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George Harrison vs Paul McCartney : une rivalité méconnue entre ex-Beatles

Publié le 05 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Après la séparation des Beatles en 1970, la relation entre George Harrison et Paul McCartney oscille entre respect et tensions. Frustré par son rôle secondaire au sein du groupe, Harrison s’émancipe avec l’album « All Things Must Pass », tandis que McCartney peine d’abord avant de retrouver le succès avec Wings. Malgré des styles opposés et des divergences musicales, leur lien persiste au fil des années. Si Harrison critique le penchant rock bruyant de McCartney, il reconnaît son talent mélodique. Leur dernière réunion lors du projet « Anthology » scelle une complicité retrouvée.


Au crépuscule des années 1960, le monde découvre avec stupeur que les Beatles, formation phare de la musique pop et rock, vit ses dernières heures. Les tensions internes, l’usure de la vie en commun et les différends artistiques ont eu raison de l’énergie collective qui avait propulsé le groupe au firmament de la culture populaire. Lorsque la séparation devient officielle en 1970, de nombreux observateurs se demandent si les quatre musiciens, désormais lancés sur des trajectoires individuelles, peuvent un jour se retrouver de nouveau autour d’un même micro ou d’une même session d’enregistrement. Les rumeurs, comme souvent dans le milieu du rock, vont bon train : d’aucuns imaginent la reformation du groupe dans un avenir proche, tandis que d’autres pointent la détérioration des liens personnels, surtout entre George Harrison et Paul McCartney, pour démontrer à quel point un tel espoir semble vain.

Il n’est pas rare, lorsqu’on évoque la fin des Beatles, de se focaliser principalement sur la relation Lennon-McCartney, tant leur association créative a façonné la majorité du répertoire du groupe. Pourtant, il existe une autre histoire, plus discrète mais tout aussi intrigante, celle de la dynamique complexe entre George Harrison et Paul McCartney. Après des années passées ensemble, les deux musiciens semblent avoir laissé ressurgir des différends plus profonds qu’on pourrait le croire. Cette relation demeure à bien des égards l’un des fils rouges de la carrière solo de chacun, tant Harrison et McCartney, à divers moments, ont exprimé publiquement leurs points de vue, parfois contradictoires, sur leurs musiques respectives.

Dans cet article, je vous propose d’explorer en détail les tenants et aboutissants de ce lien fraternel et tumultueux, en rappelant l’essor de chacun après la séparation, leur position dans le paysage rock de l’époque, ainsi que les réflexions que George Harrison a pu formuler à propos de la carrière solo de Paul McCartney. Nous examinerons ainsi un pan passionnant de l’histoire du rock, souvent relégué au second plan, mais qui révèle la façon dont deux immenses musiciens ont tenté de se reconstruire en dehors du cadre qui les avait rendus légendaires.

Sommaire

  • Les débuts d’une fraternité et l’émergence de tensions sous-jacentes
  • L’envol de George Harrison : l’ère
  • All Things Must Pass
  • et la révélation tardive
  • Les débuts difficiles de Paul McCartney en solo et la naissance de Wings
  • La résonance de la critique et la frustration persistante de Harrison
  • Les années tardives des 1970 : de l’eau sous les ponts et des retrouvailles furtives
  • L’entrée dans les années 1980 : la confirmation de l’éloignement musical
  • La renaissance de George Harrison avec les Traveling Wilburys et l’opinion nuancée sur McCartney
  • Le projet Anthology et l’ultime réunion des Beatles survivants
  • Regards croisés sur les héritages musicaux
  • La dernière décennie de George Harrison et le passage de témoin
  • Une appréciation critique inaltérable, entre rivalité et admiration mutuelle
  • Le legs pour les générations futures
  • Un mythe qui se perpétue au fil du temps
  • Une histoire humaine derrière la légende rock

Les débuts d’une fraternité et l’émergence de tensions sous-jacentes

Pour comprendre les dissensions ultérieures entre Harrison et McCartney, il convient de revenir aux origines mêmes du groupe, lorsque ces jeunes musiciens de Liverpool n’étaient encore que des adolescents en quête de reconnaissance. George Harrison, le plus jeune du quatuor, rejoint le groupe que forment John Lennon et Paul McCartney – bientôt complété par Pete Best, puis par Ringo Starr à la batterie. Dès les premiers instants, Lennon et McCartney s’imposent comme un duo de compositeurs et d’interprètes : l’image très forte des « deux patrons » efface souvent les contributions des autres membres du groupe.

