintée de nostalgie. Sur un air folk dépouillé, Paul s’adresse à un « confident » qu’il a négligé au fil du temps : « You used to be my confidante, my underneath the staircase friend » chante-t-il d’une voix douce-amère (« tu étais mon confident, mon ami planqué sous l’escalier »). Beaucoup ont cru à une évocation voilée de John Lennon, mais McCartney a révélé qu’il parlait en réalité… de l’une de ses guitares, longtemps délaissée dans un coin. Dans une vidéo sur sa chaîne YouTube, il explique en effet que Confidante est « une chanson d’amour pour la guitare ». Son vieil instrument Martin acoustique, posé « appuyé dans un coin » chez lui, lui a rappelé qu’à l’époque Beatles il considérait ses guitares comme des amies vers qui se tourner pour composer et confier ses états d’âme. Paul s’est remémoré ces jeunes années où il s’isolait pour « presque raconter ses soucis à sa guitare » en écrivant des chansons, et s’est dit que cette guitare mise à l’écart méritait bien une ode. Les paroles prennent alors tout leur sens : il s’excuse d’avoir négligé son ancien compagnon de route et célèbre les moments passés « à jouer avec toi toute la journée » jadis. La mélodie mélancolique et le timbre délicat de McCartney renforcent le caractère intime du morceau. Confidante se distingue par sa sincérité un peu brute, sans arrangements superflus – on entend juste la guitare en strumming et quelques harmonies vocales en arrière-plan. Cette sobriété a divisé certains auditeurs (certains le trouvent anodin, d’autres touchant), mais dans le cadre du voyage Egypt Station, Confidante sert d’arrêt introspectif et nostalgique, une parenthèse folk authentique qui fait écho à la longue histoire d’amour de Paul avec ses instruments.
People Want Peace
Avec People Want Peace, Paul McCartney renoue avec la tradition des songs à message universel. Il l’annonce dès l’introduction parlée : « Je prononce un mot, et ce mot, c’est peace » (paix). Sur un tempo martial modéré et une mélodie d’hymne, il délivre un message simple et direct : les gens veulent la paix, « une délivrance simple de leurs souffrances » clame-t-il, « on a tous déjà entendu cela, mais qu’importe, nous sommes ensemble dans le même bateau ». McCartney sait que le thème n’a rien d’original – il le souligne lui-même dans les paroles – mais il persiste par conviction. L’inspiration lui est venue d’une halte en Israël lors d’une tournée, où il joua à Tel Aviv en 2008 en prônant la paix au Moyen-Orient. Sur Egypt Station, la chanson sert de « tube pacifiste » intemporel, rappelant Pipes of Peace de 1983 ou le célèbre « Give Peace a Chance » de Lennon. Musicalement, on retrouve la veine des hymnes : accords plaqués au clavier, roulements de tambour, et un refrain chanté à plein poumons doublé d’un chœur type « armée du salut ». La structure assez carrée et les paroles didactiques font que People Want Peace n’est sans doute pas le morceau le plus innovant du lot – certains critiques le jugent même un peu faible et trop évident. Toutefois, son pont offre un moment marquant : Paul y chante « I’m not quitting while people are crying for more » (« je ne vais pas m’arrêter alors que les gens en redemandent »), une ligne qui résonne comme une profession de foi. À 76 ans, McCartney affirme ainsi qu’il ne rangera pas sa plume tant que le public – et le monde – auront besoin de ses chansons porteuses d’espoir. On peut trouver la formule ingénue, mais elle est sincère. Sur scène en 2018-2019, il dédiera People Want Peace aux peuples en guerre, démontrant qu’il croit encore au pouvoir fédérateur de la musique. Dans l’économie de l’album, cette piste offre une respiration positive et fédératrice au milieu des introspections plus personnelles.
