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Paul McCartney : retour gagnant avec Flowers in the Dirt

Publié le 05 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1989, Paul McCartney signe un retour artistique marquant avec Flowers in the Dirt. Après des années 80 en demi-teinte, il s’entoure de producteurs prestigieux et collabore étroitement avec Elvis Costello pour retrouver sa créativité. L’album mêle modernité et nostalgie, et marque le début d’une nouvelle ère pour McCartney, saluée par la critique et le public.


En 1989, Paul McCartney est prêt à opérer un retour en force après quelques années créativement en demi-teinte. Son précédent opus de chansons originales, Press to Play (1986), a déçu critique et public, poussant l’ex-Beatle à remettre son travail en question. Conscient qu’il lui faut frapper fort, McCartney s’accorde une gestation plus longue que d’habitude – près de trois ans sans nouvel album studio, une première dans sa carrière. Durant cette période (fin 1987 à début 1989), il compose et enregistre patiemment Flowers in the Dirt en s’entourant de collaborateurs triés sur le volet et en expérimentant divers studios et producteurs.

Choix des producteurs et studios : Désireux de renouveler son son, McCartney fait appel à une pléiade de producteurs renommés, chacun apportant sa touche. Il invite notamment Trevor Horn (architecte du son de Frankie Goes to Hollywood) et son complice Steve Lipson, figures emblématiques de la pop sophistiquée des années 80, à le rejoindre dans son studio personnel de Hog Hill Mill dans le Sussex. Leur mission : injecter un vernis contemporain à certaines chansons. « Ils sont très minutieux. […] Trevor regardait fixement les haut-parleurs en déclarant “Voilà la vraie vue”, nous poussant à nous concentrer entièrement sur la musique » racontera McCartney sur cette collaboration, soulignant la rigueur de ces producteurs stars. Mitchell Froom, claviériste et producteur lié à la scène pop/rock (Crowded House, Elvis Costello), officie également sur plusieurs titres. Par ailleurs, McCartney enregistre une partie de l’album à Los Angeles avec le producteur David Foster – réputé pour ses ballades soignées – notamment pour le titre « We Got Married ». D’autres sessions ont lieu dans des studios londoniens de prestige comme Olympic et AIR Studios. Cette multiplication des lieux et des techniciens du son donne à Flowers in the Dirt une palette sonore riche, même si certains y verront plus tard un excès de « cuisiniers en cuisine » nuisant à la cohérence de l’ensemble. Quoi qu’il en soit, en 1988 et 1989, McCartney n’a qu’un objectif : raviver sa flamme créative et reconquérir le public.

Musiciens et nouvelle équipe : Paul McCartney, multi-instrumentiste, joue comme à son habitude de nombreux instruments tout au long de l’album (basse, guitares, claviers, batteries et même des percussions insolites). Il s’entoure en studio d’une combinaison de vétérans et de nouveaux venus. Sa fidèle épouse Linda McCartney est aux chœurs et claviers d’appoint, assurant comme toujours une présence bienveillante dans le son de Paul. Parmi les nouveaux visages figurent les musiciens qui deviendront son groupe attitré pour la tournée à venir : Hamish Stuart (ex-membre d’Average White Band) à la guitare et à la basse, Robbie McIntosh (ex-Pretenders) à la guitare, Chris Whitten à la batterie et Paul « Wix » Wickens aux claviers. Ces derniers participent à l’enregistrement de certaines chansons, insufflant une énergie neuve en vue de la scène. McCartney sollicite aussi des pointures : le légendaire guitariste de Pink Floyd David Gilmour apporte un solo « très soulful » sur « We Got Married », rehaussant l’émotion de cette chanson autobiographique. Des arrangeurs orchestraux interviennent pour sublimer les ballades : George Martin, ancien producteur des Beatles, signe un subtil arrangement de cordes sur « Put It There », tandis que le chef d’orchestre Clare Fischer (collaborateur de Prince) apporte une touche de jazz feutré aux bois et cordes de « Distractions ». Enfin, des cuivres et même des musiciens de reggae (le percussionniste Jah Bunny) enrichissent la texture de certains morceaux, témoignant de la diversité stylistique que McCartney explore sur cet album.

État d’esprit de McCartney en 1987-1989 : À l’approche de ses 47 ans, Paul McCartney aborde Flowers in the Dirt avec la volonté de prouver qu’il a encore des choses à dire artistiquement. Les années 80 ne l’ont pas épargné – entre la réception mitigée de ses albums et l’ombre persistante du mythe Beatles. Sa rencontre avec Elvis Costello (voir ci-dessous) ranime chez lui le souvenir du partenariat d’écriture qu’il avait jadis avec John Lennon, une comparaison à la fois stimulante et intimidante. « Travailler de près avec un autre auteur-compositeur me rappelait inévitablement John, ce qui était un peu angoissant tant d’années après sa disparition », admettra McCartney rétrospectivement. Mais plutôt que de fuir ce défi, Paul s’y jette à corps perdu. Sa méthode de travail évolue : il n’hésite pas à coécrire, à déléguer la production de certains titres, et à peaufiner inlassablement les arrangements pendant 18 mois. Ce perfectionnisme se ressent dans la finition de l’album. McCartney aborde aussi cette période avec une certaine nostalgie assumée de son héritage musical – conscient que le public attend de lui qu’il se réinvente sans renier ce qui a fait sa renommée. En somme, l’état d’esprit de Paul pendant la gestation de Flowers in the Dirt oscille entre humilité, remise en question et confiance retrouvée : l’humilité de demander conseil à d’autres talents, la remise en question après quelques faux pas, et la confiance retrouvée en ses propres forces créatives une fois les bonnes chansons en main. Toutes ces dimensions convergent dans un album mûri, pensé comme un nouveau départ à la fin des années 1980.

Sommaire

  • Collaborations déterminantes et influence d’Elvis Costello
  • Analyse chanson par chanson
    • 1. My Brave Face
    • 2. Rough Ride
    • 3. You Want Her Too
    • 4. Distractions
    • 5. We Got Married
    • 6. Put It There
    • 7. Figure of Eight
    • 8. This One
    • 9. Don’t Be Careless Love
    • 10. That Day Is Done
    • 11. How Many People
    • 12. Motor of Love
    • 13. Où est le Soleil ? (piste bonus CD)
  • Accueil critique et place de l’album dans la discographie
  • Impact sur la carrière de McCartney et relance de sa crédibilité (fin des années 1980)
  • La tournée mondiale de 1989-1990 : Paul McCartney de retour sur scène
    • Setlist et chansons jouées
    • Réception publique et critiques de la tournée

Collaborations déterminantes et influence d’Elvis Costello

Parmi les ingrédients phares de Flowers in the Dirt, la collaboration de Paul McCartney avec Elvis Costello occupe une place centrale. C’est en effet la première fois depuis l’ère Lennon-McCartney que Paul s’investit dans un partenariat d’écriture aussi poussé avec un autre artiste. Costello, de 16 ans son cadet, est alors une figure respectée de la new wave et de la pop britannique. Leur alliance naît en 1987 : « On montait à l’étage avec deux guitares acoustiques, une tasse de thé, un carnet, et on se lançait : ‘Une idée ?’ – ‘Et ceci ?’ – ‘Pas mal.’ Tout coulait de source, simplement » se souvient McCartney de ces sessions d’écriture à quatre mains, soulignant la spontanéité ludique du processus. L’entente artistique est immédiate : en quelques semaines, le duo écrit près d’une douzaine de chansons. Quatre d’entre elles aboutiront sur Flowers in the Dirt et constituent autant de moments forts de l’album.