Malgré la présence grandissante de George Harrison, ses premières compositions au sein des Beatles restent limitées. Lennon et McCartney, considérés comme le tandem créatif, lui laissent un espace réduit : sur chaque album, Harrison se voit accorder un ou deux titres, sans bénéficier de la même reconnaissance immédiate que ses deux aînés. Cette situation crée chez lui une forme de frustration qui s’exprime au fil des années, notamment à mesure que son talent de compositeur se précise. Des chansons comme « If I Needed Someone » (1965), « Taxman » (1966) ou encore « Within You Without You » (1967) dévoilent un Harrison à la recherche de sa propre voie artistique : son intérêt pour la musique indienne, pour la spiritualité, et son envie de transcender la pop standard de l’époque, le différencient progressivement de Lennon et McCartney.

Dans les coulisses, l’atmosphère se crispe. Les séances d’enregistrement, surtout à partir de l’album Rubber Soul, puis Revolver, font apparaître de nouveaux contrastes. Paul McCartney, réputé pour son perfectionnisme, peut se montrer directif. Ce trait, s’il contribue à la qualité irréprochable des disques, finit aussi par irriter Harrison, qui se sent parfois relégué au second plan, voire infantilisé. L’exemple des séances pour le titre « Hey Jude », au cours desquelles Harrison propose quelques lignes de guitare que McCartney balaie sèchement, constitue une anecdote célèbre illustrant ce rapport de force.

Au même moment, la relation entre Lennon et McCartney commence à montrer des fissures, largement commentées par la presse. Pourtant, de l’avis de certains observateurs, la tension la plus durable se situe entre Harrison et McCartney, en raison de l’histoire du « cadet » dont les idées ne semblent jamais suffisamment prises en compte. Lorsque l’épisode des sessions de Let It Be survient – immortalisé par le film documentaire désormais devenu culte – l’agacement de Harrison est palpable. Sa volonté de s’affirmer et son ras-le-bol face à l’emprise supposée de Paul McCartney sur les arrangements et les orientations musicales du groupe sont alors exposés aux yeux du public. L’on retrouve aujourd’hui de multiples témoignages sur la fameuse confrontation entre Harrison et McCartney, discrète mais révélatrice, quant à l’accompagnement de guitare pour un passage de la chanson « Two Of Us ».

Ainsi, lorsque les Beatles entament les dernières sessions qui deviendront Abbey Road, l’ambiance est déjà tendue. Bien que ce dernier album officiel du groupe contienne deux chefs-d’œuvre signés Harrison, « Something » et « Here Comes the Sun », l’atmosphère dans les studios d’EMI à Abbey Road demeure pesante. Les quatre musiciens, éreintés par près d’une décennie de vie commune, ne rêvent que d’une chose : retrouver leur liberté créative individuelle.

L’envol de George Harrison : l’ère

All Things Must Pass

et la révélation tardive

Lorsque la séparation des Beatles devient officielle au printemps 1970, l’industrie musicale et les fans attendent avec fébrilité la suite. La logique voudrait que Lennon ou McCartney dominent la scène solo, forts de leur statut de principaux compositeurs du groupe. Pourtant, c’est George Harrison qui crée l’une des plus grandes surprises de cette période agitée. Son triple album All Things Must Pass, sorti à la fin de l’année 1970, rencontre un immense succès commercial et critique. Beaucoup qualifient cette production de plus aboutie parmi les premiers efforts en solo des ex-Beatles.

Cette réussite fulgurante de Harrison illustre à la fois son émancipation définitive et la mine de compositions qu’il avait accumulées au fil des ans, souvent mises de côté lors des discussions internes avec Lennon et McCartney. Grâce à des titres devenus cultes comme « My Sweet Lord » ou « What Is Life », il conquiert un large public en mariant habilement spiritualité, sens mélodique et influences rock. La production de Phil Spector, imposante et ambitieuse, confère à l’ensemble une dimension quasi orchestrale, et le disque s’impose comme une pierre angulaire du rock des années 1970.