Hand in Hand
Hand in Hand est une délicate ballade qui célèbre la marche de deux êtres côte à côte à travers la vie. Portée par un piano épuré et agrémentée d’un solo de flûte exotique (joué au duduk arménien, ce qui donne une couleur particulière à l’instrumental), la chanson évoque la complicité amoureuse durable. Paul s’adresse vraisemblablement à son épouse Nancy Shevell, épousée en 2011, lui promettant soutien et amour dans les années à venir. « Going through life, making our plans, hand in hand » chante-t-il tendrement (« traverser la vie en faisant des projets, main dans la main »). Les paroles sont simples, presque enfantines, mais sincères. La mélodie, en mi majeur, dégage une sérénité touchante, McCartney montant en falsetto sur le refrain pour souligner l’émotion. La présence du duduk (ou flûte à anche double) apporte une teinte chaleureuse et légèrement mélancolique, comme un écho lointain rappelant les orchestrations de Yesterday ou Jenny Wren. Hand in Hand s’inscrit dans la lignée des grandes ballades d’amour de Paul, avec une sobriété proche de I Will (1968) ou Calico Skies (1997). Beaucoup de critiques la citent parmi les réussites de l’album, louant sa beauté dépouillée et l’authenticité de son propos amoureux. Après les morceaux plus produits précédents, Hand in Hand offre un moment d’intimité apaisée au cœur de l’album, renforçant l’impression d’un voyage alternant grands thèmes et confidences personnelles. Une jolie déclaration, preuve que McCartney sait toujours écrire de tendres vignettes mélodiques à plus de 75 ans.
Dominoes
Chanson pop-rock aux accents psychédéliques, Dominoes se révèle être un des sommets mélodiques d’Egypt Station. Sur plus de 5 minutes, McCartney tisse une composition évolutive riche en arrangements, rappelant par instants ses travaux de la fin des sixties. Le titre évoque l’effet domino des actions et des expériences humaines : « And all the telephones keep calling, constantly imploring us to come out and play » chante-t-il, suggérant l’appel du monde extérieur et des connexions qui se font et se défont. Certains y voient une référence maligne à nos smartphones omniprésents qui n’existaient pas à l’époque des Beatles. Dominoes démarre en douceur avec une guitare électrique aux effets flanger, puis la batterie et la basse entrent pour instaurer un groove nonchalant. Le refrain est porté par des harmonies vocales riches et une ligne de guitare accrocheuse. Le pont instrumental attire particulièrement l’oreille : un solo de guitare inversé (joué puis passé à l’envers au mixage) surgit, clin d’œil psyché aux expérimentations de l’époque Revolver. La chanson se conclut dans un fondu planant, laissant une impression de rêve éveillé. Les critiques ont salué Dominoes pour son écriture solide et son atmosphère “Beatlesque” réussie – beaucoup la considèrent comme l’un des titres les plus aboutis de l’album, mariant astucieusement nostalgie vintage et sonorités modernes. Le message optimiste – en gros, “tout finit par s’arranger, laissons la bonne volonté s’enchaîner comme des dominos” – est amené de façon poétique, sans lourdeur. McCartney démontre ici qu’il peut encore concocter en 2018 une pop song sophistiquée qui n’a rien à envier à ses classiques d’antan. Un morceau qui gagne à être écouté attentivement pour en savourer toutes les couches, et qui restera en tête après l’écoute, garanti par Macca.
Back in Brazil
Escale dépaysante, Back in Brazil nous transporte en Amérique du Sud avec son mélange de pop électronique et de rythmes bossa nova. McCartney y raconte l’histoire fictive d’un couple brésilien – une jeune femme nommée Juni rencontre un homme, ils tombent amoureux, dansent et rêvent de leur avenir ensemble à São Paulo. Musicalement, Paul s’amuse à marier une base électro-pop (boîte à rythmes et synthés discrets) avec des éléments de samba : des claviers imitant le vibraphone, des percussions tropicales et même des chœurs brésiliens en arrière-plan. Le refrain est marqué par un mot japonais inattendu : « Ichiban » (qui signifie “numéro un, le meilleur”) répété par un chœur enthousiaste. Cette touche surréaliste ajoute à l’exotisme léger du morceau. Back in Brazil a été en partie façonné sur place : McCartney a enregistré des musiciens locaux lors de son passage au Brésil, ce qui confère une authenticité aux sonorités (on pense aux voix chantant “Ichiban!” pleines de vie). Le ton général est enjoué et frivole, reflétant l’insouciance des amoureux qui « dansent sous la lune et planifient leur futur » dans les paroles. McCartney glisse à la fin une note plus réaliste (Juni doit finalement retourner à sa vie normale, “but he comes back” – mais il revient vers elle). Le titre a divisé l’auditoire : certains adorent ce mélange improbable et le considèrent comme un vent de fraîcheur ludique, d’autres le trouvent anecdotique. Un critique note que c’est un morceau « qu’on adore ou qu’on déteste ». Quoi qu’il en soit, Back in Brazil illustre bien la volonté de Paul de varier les ambiances sur Egypt Station, en intégrant même un petit détour world music dans son voyage. Joyeux, coloré et un peu loufoque, il apporte une parenthèse exotique avant le final en apothéose de l’album.