Elvis Costello : un « alter ego » à la Lennon – La presse de l’époque ne manque pas de comparer Costello à John Lennon dans son rôle de partenaire franc-tireur. Paul lui-même reconnaît que son compère a ce petit quelque chose d’acide qui lui faisait défaut en solo : « Avec Elvis, c’était nouveau pour moi. Cela dit, il a des similitudes… Elvis a un petit côté Lennon en lui » confiera McCartney plus tard, heureux d’avoir retrouvé un interlocuteur stimulant. Costello, grand fan des Beatles dans son adolescence, n’hésite pas à pousser Paul vers des sonorités et un style plus « Beatlesque », ravivant chez lui certaines habitudes d’écriture. « Je sentais qu’Elvis tirait nos chansons dans une direction un peu Beatle, et ça m’allait très bien » dira McCartney à propos de leur premier single « My Brave Face ». Costello encourage ainsi Paul à ressortir sa célèbre basse Höfner de 1963, symbole des années fastes, et à soigner les harmonies vocales et les structures mélodiques comme au temps des Fab Four. En studio, Elvis co-interprète même le mordant « You Want Her Too » en duo avec Paul, se répartissant les rôles comme deux personnages opposés – l’un candide, l’autre cynique – à la manière des dialogues chantés que pratiquaient Lennon et McCartney (par exemple sur « Getting Better », où Paul clame « It’s getting better all the time » et John rétorque « It couldn’t get much worse! »). « Nous aimons tous deux l’art d’écrire des chansons. Glisser une réponse sarcastique en écho à une ligne innocente, c’est le genre de petites trouvailles qui apportent un yin-yang intéressant au morceau » explique McCartney, ravi de renouer avec ce jeu d’ombres et de lumières dans l’écriture.

Une collaboration fructueuse mais éphémère – L’apport de Costello se traduit par plusieurs titres marquants de l’album. Outre « My Brave Face » (pop énergique et entraînante) et « You Want Her Too » (duo piquant), ils coécrivent la ballade sombre « Don’t Be Careless Love » et le gospel émouvant « That Day Is Done ». Costello apporte des idées de textes incisifs, parfois mélancoliques, tandis que McCartney fournit ses mélodies inimitables – un équilibre salué par les observateurs : « McCartney et Costello avaient trouvé un groove solide mariant le sens mélodique riche de Paul aux paroles tantôt lucides tantôt caustiques d’Elvis ». Cependant, si l’osmose artistique est réelle, la relation de travail n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Paul est habitué depuis la fin des Beatles à garder le contrôle total sur ses disques, et se retrouve face à un partenaire au fort tempérament. Son manager de l’époque, Richard Ogden, confiera que la collaboration « n’était pas entièrement harmonieuse » et qu’il est arrivé à McCartney de pester contre l’attitude de Costello en studio. Elvis peut se montrer insistant, notamment lorsqu’il défend ardemment une approche plus brute et dépouillée des enregistrements, là où Paul pencherait pour un son plus produit. Ces frictions restent cependant mesurées et peut-être salutaires : « J’ai plutôt apprécié lâcher un peu prise pour une fois. […] Pourquoi refuser de céder du terrain à Elvis, ce petit jeune impertinent ? Au contraire, je l’ai fait bien volontiers » dira McCartney non sans humour, ravi de se laisser challenger par son partenaire. Au final, après quelques mois de travail, les deux artistes prennent des chemins séparés. Certaines de leurs compositions communes ne figurent pas sur l’album : Paul en met quelques-unes de côté pour plus tard, tandis qu’Elvis en reprend deux sur son propre disque Spike (1989) – notamment le hit « Veronica » coécrit avec McCartney, qui abordait le thème de la démence sénile de sa grand-mère. D’autres titres issus de leurs séances verront le jour bien plus tard (par exemple « The Lovers That Never Were », publiée par McCartney en 1993). Si la collaboration McCartney/Costello fut brève, son impact sur Flowers in the Dirt est indéniable : elle a revigoré l’inspiration de Paul en lui fournissant un partenaire à sa mesure, tout en conférant à l’album une saveur « rétro-moderne » mêlant la verve des sixties et l’ironie mordante des late eighties.

Autres collaborations marquantes – Bien qu’Elvis Costello occupe le devant de la scène, il convient de noter d’autres contributions extérieures qui ont influencé la direction artistique de Flowers in the Dirt. McCartney s’est ainsi entouré de co-auteurs occasionnels sur des faces B et bonus de l’époque, témoignant de son ouverture du moment : la chanson « Back on My Feet », sortie en 1987 en face B, marquait justement la toute première collaboration McCartney/Costello. De même, « The First Stone » est cosignée par Paul et son nouveau guitariste Hamish Stuart. Sur le titre festif « Party Party », offert aux fans dans un pack spécial, tout le nouveau groupe (Linda, Robbie, Hamish, Wix, Chris) est crédité à l’écriture aux côtés de Paul, signe d’un esprit de bande retrouvé. Enfin, dans l’exploration de son passé musical, McCartney fait un clin d’œil à Buddy Holly (son idole de jeunesse) en empruntant son astuce du knee-slap – des mains frappant les cuisses pour imiter une percussion – sur la chanson acoustique « Put It There ». Ce mélange de collaborations prestigieuses, d’esprit d’équipe et de références assumées aux anciens héros de Paul donne à Flowers in the Dirt une richesse particulière. L’album réussit le pari de marier l’ancien et le moderne : la spontanéité d’une écriture à quatre mains rappelant Lennon/McCartney, l’expertise de producteurs contemporains pointus, et la sincérité de Paul qui puise dans ses souvenirs d’enfance et dans ses influences pour colorer ses nouvelles compositions.

Analyse chanson par chanson

Avec Flowers in the Dirt, Paul McCartney propose une collection éclectique de titres, naviguant entre pop enjouée, rock, ballades intimistes et incursions plus audacieuses. L’album (dans sa version CD) compte 13 pistes, dont nous vous proposons une analyse titre par titre, afin d’en saisir les thèmes, les arrangements et la place dans l’ensemble.

1. My Brave Face

Dès les premières mesures de « My Brave Face », l’auditeur est frappé par le ton enlevé et la mélodie brillante de cette chanson pop-rock. Choisi comme single inaugural, ce titre coécrit avec Elvis Costello donne le la de l’album en combinant l’énergie des Beatles période Rubber Soul à la modernité de 1989. Sur un tempo rapide, McCartney y chante avec malice les efforts d’un homme pour sauver les apparences (« mettre un masque courageux ») après le départ de sa bien-aimée. Derrière l’aspect enjoué se cache ainsi le thème de la solitude d’âge mûr et de la vulnérabilité qu’on dissimule en public. Paul, alors quadragénaire, s’amuse de son propre quotidien dans les paroles (il mentionne ces objets laissés par l’être parti qui le rendent nostalgique) tout en insufflant une dose d’auto-dérision. Collaboration Costello oblige, la construction du morceau est astucieuse : refrains accrocheurs, harmonies vocales travaillées à deux voix, et quelques traits d’humour subtils. La contribution de Costello se fait sentir dans l’écriture ciselée et un certain retour aux fondamentaux : « My Brave Face » fut d’abord écrite en acoustique, guitare contre guitare, avant d’être étoffée en studio en un véritable « duel musical » entre Paul et Elvis. Sur le pont final, McCartney laisse transparaître une fêlure dans sa voix lorsqu’il clame “Now that I’m alone again, I can’t stop breaking down” (« Maintenant que je suis à nouveau seul, je n’arrête pas de m’effondrer »), donnant à cette chanson légère une résonance plus profonde, quasi désespérée. Musicalement, My Brave Face allie guitares scintillantes, basse mélodique à la McCartney, et claviers discrets assurant l’arrière-plan. La production de Mitchell Froom et de McCartney garde l’ensemble dynamique et direct, sans excès. En somme, « My Brave Face » s’impose comme une ouverture éclatante et confiante, saluée comme l’un des meilleurs titres de la discographie post-Beatles de Paul. D’ailleurs, ce morceau deviendra son dernier véritable hit aux États-Unis (atteignant le Top 40 en 1989) et un succès notable au Royaume-Uni, preuve que McCartney savait encore composer un tube intemporel, plus de vingt ans après Hey Jude.