Dans ces circonstances, George Harrison apparaît enfin comme un artiste à part entière, dont le succès modifie le regard que l’industrie et ses ex-camarades portent sur lui. En effet, Paul McCartney, qui sort son premier album solo McCartney au printemps 1970, ne reçoit pas les mêmes éloges. Le disque dévoile un McCartney bricolant ses chansons presque seul, avec un certain charme dépouillé, mais il déroute quelque peu la critique, laquelle attendait sans doute un effort plus grandiloquent de la part du co-auteur de « Hey Jude » et de tant d’autres tubes. Les comparaisons avec le colossal All Things Must Pass de Harrison se révèlent parfois sévères pour McCartney, soulignant l’ampleur de la réussite du cadet de la bande.

Les débuts difficiles de Paul McCartney en solo et la naissance de Wings

Paul McCartney, s’il souffre de l’inévitable comparaison avec Lennon, doit également composer avec les succès de George Harrison, voire même l’accueil enthousiaste réservé aux premiers enregistrements de Ringo Starr (dont « It Don’t Come Easy » produit par Harrison). Le public et la presse se demandent pourquoi le perfectionniste McCartney semble peiner à retrouver la magie et la finesse mélodique dont il était capable au sein des Beatles.

Un an après McCartney, il revient avec Ram (1971), un disque davantage produit, où se font entendre quelques pépites mélodiques, mais qui reste néanmoins accueilli tièdement par une partie de la critique. Sa volonté de travailler en duo avec Linda McCartney, moins rompue aux codes du rock, suscite quelques commentaires sarcastiques. Toutefois, certains observateurs reconnaissent déjà l’émergence d’une sensibilité pop caractéristique du McCartney post-Beatles, illustrée par des titres tels que « Uncle Albert/Admiral Halsey » ou « The Back Seat of My Car ».

C’est dans ce contexte que McCartney fonde Wings, groupe dans lequel il s’associe notamment au guitariste Denny Laine, ancien membre des Moody Blues. Dès lors, l’ambition de Paul est claire : reconstruire un collectif à sa main, créer de nouveaux succès, puis repartir en tournée pour renouer avec l’énergie scénique qui a fait la renommée des Beatles dans leurs premières années. Les débuts de Wings sont toutefois laborieux. L’album Wild Life (1971) reçoit un accueil mitigé, mais McCartney persévère. Peu à peu, Wings s’affirme comme l’un des groupes majeurs des années 1970, enchaînant les tubes : « My Love » (1973), « Live and Let Die » (1973), puis l’acclamé Band on the Run (1973) qui assoit définitivement la réputation de Wings et replace Paul au premier plan.

Alors que Harrison surfe encore sur le succès de All Things Must Pass et livre en 1973 un album audacieux, Living in the Material World, McCartney commence à faire oublier ses débuts timides en solo. Les tournées de Wings, la variété de son répertoire et son aisance à marier le rock avec des ballades pop finissent par imposer Paul comme un monstre sacré de la scène internationale. Les fans se retrouvent face à deux anciens Beatles à la trajectoire finalement complémentaire : Harrison, plus discret, qui s’autorise de longues pauses et se consacre à des œuvres plus spirituelles, et McCartney, assoiffé de grands publics, multipliant les concerts à guichets fermés.

La résonance de la critique et la frustration persistante de Harrison

A mesure que la carrière de McCartney s’épanouit, les observateurs guettent les moindres réactions de George Harrison. Tout porte à croire que l’ancien soliste des Beatles n’a guère d’atomes crochus avec l’orientation rock « bruyante » ou les grands shows spectaculaires de Paul. Ce sentiment se confirme à travers certaines déclarations de Harrison, qui explique dans une interview, à la charnière des années 1970 et 1980, avoir peu d’appétence pour le « punky, heavy, tinny stuff ». Harrison se tient à distance de ces styles jugés trop agressifs ou dépourvus de la profondeur qui l’intéresse. Il précise toutefois qu’il aime retrouver chez McCartney ses qualités de mélodiste hors pair, plus que ses élans de rockeur hurlant.

Cette remarque est cohérente avec l’évolution que prend Harrison à la fin des années 1970. Ses disques, tel que 33 & ⅓ (1976) ou George Harrison (1979), se font plus doux, plus pop, incorporant parfois des touches jazzy ou funky, tout en conservant la patte spirituelle qui caractérise l’auteur de « My Sweet Lord ». Harrison assume pleinement ses choix artistiques et son désintérêt pour l’univers punk naissant ou pour le hard rock tapageur. Pendant ce temps, Paul McCartney ne rechigne pas à composer des morceaux aux sonorités plus musclées : on pense à « Hi, Hi, Hi » (1972) qui fait scandale à sa sortie, ou encore à « Live and Let Die », bande originale du James Bond éponyme, mêlant passages orchestraux et guitares saturées.