Do It Now
Avec Do It Now, Paul McCartney délivre une ballade orchestrale au message carpe diem hérité de sa propre histoire familiale. Le titre provient en effet d’une phrase fétiche de son père Jim McCartney : quand le jeune Paul remettait une corvée à plus tard, son père lui lançait invariablement « Do it now » (« Fais-le maintenant »). Cette maxime paternelle est restée ancrée dans l’esprit de McCartney, au point qu’il a longtemps voulu l’utiliser dans une chanson. C’est désormais chose faite : Do It Now exhorte l’auditeur à ne pas procrastiner et à saisir l’instant présent tant que “votre vision est claire”. La composition, élégante et un brin nostalgique, rappelle les ballades des années 60 par son instrumentation : piano à l’ancienne, nappes de cordes soyeuses orchestrées par Alan Broadbent, chœur subtil en soutien. Paul chante avec douceur, et l’on sent l’affection derrière le conseil qui pourrait autrement sonner moralisateur. Il a confié avoir imaginé dans la chanson un voyage imaginaire où une voix (peut-être celle de son père dans sa tête) le pousse à partir sans tarder vers ses rêves. Musicalement, le pont offre de belles harmonies vocales en falsetto et un bref solo de cordes. Si Do It Now peut sembler discrète de prime abord – elle n’a pas l’accroche immédiate de certains morceaux – plusieurs commentateurs notent qu’elle grandit avec les écoutes. Elle distille une mélancolie positive, dans la lignée de Calico Skies ou Early Days. En plaçant ce mantra familial sur Egypt Station, McCartney rend aussi un touchant hommage à son père (décédé en 1976) dont l’influence perdure. Un titre qui, sans faire de vagues, contribue à la dimension personnelle de l’album.
Caesar Rock
Place au rock brut et ludique avec Caesar Rock, un des morceaux les plus décalés du disque. Le titre intrigant est en fait un jeu de mots : “Caesar Rock” est à prononcer comme “She’s a rock”, phrase que répète Paul dans la chanson pour célébrer la femme de sa vie – « she’s a rock, she’s a crazy loving lady » lance-t-il (c’est un roc, une femme folle d’amour). On comprend donc que McCartney dédie ce rock’n’roll teinté de funk à son épouse Nancy, en dressant un portrait amusé de sa solidité et de ses petites bizarreries. Il s’amuse même à glisser une ligne humoristique : « She’s got matching teeth! » (« elle a les dents assorties ! »), preuve que l’ambiance est à la plaisanterie amoureuse. Musicalement, Caesar Rock démarre sur un riff de guitare saturée très direct et un groove rappelant les improvisations de Wings dans les seventies. Paul y rugit avec une voix éraillée volontairement, adoptant son timbre rock râpeux de “helter skelter”. La chanson incorpore des idées farfelues, notamment un passage de breakdown funky après le refrain, où la rythmique change et laisse place à des percussions et à des cris de falsetto. On perçoit également quelques bruits et effets excentriques disséminés, qui montrent que McCartney s’est fait plaisir en studio sans se brider. Le résultat est un morceau fougueux et légèrement bancal, qui évoque par moments l’esprit bricolé de l’album McCartney II (1980) ou des faces B expérimentalistes. Le refrain scandé « C mon amour, oh yeah » est simple mais efficace pour haranguer le public en concert. Caesar Rock n’a pas vocation à être un tube mais plutôt un défouloir rock groovy, témoignant du côté pétillant et imprévisible de Paul. Les fans y ont vu un clin d’œil à Why Don’t We Do It in the Road? pour son aspect brut et répétitif. En tout cas, dans le voyage Egypt Station, cette plage réveille l’auditeur avant l’arrivée de l’imposant morceau final.