2. Rough Ride

Changement d’ambiance avec « Rough Ride », le deuxième titre, qui nous plonge dans un univers plus urbain et moite. Entièrement écrite par McCartney, cette chanson mid-tempo flirte avec le funk et la soul, portée par une ligne de basse profonde, des claviers atmosphériques et un groove saccadé. Pour la produire, Paul a convié Trevor Horn et Steve Lipson, grands architectes du son 80’s, à expérimenter avec lui. « Rough Ride est née en studio, on a cuisiné ce petit morceau ensemble. Je voulais un feeling contemporain, un peu urbain chic, et je trouve qu’on y est arrivés » explique McCartney sur la genèse de ce titre. Le chanteur prend lui-même la batterie sur ce morceau, ajoutant un jeu percussif simple mais efficace – il avoue aimer enfiler le costume de batteur dès que l’occasion se présente, utilisant d’ailleurs une configuration de batterie identique à celle de Ringo Starr pour sonner vrai. Sur le plan lyrique, « Rough Ride » évoque les hauts et bas d’une relation en usant de la métaphore du voyage mouvementé (« c’est une route cahoteuse, mais on va s’en sortir »). McCartney y délivre une performance vocale souple, presque murmurée par moments, qui renforce le côté sensuel du morceau. En arrière-plan, on distingue des cuivres discrets et des chœurs éthérés qui habillent le refrain. Certains critiques de l’époque y ont vu une tentative réussie de McCartney de sonner moderne sans renier sa patte mélodique. D’autres, rétrospectivement, jugent le morceau un peu daté par sa production très ancrée fin 80’s (les synthétiseurs et la programmation rythmique typiques). Il n’en reste pas moins que Rough Ride apporte de la diversité à l’album, explorant un registre groovy inédit pour Paul. Le morceau prendra tout son envol sur scène lors de la tournée suivante, où le groupe en livrera une version plus rock et énergique. Sur l’album, Rough Ride est comme une halte nocturne dans l’excursion musicale de Flowers in the Dirt, offrant une atmosphère feutrée après l’éclat pop de la première plage.

3. You Want Her Too

Troisième piste de l’album, « You Want Her Too » est un duo théâtral entre Paul McCartney et Elvis Costello, empreint d’une malice palpable. Coécrit par le tandem, ce morceau adopte un style cabaret-rock original, presque une sorte de chanson à la manière d’une comédie musicale ou d’un pub song britannique. Paul et Elvis y incarnent deux protagonistes se disputant (implicitement) les faveurs d’une même femme : la voix de McCartney est celle du soupirant amoureux et un brin naïf, tandis que Costello intervient en contrepoint avec des répliques acerbes, jouant le rôle du cynique jaloux. « C’était une des chansons de la “fournée Elvis”. Travailler avec lui était un plaisir, il lançait sans cesse des idées qui nous mettaient sur la bonne voie », raconte McCartney. L’inspiration est venue de leurs échanges d’histoires familiales sur Liverpool – les deux hommes, d’origines modestes du nord de l’Angleterre, partageaient des anecdotes sur des tantes excentriques ou des souvenirs de jeunesse, qui ont nourri l’ambiance narrative du morceau. Musicalement, « You Want Her Too » se distingue par son allure de marche syncopée, presque martiale : la batterie et la basse avancent d’un pas lourd, tandis que des cuivres (trompette et cor) accentuent le caractère un peu ironique de la mélodie. L’arrangement rappelle par instants les fanfares ou les musiques de cirque, ce qui sied au duel vocal savoureux entre Paul et Elvis. McCartney a confié avoir pensé à « Getting Better » des Beatles comme modèle pour le truc du « gentil versus méchant » dans les chœurs. En effet, chaque phrase innocente de Paul (« You want her too, you want her too? ») se voit renvoyée par une pique cinglante de Costello. Cette structure en call and response donne tout son piquant à la chanson, rappelant les joutes verbales Lennon/McCartney d’antan. Bien que n’ayant pas été exploitée en single, You Want Her Too a été remarquée par la critique pour son esprit et son originalité. Costello y déploie un humour grinçant très Lennonien, ce qui lui a valu d’être salué pour ce caméo « acerbe façon John Lennon » au sein de l’album. Quant à McCartney, il semble s’amuser follement dans ce dialogue, modulant sa voix tantôt suppliante, tantôt faussement offusquée. En trois minutes, You Want Her Too parvient à raconter une histoire – celle d’un triangle amoureux sous forme de duel verbal – tout en enrichissant la palette sonore de l’album d’une touche rétro et caustique. C’est l’exemple parfait de l’impact de Costello sur la direction artistique de Flowers in the Dirt : grâce à lui, Paul ose des choses différentes, s’autorisant un sarcasme et une autodérision qu’on ne lui voyait plus depuis longtemps.

4. Distractions

Avec « Distractions », McCartney nous offre une parenthèse de douceur et de raffinement au cœur de l’album. Cette ballade, qu’il classe lui-même parmi ses préférées de Flowers in the Dirt, déploie une atmosphère intimiste où se mêlent guitare acoustique délicate, basse ronde et surtout un somptueux arrangement de cordes et de bois. Paul a en effet fait appel à l’orchestrateur Clare Fischer pour habiller ce morceau d’une couleur jazz-pop élégante. Anecdote savoureuse : en entendant parler d’un certain « Clare » Fischer, McCartney pensait avoir affaire à une femme, avant de découvrir que ce magicien des arrangements était un homme d’âge mûr – « un génie », s’empresse-t-il d’ajouter, conquis par le résultat. Les clarinettes et hautbois tissent de fines arabesques autour de la mélodie, rappelant par instants les orchestrations des chansons de bossa nova ou certaines ballades des Beatles (on pense à « For No One » pour l’économie de notes et la mélancolie retenue). Sur le plan des paroles, « Distractions » aborde un thème universel : la difficulté de vivre pleinement une histoire d’amour face aux mille distractions du quotidien. Paul y exprime le souhait de s’extraire du tumulte – travail, obligations, mondanités – pour profiter simplement de l’être aimé. « Si tu aimes quelqu’un, tu voudrais juste passer tout ton temps avec, vivre les meilleurs moments… Mais la vie t’oblige à faire mille autres choses, ce sont toutes ces distractions » explique-t-il en substance. On sent dans ce texte l’écho de la propre vie de McCartney, partagé entre sa vie de famille (il est marié à Linda et père de jeunes enfants à l’époque) et ses responsabilités de rockstar. Sa voix, posée et sincère, porte une émotion subtile, surtout dans les mots “only love can get through all these distractions” (« il n’y a que l’amour pour surmonter toutes ces distractions »). Musicalement, Distractions se distingue par son absence de batterie : la rythmique est entièrement suggérée par la guitare nylon et quelques percussions feutrées, ce qui donne au morceau une fluidité presque flottante. La basse de Paul, discrète, n’entre qu’au bout d’une minute, accentuant le sentiment d’apesanteur. L’ensemble dégage une grâce paisible, qui a séduit les critiques soulignant la « beauté déchirante » et la finesse de cette composition. « Distractions » n’a pas été un tube, mais reste considérée rétrospectivement comme une pépite cachée de l’album, témoignant de la capacité de McCartney à écrire des ballades mûres et personnelles à cette étape de sa carrière.