Le contraste est net. Harrison, fidèle à sa recherche de sérénité et de spiritualité, aime se produire dans un cadre plus intimiste. McCartney, lui, reprend avec Wings le flambeau de la gloire mondiale en se produisant dans de grands stades. Inéluctablement, la distance artistique se creuse entre les deux musiciens. Harrison déclare toutefois, à diverses occasions, qu’il ne nourrit pas de rancune démesurée envers McCartney, mais qu’il reste réfractaire à l’exubérance scénique et à la production « bruyante » qui accompagne certains morceaux de son ancien camarade.

Les années tardives des 1970 : de l’eau sous les ponts et des retrouvailles furtives

Vers la fin des années 1970, les tensions initiales se sont quelque peu estompées. La presse se plaît à souligner que, malgré la légendaire brouille entre Lennon et McCartney, c’est peut-être le duo Harrison-McCartney qui semble le plus difficile à rabibocher. Dans les faits, chacun a fait son chemin, et la curiosité demeure quant à une éventuelle reformation des Beatles. En 1976, lorsque Wings sillonne les routes lors de l’imposante tournée « Wings Over the World », George Harrison se tient loin de cette effervescence. Les deux hommes ne cherchent pas à se croiser sur scène, et aucune performance commune n’est envisagée.

Pourtant, le climat s’apaise. Les disputes passées, les histoires de diss tracks implicites (Lennon et McCartney se sont publiquement invectivés via « How Do You Sleep? » ou des allusions acerbes dans « Too Many People ») appartiennent désormais à un passé que chacun s’efforce de relativiser. Harrison, dans des interviews, reconnaît le génie mélodique de McCartney, tout en réaffirmant sa propre trajectoire. Il est probable qu’à cette époque, l’amertume naissant de la période Let It Be s’estompe dans l’esprit de Harrison, soulagé d’avoir pu prouver sa valeur artistique.

C’est également l’occasion, pour Harrison, d’explorer d’autres horizons. Il collabore avec des amis musiciens, notamment Eric Clapton, et se lie d’amitié avec Tom Petty, au moment où la scène rock américaine prend un virage plus accessible et plus mélodique. Harrison contribue aussi à des projets ponctuels, loin du tintamarre médiatique qui entoure les tournées de McCartney. Les observateurs notent que deux visions du rock coexistent : Harrison s’épanouit dans un univers intime, parfois teinté de nostalgie, tandis que McCartney, inlassable, cherche la foule et la performance grandiose.

L’entrée dans les années 1980 : la confirmation de l’éloignement musical

Lorsque les années 1980 commencent, la scène rock se transforme profondément. Les synthétiseurs, le glam, la new wave, le punk et le post-punk ont tout chamboulé. George Harrison, peu enclin à épouser ces styles, sort des disques de manière sporadique. Ses échecs critiques et commerciaux relatifs, par rapport à ses triomphes antérieurs, ne ternissent pas réellement sa légende, mais confortent son image d’artiste détaché des modes passagères. Harrison préfère la discrétion aux grandes opérations médiatiques, même si des albums comme Somewhere in England (1981) ou Gone Troppo (1982) passent largement sous le radar du grand public, en dehors des cercles de fans.

Paul McCartney, de son côté, continue à faire ce qu’il sait faire de mieux : concevoir des mélodies accrocheuses, parfois avec un excès de production typique des années 1980. Il collabore avec Stevie Wonder sur « Ebony and Ivory » (1982), avec Michael Jackson sur « Say Say Say » (1983), et conserve une visibilité mondiale. Les critiques fusent sur la légèreté de certaines de ses productions, mais le succès populaire reste au rendez-vous.

Sur le plan relationnel, le drame survient en 1980 avec l’assassinat de John Lennon à New York. Cet événement bouleverse tous les anciens Beatles. Harrison et McCartney se retrouvent pour évoquer leur ancien camarade. Les propos blessants et les rancunes passées semblent plus que jamais relégués au rang d’anecdotes d’une autre vie. A ce stade, chaque ex-Beatle comprend combien la vie est éphémère, et bien qu’il n’existe pas un retour officiel à l’harmonie parfaite, l’esprit s’adoucit. Néanmoins, Harrison continue d’observer la carrière de McCartney depuis un point de vue critique. Sans animosité violente, il demeure sceptique quant aux penchants de Paul pour les morceaux trop bruyants ou trop produits.