Despite Repeated Warnings
Véritable pièce maîtresse de l’album, Despite Repeated Warnings est un mini-opéra de près de 7 minutes, à la structure à tiroirs rappelant les medleys d’Abbey Road ou les suites de Band on the Run. McCartney y véhicule un message allégorique puissant : l’histoire d’un capitaine de navire obstiné qui refuse obstinément de changer de cap « malgré des avertissements répétés » de son équipage. Cette figure de capitaine fou voguant droit vers un désastre annoncé symbolise, selon Paul, les dirigeants politiques qui nient le changement climatique et foncent vers la catastrophe écologique. L’inspiration lui est venue en lisant, lors d’une tournée au Japon, un article sur l’inaction face au réchauffement global – il en retint l’expression « despite repeated warnings » qui l’a frappé et servira de déclic créatif. Dans la chanson, l’analogie est transparente : « How can we stop him, grab the keys and lock him up » chante McCartney, invitant à neutraliser le capitaine avant qu’il ne percute les icebergs droit devant. Beaucoup y ont vu une allusion non voilée à Donald Trump (notoirement climatosceptique) ou à certains leaders populistes – Paul a admis que Trump faisait partie des figures visées, sans être le seul. Sur le plan musical, Despite Repeated Warnings est une aventure en plusieurs mouvements. Elle débute en ballade mid-tempo au piano, avec un chant empreint de gravité (c’est le point de vue inquiet de l’équipage). Puis, environ à mi-parcours, le tempo s’accélère et le morceau se mue en un rock enlevé, avec guitare électrique et chœurs, exprimant l’urgence de la situation. Plus tard, un troisième motif apparaît, presque jubilatoire, quand les musiciens du bord décident de prendre le pouvoir – « It’s the will of the people » clame Paul, entonnant la victoire de la mutinerie pour sauver le navire. Ces changements successifs surprennent à la première écoute, mais confèrent à la pièce un élan dramatique remarquable. Le dernier segment reprend l’air initial au piano, concluant sur une note optimiste : le capitaine est vaincu et le navire redressé. Despite Repeated Warnings a été salué comme le morceau le plus ambitieux de McCartney depuis des lustres, renouant avec ses penchants épiques. Le Guardian y voit « un avertissement opportun » sur l’état du monde, délivré de façon théâtrale. Certains auditeurs ont été déroutés, s’attendant à un rocker pur et dur, là où Paul propose une mini-symphonie pop. Mais la plupart s’accordent à dire que cette audace fait mouche et offre à Egypt Station un climax à la hauteur. Engagé sans être dogmatique, McCartney montre qu’il peut encore mettre sa musique au service d’une cause qui lui tient à cœur. Sur scène en 2018, il introduisait le morceau en ces termes : « Voici une chanson sur un leader qui refuse d’écouter les avertissements… Je ne citerai personne », déclenchant les rires approbateurs du public. Un grand moment de l’album, qui prouve que la fibre protestataire de Macca (souvenons-nous de “Big Boys Bickering” ou “Fixing a Hole” par le passé) est toujours bien vivante.