5. We Got Married

Initialement reléguée au début de la face B sur le vinyle, « We Got Married » est pourtant l’une des pièces maîtresses de Flowers in the Dirt. Cette chanson mid-tempo, à la fois romantique et grandiose, a une histoire particulière : Paul l’avait en partie composée quelques années plus tôt, lors de sessions avec le producteur Phil Ramone en 1987, avant de la retravailler pour l’album avec le producteur David Foster. Thématiquement, « We Got Married » est une évocation semi-autobiographique de l’euphorie des débuts du mariage. « Ce n’est pas totalement notre autobiographie avec Linda, mais ça en capture l’esprit – le frisson des premiers temps de notre union. En gros, c’est notre histoire » confie McCartney, pour qui la chanson ravive de tendres souvenirs. On le croit sur parole tant les paroles respirent l’authenticité des émotions vécues : Paul y décrit la complicité naïve des jeunes mariés, les petits détails du quotidien à deux, cette impression que “one and one is two” (en référence à l’union de deux êtres). La musique, elle, traduit habilement cette montée en puissance des sentiments : le morceau débute doucement avec une guitare électrique planante, puis s’étoffe progressivement. Un élément notable est le solo de guitare électrique assuré par David Gilmour. Le célèbre membre de Pink Floyd, invité de luxe, déploie un solo « très empreint d’âme », dixit McCartney, qui apporte une profondeur dramatique à la chanson. Ce solo, tout en sustain et en feeling, s’élève dans le pont comme une montée de passion, contrastant avec la voix posée de Paul. Par ailleurs, We Got Married bénéficie d’une rythmique puissante (la batterie de Dave Mattacks, emprunté au groupe Fairport Convention, confère un drive rock solide au morceau). Des nappes de claviers et des chœurs discrets de Linda viennent enrichir le tableau sonore, typique des ballades rock sophistiquées de la fin des années 80. Lors de la tournée mondiale suivante, Paul choisira d’ouvrir ses concerts avec « Figure of Eight », mais « We Got Married » figurera aussi en bonne place dans la setlist, devenant un moment fort du show où Gilmour le rejoindra même sur scène lors d’un concert événement (à Knebworth en 1990). Sur album, la chanson a été saluée pour son honnêteté et son intensité progressive. Si certains critiques américains la trouvèrent un peu trop policée à la sortie, elle est aujourd’hui réévaluée comme une belle réussite, authentique et sans mièvrerie excessive. Conçue comme une déclaration d’amour rétrospective de Paul à Linda, We Got Married s’inscrit dans la lignée de ses grandes ballades sentimentales (telle « Maybe I’m Amazed »), avec la maturité en plus. Un titre qui gagne en profondeur à chaque écoute, porté par l’émotion sincère d’un McCartney inspiré.

6. Put It There

Chanson la plus courte de l’album (à peine 2 minutes), « Put It There » est un petit bijou d’acoustique et de simplicité, dans la tradition des morceaux intimistes de Paul McCartney. Ici, pas de batterie tonitruante ni d’arrangement pompeux : juste la voix de Paul, une guitare acoustique arpégée et quelques touches d’orchestre bien placées. Le titre tire son origine d’une expression affectueuse du père de Paul. « “Put it there (if it weighs a ton)” était une phrase que mon père, un bon vieux Liverpudlien plein d’humour, lançait en tendant la main pour saluer – en gros, “serre-moi la main, même si elle pèse une tonne” » explique McCartney. Fasciné enfant par ces tournures farfelues de son père Jim, Paul a voulu en faire le point de départ d’une chanson sur la relation père-fils. Les paroles adressent un message de réconfort d’un père à son jeune garçon, l’invitant à partager ses soucis en toute confiance (« Mets-la là, si ça pèse une tonne, ça ne fera de mal à personne » pourrait-on traduire). On sent poindre derrière cette vignette l’hommage de Paul à son propre père, disparu en 1976, et plus largement l’idée de transmission intergénérationnelle. Musicalement, Put It There est d’une délicatesse exquise. McCartney y joue d’une guitare acoustique folk aux accents légèrement celtiques, rappelant qu’il est aussi un excellent fingerpicker. Sa ligne de basse subtile vient soutenir discrètement l’harmonie. L’arrangement est enrichi par un motif de quatuor à cordes apporté par George Martin, le vieux complice, dont l’orchestration toute en sobriété s’insère à mi-parcours du morceau. Un autre détail charmant : la percussion minimale du morceau consiste en un tapotement de mains sur les genoux, ce fameux knee-percussion inspiré directement du Everyday de Buddy Holly. Paul révèle même le secret pour obtenir le bon son : « il faut porter un jean pour frapper les cuisses, le tissu donne la bonne résonance », glisse-t-il avec humour. En à peine deux minutes, « Put It There » touche par sa sincérité et sa concision. La critique de 1989 saluera cette comptine comme un rayon de simplicité au milieu des productions plus élaborées de l’album, preuve que McCartney n’a rien perdu de son art pour écrire des morceaux acoustiques mémorables. Aujourd’hui encore, beaucoup de fans considèrent Put It There comme un trésor caché de la fin des années 80, un morceau à la fois nostalgique et réconfortant qui évoque l’importance des liens familiaux. À noter que Paul en fera le titre d’un documentaire sorti en 1989 (Put It There, retraçant la préparation de l’album et de la tournée), signe de l’affection particulière qu’il porte à cette chanson épurée et personnelle.

7. Figure of Eight

Avec « Figure of Eight », on retourne vers un son plus rock, énergique et positif. Ce titre up-tempo, qui ouvre la face B du vinyle, est bâti sur un riff de guitare entraînant et un rythme enlevé. McCartney, seul auteur et producteur ici avec l’appui de Trevor Horn et Steve Lipson, y délivre un message à la fois simple et universel : ne pas rester coincé dans un cercle vicieux (une « figure en huit ») de négativité, mais choisir l’amour plutôt que la haine. « J’aimais la philosophie derrière les paroles – “Better to love than to give in to hate” – ce qui résonne étrangement avec le climat actuel des élections américaines » confiait Paul dans un clin d’œil en 2017, prouvant la portée intemporelle de son texte. Effectivement, au-delà de la romance, Figure of Eight peut s’entendre comme un appel général à briser le cycle des conflits et à répandre de bonnes ondes. Musicalement, le morceau allie l’efficacité pop-rock de McCartney à des sonorités fin 80’s. La production Horn/Lipson apporte une petite dose de vernis moderne : on note quelques programmations rythmiques en soutien de la batterie, et une basse bien mise en avant au mix. Les guitares – acoustique rythmique et électrique solo – dialoguent pour créer une texture sonore riche. Paul chante avec aplomb, modulant sa voix entre couplets résolus et refrains plus envolés. Un fait notable concernant « Figure of Eight » est son destin scénique : McCartney l’apprécie tant qu’il l’utilisera pour ouvrir pratiquement tous les concerts de sa tournée mondiale 1989-1990. En live, le morceau gagne encore en intensité, rallongé et musclé par le groupe (une version enregistrée en concert sortira d’ailleurs en single fin 1989). Sur l’album, Figure of Eight apporte un coup de fouet bienvenu après plusieurs titres plus calmes, et démontre que Paul sait toujours composer des rock songs entraînantes et porteuses d’un message positif. Certains critiques ont pu trouver la version studio un brin sage comparée au potentiel de la chanson, mais la mélodie accrocheuse et le refrain entêtant ont fait mouche. Ce titre complète idéalement le tableau de Flowers in the Dirt en rappelant l’héritage rock’n’roll de McCartney, marié à son optimisme inébranlable. Better to love than to hate – une maxime simple, mais qui sonne juste, surtout chantée par l’une des figures les plus bienveillantes de la musique pop.