La renaissance de George Harrison avec les Traveling Wilburys et l’opinion nuancée sur McCartney

Le véritable retour de flamme pour Harrison survient à la fin des années 1980, lorsqu’il s’associe à Jeff Lynne, Tom Petty, Bob Dylan et Roy Orbison pour former les Traveling Wilburys. Ce supergroupe, né presque par hasard, sort deux albums qui rencontrent un énorme succès critique et public, notamment grâce à des titres comme « Handle with Care » ou « End of the Line ». Cette aventure procure à Harrison une visibilité nouvelle, une aura de sage de la pop-rock qui contraste avec la simplicité décontractée de l’entreprise. Il y trouve aussi une atmosphère amicale, loin des impératifs et des tensions qu’il a pu connaître par le passé.

Dans le même temps, Paul McCartney enchaîne disques et tournées, conservant un statut d’icône. Il entame même vers la fin des années 1980 un rapprochement avec un public plus large en se produisant à nouveau dans d’immenses stades. Sa discographie solo s’étoffe : après la période Wings, il signe des albums notables, collaborant notamment avec Elvis Costello sur Flowers in the Dirt (1989). Les chemins de Harrison et McCartney, déjà divergents, deviennent presque irréconciliables d’un point de vue musical : l’un est un boulimique de la scène et un orfèvre de la pop calibrée pour les ondes FM, l’autre se mue en artisan inspiré qui ne cherche plus la reconnaissance des foules, préférant s’entourer d’amis et de complices fidèles pour donner vie à des projets plus confidentiels.

Quand on interroge George Harrison sur les productions les plus rock de McCartney, la réponse demeure toujours la même : il respecte les capacités mélodiques de Paul, mais se sent en décalage avec le style tapageur de certains morceaux. Harrison semble confirmer qu’il n’est guère attiré par un univers musical bruyant et agressif, préférant conserver une approche plus posée, voire introspective, du rock.

Le projet Anthology et l’ultime réunion des Beatles survivants

Au milieu des années 1990, un événement historique secoue la planète Beatles : Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr se retrouvent pour travailler sur le projet Anthology, vaste entreprise documentaire et discographique visant à retracer l’histoire du groupe légendaire. Au-delà de l’aspect commercial, ce projet symbolise, dans l’esprit des fans, une ultime chance de voir les trois survivants collaborer à nouveau. A cette occasion, ils se réunissent en studio pour travailler sur deux démos inédites de John Lennon : « Free as a Bird » et « Real Love ». Bien que la contribution de chacun reste modeste, ce moment fait figure de petite révolution culturelle.

La presse se passionne alors pour les dessous de ces séances. Certains affirment que Harrison et McCartney ont fini par enterrer la hache de guerre, tandis que d’autres estiment que le rapprochement est davantage dicté par l’enjeu patrimonial et financier de l’opération Anthology que par une authentique réconciliation. On sait néanmoins que la série d’entretiens filmés pour la partie documentaire témoigne d’une complicité retrouvée entre les trois hommes, ponctuée de sourires et de plaisanteries.

Cet épisode marque l’un des derniers grands moments de l’unité Beatles, même si ce n’est plus la formation originelle. Dans les mois et années qui suivent, Harrison reprend son chemin, avec une apparente satisfaction d’avoir bouclé un chapitre important de sa vie, tandis que McCartney, inlassablement, continue de publier des albums et de monter sur scène.

Regards croisés sur les héritages musicaux

Si l’on se penche à nouveau sur les sentiments que George Harrison a exprimés quant à la carrière de Paul McCartney, on constate une opinion nuancée. Dans ses interviews, Harrison souligne régulièrement les dons mélodiques indéniables de McCartney, qu’il qualifie parfois de « grand mélodiste ». Ce n’est pas un hasard si Harrison, lui-même fin amateur de belles harmonies, se dit touché par le versant le plus doux, le plus pop de McCartney. Toutefois, il réitère son désintérêt vis-à-vis des morceaux « bruyants », qu’il s’agisse de rock pur et dur ou de ce qu’il appelle « punky, heavy, tinny stuff ».