Station II / Hunt You Down-Naked-C-Link
Après l’apothéose de Despite Repeated Warnings, une courte plage instrumentale Station II vient refermer le concept en écho à l’intro. On y entend à nouveau le motif choral atmosphérique et les sons de gare qui s’éloignent, comme pour signifier la fin du voyage. Mais l’album réserve encore une surprise post-générique : la piste finale du CD standard est en réalité un medley en trois temps, Hunt You Down/Naked/C-Link, qui prolonge l’expérience sur plus de 6 minutes. Hunt You Down démarre bille en tête avec un gros riff de guitare électrique et une basse puissante – un rock énergique, presque garage, où McCartney clame qu’il traquera l’être aimé jusqu’au bout du monde pour lui déclarer sa flamme (« I can’t find you, but I’ll hunt you down »). Paul a indiqué que cette partie était inspirée par l’esprit de Prince, voulant composer un groove rock/funk moderne en son hommage. Vient ensuite Naked, intermède surprenant : tout se calme pour un passage au piano, quasi murmuré, où il semble exposer sa vulnérabilité « à nu ». C’est le segment le plus déroutant, sorte de mini-ballade introspective insérée entre deux morceaux hauts en couleur. Enfin C-Link conclut l’album sur une note instrumentale bluesy : McCartney s’offre un solo de guitare électrique ample et expressif, soutenu par un orgue Hammond en arrière-plan. Il a expliqué dans une interview s’être amusé à « faire son Hendrix » sur ce solo final, ce qui transparaît dans les inflexions blues-rock et le son saturé de sa six-cordes. Le C de C-Link ferait référence à la tonalité (do majeur) ou à un “chaînon” reliant le tout. L’ensemble Hunt You Down/Naked/C-Link a un côté patchwork hétéroclite – normal, ce medley a été assemblé à partir de trois ébauches de chansons distinctes, à la manière de la face B d’Abbey Road. Si cela peut donner une impression décousue pour certains, beaucoup de fans apprécient ce clin d’œil aux collages de l’ère Beatles et la liberté que s’accorde Paul de terminer sur un long jam instrumental. Quoi qu’il en soit, après la fin officielle du voyage (Station II), ce medley final agit comme un rappel : McCartney nous dit au revoir en s’éclatant à la guitare, prouvant qu’il en a toujours sous le pied. Une conclusion exubérante et sans contrainte, à l’image d’un album où Paul aura osé toutes ses envies.
Éditions spéciales : Deluxe, Traveller’s et Explorer’s Edition
Face au succès d’Egypt Station et à la quantité de matériel enregistré, l’album a connu plusieurs éditions enrichies qui raviront les collectionneurs.
- Édition Deluxe (Target / Bonus tracks) : Dès la sortie initiale en 2018, une version dite deluxe (disponible notamment chez Target aux États-Unis, ainsi qu’en édition japonaise) proposait deux titres bonus en fin de programme : Get Started et Nothing for Free. Get Started est un morceau pop-rock entraînant produit par Greg Kurstin, avec un refrain exalté ponctué de « woo-ooh » et un final improvisé (ad-lib) typique de McCartney. Nothing for Free, co-produit par Ryan Tedder, explore un style plus expérimental et moderne, au groove électro-funk rappelant l’album McCartney II – Paul y adopte un phrasé quasi rap par moments. Ces deux chansons, enregistrées durant les mêmes sessions, montrent deux facettes supplémentaires de l’album : l’une très classique et mélodique (Get Started), l’autre audacieuse et rythmée (Nothing for Free). Si elles étaient initialement reléguées en bonus, certains critiques ont estimé qu’elles valaient largement le reste (« elles ne sonnent pas du tout comme de simples faces B » note SuperDeluxeEdition). L’édition deluxe portait ainsi le tracklisting à 18 morceaux, pour une durée totale d’environ 64 minutes.
- Traveller’s Edition (Coffret “valise”) : Au printemps 2019, McCartney a lancé une somptueuse édition limitée à 3 000 exemplaires nommée Egypt Station – Traveller’s Edition. Présentée dans une élégante valise style vintage, cette box ultra-collector regorge de goodies et de musique inédite. Côté audio, le coffret renferme notamment un vinyle exclusif Egypt Station II comprenant trois titres totalement inédits enregistrés en 2018 : Frank Sinatra’s Party (chanson légère au groove jazzy, comme une fête imaginaire avec Frank Sinatra), Sixty Second Street (ballade pop raffinée) et une version longue de Who Cares. S’y ajoutent quatre enregistrements live capturant la promotion d’Egypt Station : Come On To Me en concert intime aux studios Abbey Road, Fuh You au Cavern Club de Liverpool, Confidante joué à l’école LIPA de Liverpool, et Who Cares filmé lors du show exceptionnel de McCartney à la gare Grand Central de New York en septembre 2018. Le coffret inclut aussi en audio les deux bonus Get Started et Nothing for Free déjà connus, ainsi qu’un titre supplémentaire sorti entre-temps : Get Enough. Cette dernière, parue en single digital au Nouvel An 2019, est une ballade autotunée atypique où Paul expérimente avec la voix trafiquée. Outre la musique, le Traveller’s Edition se distingue par ses objets collector : une cassette audio bleue de l’album, un plan vintage Egypt Station illustré, une copie d’une note manuscrite de Paul, des lithographies de ses peintures, des jeux de cartes, autocollants, tickets, un puzzle et autres surprises, le tout dans la valise tamponnée aux motifs de l’album. Ce luxueux ensemble rend hommage à l’esprit de voyage de l’album, chaque fan pouvant s’immerger dans l’univers visuel et sonore imaginé par McCartney. Victime de son succès, la valise a été épuisée en précommande malgré son prix élevé, confirmant l’engouement des inconditionnels.