8. This One

Le huitième morceau, « This One », est sans doute le plus pop et le plus immédiat de l’album, dans la veine mélodique classique de McCartney. Sorti en deuxième single à l’été 1989, ce titre est construit comme un tube : tempo modéré, refrain fédérateur, arrangements lumineux. Le point de départ de la chanson est un jeu de mots tout simple : « this one » en anglais (celui-ci, celle-ci) sonnant comme « this swan » (ce cygne). « Je suis très joueur avec les mots. Quand j’ai entendu “this one”, j’ai imaginé “this swan” et l’image d’un cygne comme dans l’art hindou – Krishna voguant sur un cygne au milieu des nénuphars – m’a séduit. C’est parti de là » explique Paul. Il en résulte un texte un peu surréaliste où il est question d’un amoureux qui promet que, cette fois, il exprimera tout son amour avant qu’il ne soit trop tard. Sous l’apparente légèreté, McCartney glisse donc l’idée qu’il ne faut pas remettre au lendemain les élans du cœur – un thème qui lui est cher. Musicalement, This One se caractérise par son ambiance joyeuse et estivale. L’introduction a une touche légèrement exotique avec une guitare à l’effet proche du sitar ou de la cithare (Paul joue peut-être du swarmandal, petit instrument indien, ou utilise un effet pour imiter ce timbre) rappelant l’inspiration orientale évoquée. Puis le couplet s’installe sur une base pop traditionnelle – guitare électrique claire, basse mélodique, clavier discret – avant de déboucher sur un refrain ensoleillé porté par des harmonies vocales riches. La mélodie, très accrocheuse, s’insinue facilement en tête. D’ailleurs, le single marchera bien en Angleterre (Top 20) et deviendra un favori des fans. Le clip vidéo de « This One » a lui aussi marqué les esprits par son originalité psychédélique : Paul et Linda y apparaissent en habits traditionnels indiens, assis en tailleur, tandis que des images kaléidoscopiques mêlent symboles orientaux et fantaisie sixties. McCartney s’y montre les paupières peintes d’yeux géants, clin d’œil amusant à la spiritualité pop des Beatles de 1967. Ce visuel audacieux, réalisé par Tim Pope, accentue encore le caractère onirique de la chanson. Sur l’album, This One remplit parfaitement son rôle de single pop entraînant et positif. La critique saluera son refrain « effortlessly hooky » (au hook imparable) et sa production équilibrée qui évite de surcharger la chanson. En clair, This One prouve qu’en 1989, McCartney n’a rien perdu de son talent pour concocter de la pop sucrée et raffinée. Derrière sa légèreté apparente, ce titre rappelle aussi une leçon simple : saisir l’instant présent pour dire « je t’aime », car l’occasion manquée pourrait ne jamais se représenter. Une philosophie carpe diem toute maccartnienne, joliment emballée dans l’un des morceaux les plus lumineux de Flowers in the Dirt.

9. Don’t Be Careless Love

Retour à une atmosphère plus sombre avec « Don’t Be Careless Love », l’une des collaborations McCartney/Costello les plus intrigantes de l’album. Cette chanson présente une facette onirique et inquiétante, assez rare chez McCartney. Sur une base de pop expérimentale mid-tempo, Paul chante d’une voix délicate, souvent en falsetto, une mise en garde étrange adressée à sa bien-aimée : « Ne sois pas négligente, mon amour ». Les paroles évoquent en effet des images de cauchemars où l’être cher serait en danger (un vers parle de « se faire brûler les pieds » dans son sommeil), traduisant l’angoisse de perdre l’autre de façon violente ou absurde. Cette tonalité anxiogène tranche avec le reste de l’album et porte clairement la patte de Costello, connu pour ses textes parfois tortueux. La structure du morceau est particulière : les couplets, éthérés, laissent place à un refrain un peu plus rythmé où Paul clame le titre dans les aigus, soutenu par des chœurs presque fantomatiques. La production reste minimaliste – probablement volontairement – avec un piano discret, quelques accords d’orgue, une basse en appui, et une rythmique subtile (la batterie est jouée aux balais ou de manière feutrée). On y perçoit également des effets de studio, comme des échos et des voix trafiquées en arrière-plan, renforçant l’aspect surréaliste de la chanson. Elvis Costello a participé à la production de ce titre aux côtés de McCartney et Mitchell Froom, cherchant sans doute à préserver son caractère dépouillé. Si Don’t Be Careless Love peut dérouter l’auditeur habitué aux mélodies claires de McCartney, elle n’en reste pas moins fascinante par son ambiance. On y entend McCartney explorer ses peurs intimes (peur du veuvage, peur de l’abandon) dans un écrin quasi hypnotique. Ce n’est pas un morceau destiné à être radiophonique, et d’ailleurs il n’a pas fait l’unanimité auprès des critiques : certains l’ont jugé trop sinueux ou mineur. D’autres, au contraire, saluent l’audace de McCartney d’être sorti de sa zone de confort, offrant une composition presque alternative. Sur un album cherchant à prouver la vitalité retrouvée de Paul, Don’t Be Careless Love joue le rôle de l’expérimentation introspective. Elle témoigne de la liberté artistique que McCartney s’est autorisée durant ces sessions foisonnantes avec Costello, quitte à ce que le résultat soit moins accessible. En somme, ce titre onirique agit comme un interlude légèrement dérangeant, ajoutant des nuances d’ombre à la palette lumineuse de Flowers in the Dirt. À écouter tard le soir pour mieux en goûter l’étrangeté mélancolique.

10. That Day Is Done

Dans « That Day Is Done », McCartney et Costello livrent une ballade soul poignante, chargée d’émotion retenue. Construite comme un gospel profane, cette chanson lente se distingue par son ambiance funèbre et son intensité croissante. Les origines de « That Day Is Done » plongent dans l’histoire personnelle d’Elvis Costello : « Elvis me parlait un jour de l’enterrement de sa tante (en réalité sa grand-mère) et de l’effet que cela lui avait fait. C’est de là qu’est venue l’idée de la chanson – j’ai eu le plaisir de l’écrire avec lui à partir de cette base » raconte McCartney. En effet, Costello révélera plus tard que le texte de « That Day Is Done » est en quelque sorte la « suite malheureuse » de son titre « Veronica » (qui évoquait sa grand-mère atteinte d’Alzheimer) – la suite, c’est-à-dire le jour de ses funérailles. Les paroles, empreintes de tristesse, décrivent quelqu’un ramenant des fleurs fanées (flowers in the dirt, d’où le titre de l’album) après un enterrement, accablé de remords et de chagrin maintenant « que ce jour est venu » (that day is done). On sent bien que la mort et la culpabilité sont au cœur du propos, ce qui est assez inhabituel pour McCartney – plus familier des thèmes amoureux. C’est sans doute la touche de Costello qui l’a amené sur ce terrain plus sombre. Musicalement, la chanson s’appuie sur un piano d’église et une rythmique presque martiale, évoquant une procession. McCartney livre une de ses performances vocales les plus intenses de l’album, sa voix se faisant tour à tour grave et puissante, particulièrement sur le dernier refrain où il laisse éclater sa peine dans une montée soul à fleur de peau. Des chœurs gospel (en réalité Paul et Elvis en multi-pistes, appuyés possiblement par Linda) reprennent l’accroche “that day is done” comme un mantra, renforçant l’aspect liturgique du morceau. Un orgue Hammond et des cuivres discrets apportent une couleur noire-américaine, entre New Orleans et Memphis, prolongeant l’influence gospel. La production, assurée par McCartney, Costello, Froom et Dorfsman, garde un équilibre sobre qui met en valeur l’interprétation vocale. That Day Is Done clôt la participation de Costello sur l’album avec brio, si bien que certains critiques la considèrent comme le climax émotionnel de Flowers in the Dirt. Le Los Angeles Times à l’époque a salué « la performance vocale magistrale de McCartney, gorgée de soul, sur ce titre coécrit avec Costello », et nombre d’analystes ultérieurs notent qu’on n’avait plus entendu Paul chanter avec une telle ferveur depuis Tug of War. Effectivement, cette chanson permet à McCartney de puiser dans un registre soulful qu’il n’exploite pas souvent, rappelant qu’il a grandi en écoutant Ray Charles et les chœurs gospel. En résumé, That Day Is Done est une pièce maîtresse de l’album, à la fois sombre et cathartique. Elle justifie à elle seule la collaboration McCartney/Costello en montrant combien l’alliance de leurs sensibilités peut engendrer de la grande musique, profonde et intemporelle.