Cette réticence de Harrison à l’égard du rock plus musclé renvoie à son propre parcours. De son passage auprès de Ravi Shankar à ses explorations mystiques, Harrison a toujours fait le choix d’un rock délicat, voire spirituel, qui puise dans diverses traditions musicales. Il se situe donc aux antipodes de l’énergie brute que peut déployer McCartney sur scène lorsqu’il entame « Live and Let Die » avec force pyrotechnie. Harrison préfère la finesse d’un arrangement acoustique, la luminosité d’un slide guitar posé ou l’atmosphère feutrée d’une ballade à texte.

Nombre de fans auraient souhaité voir Harrison saluer plus ouvertement les succès de Paul McCartney, comme « Band on the Run » ou même ses classiques plus récents. Certains estiment que la jalousie artistique n’a jamais complètement disparu ; d’autres pensent qu’Harrison, tout en se disant heureux du succès de Paul, aurait aimé recevoir un soutien similaire dans ses propres entreprises. Il est vrai que, souvent, la presse ne cesse de comparer leurs carrières solo, rappelant qu’All Things Must Pass reste à ce jour l’un des triomphes absolus post-Beatles, tandis que Paul a lui-même collectionné les tubes sur une plus longue durée.

La dernière décennie de George Harrison et le passage de témoin

La fin des années 1990 et le début des années 2000 sont marqués par des préoccupations plus graves pour George Harrison. Victime d’un cancer, il voit sa santé décliner peu à peu, jusqu’à son décès en novembre 2001. Durant ces dernières années, Harrison se montre plus discret médiatiquement, même s’il poursuit quelques enregistrements. Il est possible qu’avec l’âge et la maladie, certaines brouilles d’autrefois n’aient plus la moindre importance. Paul McCartney, quant à lui, assure de nombreux concerts planétaires et demeure l’une des figures majeures de la musique populaire.

Dans quelques-unes de ses ultimes interviews, Harrison reste cohérent avec lui-même : il ne se métamorphose pas subitement en aficionado de la musique grand public à outrance. Il conserve cette distance critique vis-à-vis de la scène rock surproduite. Néanmoins, on le sent plus serein, plus apaisé, et profondément redevable au passé commun qui l’a uni à McCartney. Leur amitié, forgée depuis l’adolescence, a connu tant de tournants que la rancune semble alors bien dérisoire.

Lorsque Harrison quitte ce monde, Paul McCartney salue publiquement sa mémoire en rappelant la « douceur » et l’humour pince-sans-rire de son ancien camarade. Il évoque aussi le rôle irremplaçable que Harrison a joué dans l’évolution musicale des Beatles, notamment grâce à son apport de la culture indienne, et reconnaît la part capitale qu’il a occupée dans l’histoire du groupe. Il n’est pas exclu qu’en privé, McCartney ait réécouté avec une pointe de nostalgie les albums de son ami, comprenant que l’éloignement artistique n’avait jamais annulé l’affection réciproque.

Une appréciation critique inaltérable, entre rivalité et admiration mutuelle

En fin de compte, la pensée de George Harrison au sujet de la carrière solo de Paul McCartney peut se résumer ainsi : il admirait sincèrement l’art de la mélodie dont Paul était capable, en particulier lorsqu’il s’aventurait dans des terrains plus doux et élaborés, mais il restait hermétique aux grands effets de scène et aux expérimentations plus bruyantes. Cette posture reflète la personnalité même de Harrison, éternellement à la recherche d’une certaine quiétude intérieure, d’une harmonie musicale ancrée dans une inspiration spirituelle ou, du moins, plus posée.

Si l’on veut, aujourd’hui, dresser le bilan de ce dialogue à distance, on peut dire que George Harrison, après l’explosion de All Things Must Pass, a trouvé son équilibre dans une carrière où il n’avait plus besoin de rivaliser avec qui que ce soit. Paul, quant à lui, n’a cessé d’explorer l’univers de la pop et du rock dans toutes ses dimensions, se réinventant à chaque décennie. Les deux musiciens ont donc emprunté des voies parallèles, se retrouvant sporadiquement pour les grandes occasions, telles que l’Anthology, ou pour de rares moments de complicité hors caméra.

Le legs pour les générations futures

Aujourd’hui, l’héritage musical des Beatles se perpétue dans le monde entier. Les nouvelles générations découvrent avec émerveillement les albums du groupe et, par effet de curiosité, s’intéressent également aux carrières solos des quatre membres. S’agissant du duo Harrison-McCartney, l’histoire retient souvent des anicroches et des brouilles, pourtant inévitables dans un groupe où cohabitaient quatre fortes personnalités. Les archives, les témoignages et les interviews plus tardives montrent que, dans l’ensemble, George et Paul ont fini par s’accepter tels qu’ils étaient, avec leurs divergences esthétiques et leurs caractères diamétralement opposés.