- Explorer’s Edition : Devant la frustration de nombreux fans n’ayant pu acquérir la Traveller’s Edition, Paul a sorti fin mai 2019 une Explorer’s Edition plus accessible, en double CD et triple vinyle. Cette version reprend l’intégralité de l’album original sur le premier disque, et compile sur le second disque (Egypt Station II) l’ensemble des bonus audio précédemment disséminés. On y retrouve ainsi les 6 chansons studio additionnelles : Get Started, Nothing for Free, Frank Sinatra’s Party, Sixty Second Street, Who Cares (full length) et Get Enough, dans un ordre remanié. À ces inédits s’ajoutent les 4 performances live (Abbey Road, Cavern, LIPA, Grand Central) déjà présentes dans la Traveller’s. Au total, 10 pistes bonus enrichissent le voyage, offrant une vision élargie d’Egypt Station. Le choix de tout regrouper a été salué, même si certains ont regretté la répétition des deux morceaux déjà sur l’édition deluxe de 2018. Quoi qu’il en soit, l’Explorer’s Edition permet à tous d’accéder officiellement aux chansons jusqu’alors “cachées” dans la mallette collector. On découvre notamment Frank Sinatra’s Party, un titre enjoué où Paul se remémore sur un mode jazzy une soirée imaginaire, ou Sixty Second Street aux arrangements élégants, qui auraient tout à fait eu leur place sur l’album. Avec ces éditions spéciales, Egypt Station s’est mué en véritable projet tentaculaire de près de 26 morceaux au total. Une preuve supplémentaire de la prolificité de McCartney pendant ces sessions – Greg Kurstin confiait d’ailleurs que « vingt et quelques » chansons avaient été enregistrées, laissant entendre que d’autres trésors restent peut-être inédits dans les coffres de MPL.
Réception critique et commerciale
À sa sortie, Egypt Station a été accueilli avec enthousiasme par la critique, beaucoup saluant l’équilibre entre prises de risques et respect du savoir-faire mélodique de McCartney. Sur Metacritic, l’album obtient un solide 74/100, signe de « critiques généralement favorables ». Dans Rolling Stone, le critique Rob Sheffield lui attribue 4 étoiles sur 5, émerveillé de voir Paul toujours au sommet de son art : « Faites la liste de tous les songwriters qui composaient de grands morceaux en 1958. Maintenant, listez ceux qui écrivent encore des chansons brillantes en 2018. Votre liste se résume à : Paul McCartney ». AllMusic souligne à quel point McCartney s’aventure hors de sa zone de confort par instants (par exemple sur le très coquin Fuh You), tout en restant fidèle à son talent pour les hooks mélodiques imparables et l’imagination débordante qui font le charme de ses albums. NME (Dan Stubbs) loue un disque « inclusif et ouvert, donnant l’impression d’une plongée intime dans la vie de McCartney », et The Observer insiste sur l’urgence et l’efficacité immédiate des meilleures chansons. Tout n’est pas parfait – Pitchfork se montre plus tiède (5,8/10), trouvant l’ensemble plaisant mais manquant d’unité forte – cependant même les voix critiques reconnaissent la fraîcheur surprenante de certains titres pour un artiste de cet âge. Surtout, l’album prouve que McCartney ne se repose pas sur ses lauriers : « s’il ne s’agit pas de la collection la plus cohérente, c’est attendrissant de voir avec quelle ardeur, à 76 ans, il refuse de se contenter d’une seule chose là où il peut en tenter douze » écrit Variety, concluant par un facétieux « Bitch, he’s Macca » (en gros, “c’est Macca, point barre”).