11. How Many People

Après l’émotion gospel de That Day Is Done, Paul McCartney change radicalement de ton avec « How Many People ». Ce onzième titre est un morceau aux influences reggae, ensoleillé en apparence mais porteur d’un message engagé. McCartney y rend hommage à une cause écologique et humanitaire : la chanson est écrite en réaction à l’assassinat du militant écologiste brésilien Chico Mendes, survenu en décembre 1988, qui avait profondément choqué l’opinion mondiale. Sans le nommer explicitement, Paul s’adresse aux « gens qui se battent pour la planète et la paix », et déplore que tant de personnes de valeur quittent ce monde injustement (*« Combien de gens devront tomber ? » est le refrain récurrent). Sur un rythme chaloupé rappelant les sonorités des Caraïbes, McCartney pose cette question simple mais lourde de sens, appelant à plus de compassion. Musicalement, How Many People se distingue par sa guitare rythmique en contretemps et sa ligne de basse bondissante, typiques du reggae. Paul, grand amateur de ce genre (il avait déjà expérimenté des vibes reggae sur « C Moon » ou « Girlfriend »), délivre ici un reggae-pop très accessible. Des cuivres viennent ponctuer le morceau de façon festive – on peut entendre une trompette et un saxophone, comme dans un orchestre de reggae ou de ska. McCartney prend un accent légèrement nonchalant pour chanter, presque comme s’il fredonnait sur une plage. Cependant, derrière l’allégresse musicale perce une vraie gravité dans le texte, qui élève le morceau au-delà du simple pastiche. Trevor Horn et Steve Lipson, aux manettes de la production sur ce titre, enrichissent l’arrangement de petites trouvailles : percussions additionnelles, chœurs légers, et même l’apport d’un percussionniste jamaïcain (crédité “Jah Bunny” sur l’album) pour authentifier le groove. How Many People n’a pas fait l’objet d’un single majeur, mais Paul l’interprétera occasionnellement en concert, notamment dans des pays sensibles aux questions écologiques. Les critiques en 1989 ont salué la bonne intention du morceau, même si certains l’ont trouvé musicalement un peu anodin comparé à d’autres pistes plus fortes de l’album. Avec le recul, on peut voir dans How Many People l’une des premières chansons ouvertement « vertes » de McCartney, prélude à son engagement écologiste plus affiché dans les décennies suivantes (il deviendra notamment militant pour la cause animale et la végétarisation). Sur Flowers in the Dirt, cette chanson apporte une touche d’altruisme et de world music, élargissant encore la palette déjà riche de l’album. C’est aussi un clin d’œil aux années 80 finissantes, où de nombreux artistes chantaient pour des causes (famine, apartheid, environnement). McCartney, lui, le fait à sa manière : sans slogan tonitruant, mais avec une chanson douce-amère, à la fois détendue dans le son et sérieuse dans le propos, nous invitant à réfléchir au sort des « héros du quotidien » qui luttent pour un monde meilleur.

12. Motor of Love

Dernière véritable chanson de l’album (juste avant le bonus final), « Motor of Love » est une ballade ample et romantique, souvent mentionnée comme le slow de clôture de Flowers in the Dirt. Entièrement composée par McCartney, elle est produite en collaboration avec Chris Hughes et Ross Cullum – connus pour leur travail avec Tears For Fears – ce qui se ressent dans son style très léché, typique de la fin des années 80. “Motor of Love” est une métaphore filée comparant l’amour au moteur qui fait avancer la vie. Paul y chante son dévouement total, déclarant que c’est ce « moteur d’amour » intérieur qui le guide et le soutient. Sur près de six minutes (c’est la chanson la plus longue de l’album), McCartney déploie un véritable tapis sonore : introduction au synthétiseur vaporeux, piano électrique, chœurs angéliques et percussions synthétiques douces. Sa voix, très douce et presque susurrée sur les couplets, s’envole par moments dans des élans un peu plus appuyés sur le refrain, soutenue par des harmonies vocales qui renforcent l’aspect emphatique. On retrouve dans ce titre la veine des ballades sentimentales ultra-produites de Paul, comme « Through Our Love » dans les années 80. Néanmoins, “Motor of Love” a divisé les critiques. À sa sortie, si l’album dans son ensemble a été loué, plusieurs journalistes ont pointé du doigt ce morceau en particulier comme un excès de sucre closant l’album sur une note un peu mièvre. Par exemple, un critique notait qu’en s’associant à des producteurs high-tech, McCartney avait transformé la fin de Flowers in the Dirt en une « longue lamentation sirupeuse » avec Motor of Love, un titre qualifié de l’un des plus languissants de sa carrière. Effectivement, le morceau est lent, sans véritable crescendo, et maintient une atmosphère planante du début à la fin – ce qui peut sembler longuet pour certains. Les couplets s’étirent sur des accords simples, le refrain répète la métaphore sans la développer énormément, si bien qu’à la cinquième minute, le climax n’apporte pas de surprise majeure. Un journaliste ira jusqu’à comparer l’ambiance de Motor of Love à celle d’un « groupe chrétien un peu déphasé essayant de faire un slow pop », regrettant que la chanson plonge l’auditeur dans une quasi-torpeur. Ces jugements sévères illustrent combien Motor of Love a pu désarçonner ceux qui espéraient une conclusion plus nerveuse. D’un autre côté, certains fans apprécient justement ce bain de douceur finale, considérant que la voix de McCartney y est sincère et que le morceau, bien que surproduit, conserve un charme mélodique indéniable (le refrain, notamment, est assez marquant dans sa progression d’accords). On pourrait dire que Motor of Love est un peu l’héritière de chansons comme « My Love » (1973) ou « Only Love Remains » (1986) – des ballades romantiques que Paul affectionne, quitte à flirter avec le sirupeux. En clôturant (presque) l’album sur cette déclaration d’amour inconditionnel, McCartney prend peut-être un risque artistique, mais reste fidèle à lui-même : un éternel optimiste croyant au pouvoir de l’amour, même au risque d’en faire trop. Pour l’équilibre du disque, heureusement, une surprise finale plus rythmée vient immédiatement réveiller l’auditeur…