Les amateurs de la discographie solo de Harrison soutiennent que All Things Must Pass reste la plus belle pierre philosophale produite par un ex-Beatle, tandis que les inconditionnels de McCartney mettent en avant la longévité extraordinaire de l’auteur-compositeur, capable de remplir des stades à plus de 70 ans. D’autres, moins partisans, admettent que l’un et l’autre ont toujours possédé ce don mélodique rare qui fit la grandeur des Beatles. Tout compte fait, chacun a façonné un pan du rock moderne et influencé une cohorte de musiciens, de la Britpop aux divers mouvements rock alternatifs.

Pour quiconque s’intéresse à la perception qu’avait George Harrison de la carrière solo de Paul McCartney, il est essentiel de rappeler qu’elle est intimement liée à la vision du monde et de la musique que Harrison s’était forgée. Lorsqu’il déclare juger la musique de McCartney « inoffensive » ou qu’il pointe son rejet des « noisy, beaty things », il ne condamne pas pour autant l’ensemble de son œuvre. Il exprime plutôt son choix personnel de s’orienter vers un rock plus feutré et des mélodies sereines, dans la continuité d’un cheminement spirituel amorcé dès la deuxième moitié des années 1960.

Un mythe qui se perpétue au fil du temps

Des décennies après la disparition de George Harrison, la fascination pour la période post-Beatles demeure intacte. Les fans n’ont de cesse de s’interroger : et si George et Paul avaient davantage collaboré ? Auraient-ils pu concevoir, ensemble, un album où la sensibilité mélodique de McCartney aurait épousé la richesse harmonique et la spiritualité de Harrison ? On peut tout à fait imaginer un tel scénario dans un monde parallèle. Mais l’histoire réelle, elle, reste marquée par ces rapports faits de respect, d’admiration, de frustrations parfois, et d’une complicité entravée par les désaccords artistiques.

Au-delà de la dimension anecdotique, ce dialogue indirect entre Harrison et McCartney a enrichi le paysage musical. Chacun a évolué dans un registre distinct : Harrison a marqué la musique pop-rock avec une approche plus subtile, tandis que McCartney a exposé un enthousiasme créatif quasi inaltérable, multipliant les succès commerciaux. Loin d’être contradictoires, ces deux trajectoires renvoient à la multiplicité des esthétiques issues du creuset Beatles, rappelant que si la magie du groupe originel tenait à son alchimie collective, les individualités n’en étaient pas moins fortes.

De nombreux historiens du rock considèrent aujourd’hui que la rivalité feutrée entre Harrison et McCartney, tout comme celle plus médiatisée entre Lennon et McCartney, a contribué à les stimuler mutuellement. Chaque fois qu’un ex-Beatle sortait un disque remarqué, les autres se sentaient encouragés, voire piqués, à poursuivre un chemin créatif singulier. Cette émulation musicale sous-jacente a finalement profité au public, qui s’est retrouvé avec une abondance de disques majeurs dans les années 1970 et 1980.

Une histoire humaine derrière la légende rock

Ce qui demeure particulièrement attachant dans la relation entre Harrison et McCartney, c’est la dimension profondément humaine qui affleure sous l’icône rock. Il est facile d’oublier que ces deux artistes se sont rencontrés alors qu’ils étaient encore adolescents, fréquentant les mêmes bus pour se rendre au lycée, écoutant les disques de rock américain en boucle. Ils ont connu ensemble la gloire absolue, se sont produits devant des foules délirantes, ont traversé l’hystérie collective au temps où « Beatlemania » était sur toutes les lèvres. Et il est tout aussi facile de négliger le fait que deux personnalités complémentaires peuvent entrer en friction lorsque la pression médiatique, l’usure du temps et les défis artistiques s’amoncellent.

Cette histoire ne se réduit pas à un simple duel entre deux musiciens talentueux. Elle raconte aussi le cheminement de chacun dans sa quête d’identité au-delà du groupe : Harrison, résolu à prouver qu’il n’est pas qu’un accompagnateur de luxe, et McCartney, cherchant à consolider son statut de hitmaker et de bête de scène. Les tensions, les silences, les piques à peine voilées dans la presse reflètent la difficulté de rompre avec un passé commun si intense. Pourtant, même si Harrison n’a pas toujours porté aux nues la musique de McCartney, et réciproquement, on ne saurait contester qu’ils partageaient un socle commun d’affection et de souvenirs.