Du côté du public, Egypt Station a su éveiller la curiosité au-delà du cercle des fans. Propulsé par une forte promo (on se souvient du Carpool Karaoke de Paul dans les rues de Liverpool, visionné des millions de fois, ou de son concert surprise à Grand Central retransmis en ligne), l’album réalise une performance historique dans les charts. Il entre directement numéro 1 aux États-Unis avec 153 000 unités équivalent-ventes en première semaine (dont 147 000 ventes pures). Cela faisait 36 ans qu’un album de McCartney n’avait pas atteint le sommet du Billboard 200 (depuis Tug of War en 1982), et c’est même la première fois de sa carrière solo qu’il débute numéro 1 d’emblée. Au Royaume-Uni, Egypt Station se hisse en 3e position des charts, confirmant l’attachement du public britannique. En Allemagne, il décroche la 1ère place – performance notable – et en France, il atteint la 4e place du Top Albums physique/téléchargement, obtenant une certification Disque d’or (plus de 50 000 ventes en France) quelques mois plus tard. McCartney, loin d’être un simple nostalgique, prouvait ainsi sa capacité à concurrencer les artistes bien plus jeunes sur le terrain commercial. En fin d’année 2018, l’album figure dans plusieurs listes de fin d’année – et fait même une percée inattendue dans le prestigieux classement de Rolling Stone des “100 meilleurs albums des années 2010”, se classant 62e aux côtés d’artistes de la nouvelle génération.
Un voyage marquant dans la discographie de McCartney
Au final, Egypt Station s’impose comme un chapitre singulier et symbolique dans la carrière pléthorique de Paul McCartney. À la fois rétrospectif et tourné vers de nouvelles explorations, cet album-concept a permis à McCartney de synthétiser de nombreuses facettes de son art en un seul voyage musical : introspection et confidences (I Don’t Know, Confidante), pépites pop légères et amoureuses (Come On To Me, Happy With You), audaces espiègles (Fuh You), engagement politique (Despite Repeated Warnings, People Want Peace), sans oublier son goût du storytelling et des atmosphères (Back in Brazil, Dominoes). La métaphore de la gare imaginaire a offert un fil conducteur discret mais réel, incitant l’auditeur à écouter l’album d’une traite, comme on ferait un tour du monde en 16 étapes. En ce sens, Egypt Station renoue avec l’ère des albums pensés comme des expériences globales – ambition que McCartney revendique et qui contraste avec l’ère du streaming morcelé.
Artistiquement, beaucoup voient dans Egypt Station le meilleur album solo de Paul depuis des lustres, ou en tout cas le plus abouti de sa période récente, supplantant NEW (2013) dans le cœur de nombreux fans. L’album montre un McCartney lucide sur lui-même (il peut admettre ses failles ou évoquer sa propre finitude), mais aussi farouchement décidé à ne pas radoter. La phrase « I’m not quitting while people are crying for more » – qu’il chante, habité, sur People Want Peace – résonne comme un credo : tant qu’il aura quelque chose à offrir et un public prêt à l’écouter, Paul McCartney continuera le voyage. Egypt Station, avec son énergie juvénile par moments et sa sagesse par ailleurs, a démontré qu’à plus de 75 ans, la légende vivante pouvait encore surprendre et émouvoir. Un symbole fort qui n’a échappé à personne : voir un ex-Beatle numéro 1 aux USA en 2018, c’était comme si l’histoire bouclait une boucle inattendue.
En somme, Egypt Station occupe une place de choix dans la discographie de McCartney, non pas parce qu’il rivaliserait forcément avec les monuments des années 70, mais parce qu’il incarne un aboutissement tardif et un portrait sincère de l’artiste en homme mûr. C’est le Paul voyageur, philanthrope, amoureux, nostalgique et malicieux que l’on côtoie à chaque station de cet album. Un voyage dont on ressort avec le sourire, convaincu que, décidément, le « cute Beatle » a encore de belles choses à dire et à chanter. Et comme pour enfoncer le clou, quelques mois plus tard, Paul entamera l’écriture d’un nouvel opus (McCartney III, sorti en 2020) – preuve qu’après Egypt Station, le train de la créativité ne s’est pas arrêté en si bon chemin.