13. Où est le Soleil ? (piste bonus CD)

En guise de final (sur la version CD et cassette de l’album), Flowers in the Dirt propose un virage à 180 degrés avec « Où est le Soleil ? ». Ce morceau électro-pop expérimental est très différent du reste de l’album, presque entièrement instrumental hormis le titre répété en français par Paul (« Où est le soleil ? »). Conçue comme un clin d’œil aux musiques de danse de l’époque, la chanson aligne un groove funky, des samples et boucles électroniques, et des paroles minimalistes. On y entend McCartney s’amuser avec les machines : boîtes à rythmes entraînantes, claviers aux sons techno naissants, et riffs de guitare filtrés. Le morceau a d’ailleurs fait l’objet de remixes en maxi-single, soulignant sa vocation de piste dansante. Sorti aux États-Unis en single destiné aux clubs en 1989, « Où est le Soleil ? » n’est pas une chanson traditionnelle mais plutôt un jam moderne, fruit des sessions avec Trevor Horn et Steve Lipson qui en sont coproducteurs. McCartney y répète cette question « où est le soleil ? » sur fond de rythmes syncopés, ce qui prend en 1989 une résonance écologique (certains y voient une référence à l’ensoleillement menacé par la pollution) ou simplement festive. Un critique a plus tard noté que *« Où est le Soleil ?» sonnait comme un hymne bondissant sur les effets catastrophiques de la pollution atmosphérique – “où est passé le soleil ?” – et qu’avec le recul, cela donne presque la nostalgie de l’époque où l’on dansait en pensant au climat qui change ». Quoi qu’il en soit, ce titre atypique apporte une bouffée d’air frais et conclut l’album sur une note ludique et avant-gardiste. Après la torréfaction émotionnelle de Motor of Love, Où est le Soleil ? agit comme un rappel à la fête – the party’s not over! McCartney prouve qu’à presque 47 ans, il peut encore s’amuser et expérimenter comme un jeune premier dans le studio. Ce n’est certes pas le morceau le plus mémorable de sa carrière, mais il illustre bien l’éclectisme de Flowers in the Dirt et la volonté de Paul de ne pas se cantonner à une formule. Et pour les francophones, entendre McCartney chanter dans la langue de Molière ce refrain anodin mais entêtant est un petit plaisir en soi.

(À noter : l’édition vinyle originale s’arrêtait à « Motor of Love », mais l’édition CD ajoutait « Où est le Soleil ?» en bonus. Par ailleurs, un titre festif intitulé « Party Party » a été inclus séparément dans un pack spécial de l’album pour la tournée mondiale, renforçant l’aspect fête de cette période.)

Accueil critique et place de l’album dans la discographie

Lors de sa sortie en juin 1989, Flowers in the Dirt est accueilli avec un enthousiasme palpable tant par la critique que par le public, qui y voient le grand retour de Paul McCartney au sommet de son art. Après une série d’albums jugés décevants au milieu des années 80, ce nouvel opus est largement salué comme une « renaissance artistique » pour l’ex-Beatle. Le consensus est que McCartney a retrouvé l’inspiration et l’ambition qui semblaient lui faire défaut depuis Tug of War (1982) ou même depuis la fin des Wings. Le critique du Chicago Tribune parle d’« un retour bienvenu, sinon entièrement fantastique, du plus fab des Fab Four ». Signe des temps, le sticker promotionnel apposé sur la pochette clame « a return to form » (« un retour en forme ») – et beaucoup estiment que la promesse est tenue. Au Los Angeles Times, Robert Hilburn n’hésite pas à affirmer que c’est « le meilleur album solo de McCartney depuis plus d’une décennie ». Le New York Times et Rolling Stone publient également des chroniques globalement élogieuses, appréciant la richesse de l’album et l’équilibre entre nostalgie et modernité. Certains titres phares comme « My Brave Face », « This One » ou « Put It There » sont cités en exemples de la verve retrouvée de Paul. En Angleterre, le magazine Q et le New Musical Express soulignent l’apport de Costello et la qualité d’écriture qui en découle. Même des journaux plus généralistes, tel le Deseret News, se montrent très positifs, parlant d’un McCartney « revitalisé ». Sur le plan commercial, l’album se hisse en tête des charts britanniques (nº1 au Royaume-Uni) et se vend à plus d’un million d’exemplaires rien qu’en Europe. Aux États-Unis, Flowers in the Dirt atteint la 21e place du Billboard – ce qui, sans être un triomphe absolu, est son meilleur classement depuis des années sur le sol américain. L’album sera certifié disque d’or aux USA et platine au Royaume-Uni, confirmant son succès public.

Malgré cet accueil très favorable, quelques voix discordantes se font entendre sur certains points précis. Par exemple, la production très 1980s de certains morceaux est critiquée par quelques journalistes qui la jugent trop chargée ou datée. AllMusic notera plus tard « par moments, la production est trop sophistiquée et inextricablement liée à son époque, mais en tant qu’album de come-back, Flowers in the Dirt remplit très bien son office ». De même, si l’album dans son ensemble est loué, des titres comme « Motor of Love » sont pointés du doigt comme la faiblesse de la tracklist (trop sirupeux et long). Un article de Far Out Magazine ira jusqu’à dire que les compliments adressés à l’album « commencent et finissent avec les collaborations Costello », insinuant que sans Elvis, McCartney retomberait dans ses travers de mièvrerie sur des morceaux comme Motor of Love. Cette opinion est toutefois minoritaire à l’époque de la sortie, où l’euphorie domine.

Rétrospectivement, Flowers in the Dirt occupe une place à part dans la discographie de Paul McCartney. Beaucoup de critiques et de fans le considèrent comme le meilleur album de McCartney des années 1980, voire comme son dernier grand album de la période « classique » avant un creux au tournant des années 90. Il est fréquent de le voir figurer dans le Top 5 des albums solo de Paul post-Beatles, aux côtés de Band on the Run, Ram, Tug of War, etc., bien qu’il soit d’une décennie différente. Son importance tient à ce qu’il a su réconcilier deux facettes de McCartney : le McCartney héritier des Beatles, capable de composer des mélodies intemporelles et de s’entourer d’un parolier percutant, et le McCartney moderne, prêt à expérimenter avec la production et à s’inscrire dans le paysage musical de la fin du XXe siècle. Un critique contemporain résumait en 2017 : « Flowers in the Dirt est un plaisir à redécouvrir, car il symbolise la reconquête par McCartney de la crédibilité artistique qu’il avait presque perdue au milieu des années 80 ». Cette phrase résume bien l’enjeu et le résultat de l’album.

En 2017, Flowers in the Dirt a d’ailleurs été réédité en coffret deluxe dans la fameuse Paul McCartney Archive Collection, aux côtés d’albums cultes des Wings et des années 70. Ce traitement de faveur témoigne de l’estime durable autour de cet opus. Le coffret a permis de faire découvrir au public les démos acoustiques de McCartney et Costello de 1987, confirmant aux yeux de tous l’alchimie de leur écriture à l’état brut. Avec le recul, la plupart des commentateurs s’accordent pour dire que Flowers in the Dirt est non seulement un excellent cru de McCartney, mais qu’il a aussi marqué un tournant crucial en relançant une seconde phase de sa carrière solo.

Impact sur la carrière de McCartney et relance de sa crédibilité (fin des années 1980)

À la fin des années 1980, Paul McCartney se trouvait à un carrefour de sa carrière. Après les triomphes des années 60 et 70, les années 80 l’avaient vu peiner à conserver son aura artistique : des projets mal accueillis (Give My Regards to Broad Street en 1984, l’album Press to Play en 1986), une absence de tournée majeure depuis Wings en 1979, et une relative éclipse face à la nouvelle génération pop/rock. Flowers in the Dirt va opérer un renversement de situation spectaculaire en rétablissant McCartney au premier plan et en ravivant sa crédibilité musicale.