En définitive, George Harrison n’a jamais complètement rejeté Paul McCartney ; il a simplement mis en avant sa subjectivité et ses préférences musicales. A l’ère de la course au volume, Harrison maintenait une perspective plus posée, voire introspective. McCartney, lui, a poursuivi l’exploration de la puissance scénique et de l’essor mélodique sous toutes ses formes, du rock déchaîné aux ballades sentimentales. Cette divergence d’orientations est également le reflet de deux tempéraments : Harrison, méditatif et marqué par son parcours spirituel, et McCartney, inlassablement actif, créatif et soucieux d’établir une connexion directe avec les spectateurs du monde entier.

Au fil des interviews qu’il a pu accorder, Harrison a donc distillé cette vision contrastée : un profond respect pour le talent incontestable de McCartney, associé à une résistance naturelle face à tout ce qui lui semblait trop artificiel ou tapageur. Ce type de jugement, somme toute banal entre artistes différents, prend une dimension particulière parce que ces deux hommes ont fait partie du groupe le plus célèbre de la planète. Chaque nuance de leur opinion croisée se voit amplifiée par l’aura qu’ils possèdent, mais derrière la légende, se cache la réalité de deux musiciens qui, après une adolescence commune, ont emprunté des voies distinctes.

Au bout du compte, lorsqu’on se demande : « Que pensait George Harrison de la carrière solo de Paul McCartney ? », la réponse la plus sincère est qu’il en reconnaissait la force mélodique, tout en n’y trouvant pas toujours son compte sur le plan stylistique. La déception initiale, née de l’impression d’avoir été sous-estimé dans le groupe, s’est peu à peu transformée en un avis critique mais respectueux. Harrison a su pardonner bien des choses à son ancien complice de route, au point que, dans les dernières années de sa vie, la question de la brouille se limitait plus à des nuances de goûts musicaux qu’à un affront personnel.

L’histoire a bien retenu cette ambiguïté : ils n’étaient pas rivaux au point de s’ignorer, mais pas non plus aussi proches que la légende des Beatles aurait pu le laisser penser. Leur complicité initiale, parfois assombrie par les impératifs et les passions, n’a cependant jamais complètement disparu. En témoignent ces quelques instants de franche camaraderie retrouvée au moment de l’Anthology ou au cours de réunions plus privées, hors de portée des caméras. Leur héritage respectif, désormais gravé dans les annales de la musique, offre deux visions complémentaires de la pop et du rock, deux facettes d’un même diamant qui n’a pas fini de scintiller à travers les générations.

Si la rencontre musicale idéale entre George Harrison et Paul McCartney après la séparation n’a jamais pris forme, leurs parcours demeurent un trésor pour les mélomanes. Harrison, en incarnant la quiétude et la profondeur spirituelle, a insufflé une aura particulière dans le patrimoine des ex-Beatles. McCartney, quant à lui, reste une force créative sans relâche, jonglant entre albums pop magistraux et retours sporadiques au rock pur. Tous deux ont enrichi de façon inestimable le panthéon de la musique contemporaine, et leur dualité même confirme à quel point les Beatles, à l’origine, s’épanouissaient dans la confluence de talents et de tempéraments variés.

Au terme de ce parcours étendu, on retient qu’il n’existe pas d’antagonisme radical ou d’hostilité insurmontable dans l’opinion que George Harrison portait sur la carrière de Paul McCartney. L’ancien guitariste soliste, souvent perçu comme le plus discret et le plus réservé du quatuor, a su exprimer sa préférence pour les mélodies délicates de Paul, tout en admettant son peu d’attrait pour les envolées rock retentissantes. Bien que marquée par la frustration accumulée durant les années Beatles, la perception d’Harrison, arrivée à maturité, témoigne d’une compréhension fine des qualités de McCartney. Voilà qui résume la singularité d’un lien forgé dès l’adolescence, et qui aura traversé l’une des plus grandes aventures de l’histoire de la musique avant de s’épanouir, à la fin, dans une appréciation mutuelle – certes imparfaite, mais sincère – de leurs parcours respectifs.


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