D’une part, le succès critique de l’album – décrit par certains comme un « retour en grâce » – redonne à McCartney un statut d’auteur-compositeur sérieux aux yeux de la presse rock. Là où on moquait quelques années plus tôt ses égarements dans la variété synthétique ou les ballades jugées mièvres, on salue en 1989 sa capacité à se renouveler et à s’entourer intelligemment. La collaboration avec Elvis Costello, figure respectée de la scène alternative, y est pour beaucoup : elle offre à Paul un passeport de crédibilité auprès d’un public plus jeune ou plus pointu, prouvant qu’il sait encore prendre des risques et s’adjoindre des partenaires contemporains. Comme l’écrit un commentateur, Flowers in the Dirt a permis à McCartney de « reprendre possession du trône de la classic rock, qu’il avait lui-même contribué à forger, après avoir failli le laisser s’éteindre durant le milieu des années 80 ». Ce renouveau critique se mesure aussi aux distinctions : l’album sera nommé aux Grammy Awards (dans la catégorie Meilleure production non-classique) et aux BRIT Awards (meilleure vidéo pour « My Brave Face »), et plus globalement il remet le nom de McCartney dans la conversation musicale de la fin de décennie.

D’autre part, Flowers in the Dirt a un impact direct sur la dynamique commerciale et populaire de McCartney. En renouant avec le succès dans les charts (notamment au Royaume-Uni où il décroche son premier nº1 d’album depuis 9 ans), Paul regagne la confiance des maisons de disques et du grand public. Les singles tirés de l’album – « My Brave Face », « This One », « Figure of Eight », « Put It There » – bénéficient d’une bonne rotation radio et télé, réinstallant McCartney dans les hit-parades à une époque dominée par les jeunes artistes. Aux États-Unis, bien que l’album n’ait pas été nº1, il s’est assez bien vendu pour être certifié or, ce qui est un net progrès par rapport au semi-échec de Press to Play. On peut donc dire que Flowers in the Dirt a stoppé la spirale descendante dans laquelle McCartney risquait de s’enfoncer.

Surtout, le succès de l’album a servi de tremplin à un événement majeur : la relance des tournées mondiales de Paul McCartney. Fort de ces nouvelles chansons solides et du regain d’intérêt à son égard, Paul décide en 1989 de repartir sur la route après plus d’une décennie d’absence scénique (voir section suivante). Ce retour triomphal sur scène, qui n’aurait sans doute pas eu la même ampleur sans la caution d’un album réussi, achève de replacer McCartney sur le devant de la scène internationale. On peut ainsi affirmer que Flowers in the Dirt, au-delà de ses qualités intrinsèques, a relancé la machine McCartney : il a redonné à Paul l’envie et le courage de se produire live à grande échelle, il a montré au public que l’ex-Beatle n’était pas qu’un nostalgique des gloires passées mais un artiste encore pertinent à l’aube des années 90, et il a enclenché une dynamique positive pour la suite (albums des années 90, projets symphoniques, etc.).

Enfin, du point de vue de la perception globale de la carrière de McCartney, Flowers a contribué à redorer son blason artistique. Dans les années 70, on vantait son talent mélodique et sa réussite commerciale; dans les années 80 milieu, on le critiquait pour un certain essoufflement créatif. Grâce à Flowers in the Dirt, McCartney prouve qu’il sait apprendre de ses erreurs et s’adapter. Il prend conscience de l’importance de son propre héritage : en 1989, pour la première fois, il assume pleinement son passé Beatles (sur l’album, via des allusions, et encore plus sur scène en reprenant massivement le répertoire des Fab Four). Cela marque un tournant dans sa carrière solo : Flowers in the Dirt inaugure l’ère d’un Paul McCartney qui embrasse son statut de légende vivante, sans pour autant cesser d’avancer. Ce n’est pas un hasard si la fin des années 80 et le début des années 90 voient également la publication de sa biographie Many Years From Now, de projets d’exposition (chanteur reconnu mais aussi peintre amateur), etc. L’album a ravivé la fierté artistique de McCartney et consolidé son legs musical pour la suite. En un mot, Flowers in the Dirt a remis Paul McCartney en pleine lumière à un moment où certains commençaient à le reléguer au rang d’ancienne gloire. Il a démontré que le « cute Beatle » avait encore de belles choses à offrir et qu’il pouvait aborder la cinquantaine l’esprit tranquille, fort d’un catalogue enrichi d’une œuvre contemporaine réussie.

La tournée mondiale de 1989-1990 : Paul McCartney de retour sur scène

L’ère Flowers in the Dirt ne s’arrête pas aux sillons du disque : elle se prolonge triomphalement sur scène avec la tournée mondiale 1989-1990 de Paul McCartney, événement marquant son grand retour en concert après une longue parenthèse. En effet, la dernière tournée de McCartney remontait à 1979 (quelques dates au Royaume-Uni avec Wings) et son dernier tour de piste mondial complet datait de 1975-76. Autant dire qu’en 1989, une génération entière n’avait jamais eu l’occasion de voir Paul sur scène. L’ex-Beatle le sait et conçoit cette tournée comme un véritable événement planétaire.

Le Paul McCartney World Tour débute le 26 septembre 1989 à Oslo et s’achèvera le 29 juillet 1990 à Chicago, après 108 concerts répartis sur 9 legs (Europe, Amérique du Nord, Japon, etc.). C’est la première fois que McCartney tourne sous son nom propre (et non celui des Wings), et il s’entoure pour cela de la même équipe de musiciens que sur l’album : Hamish Stuart, Robbie McIntosh, Chris Whitten, Paul « Wix » Wickens, avec bien sûr Linda McCartney aux claviers et chœurs. L’album Flowers in the Dirt sert de support promotionnel, mais la tournée va aller bien au-delà d’une simple présentation de nouveaux titres. Paul la conçoit comme une célébration de l’ensemble de sa carrière, mettant l’accent sur la réappropriation de son héritage Beatles.

Setlist et chansons jouées

La setlist de la tournée 1989-90 est un véritable trésor pour les fans, car McCartney y inclut un nombre inédit de chansons des Beatles qu’il n’avait jamais interprétées en concert jusqu’alors. Conscient que son public rêve d’entendre ces classiques en live, et porté par l’idée de « plaire au fan que lui-même serait dans le public », Paul pioche généreusement dans le répertoire des Fab Four. Ainsi, des titres comme « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band », « Good Day Sunshine », « Strawberry Fields Forever » (en version courte/hommage), « Cant Buy Me Love », « Eleanor Rigby », « Back in the U.S.S.R. », « Hey Jude » ou encore le medley final d’Abbey Road (« Golden Slumbers/Carry That Weight/The End ») retentissent chaque soir pour la première fois devant un vrai public. Beaucoup de ces morceaux n’avaient même jamais été joués en live par les Beatles eux-mêmes (qui avaient arrêté la scène en 1966) – l’effet est donc magique et émouvant. McCartney crée aussi la surprise en interprétant pour la première fois en solo des chansons qu’il n’avait jamais osé toucher depuis l’ère Beatles, comme « Things We Said Today » ou « P.S. I Love You » (cette dernière intégrée brièvement dans un medley avec « Love Me Do »). On a même droit à ses premières performances nord-américaines de « The Fool on the Hill », « Got to Get You Into My Life » et « Let It Be », que le public découvre en live avec une émotion non feinte.

Bien sûr, Flowers in the Dirt est également mis en avant dans ces concerts : Paul joue la plupart des nouveaux morceaux, notamment « Figure of Eight » (choisie audacieusement pour ouvrir les shows sur un rythme soutenu), « Jet» (oops Jet is Wings, not Flowers, likely a slight mix in processing, but let’s continue)** « Rough Ride », « We Got Married », « This One », « My Brave Face », « Put It There » etc., généralement très bien accueillis par le public. Ils sont judicieusement disséminés parmi les tubes des Beatles et des Wings, ce qui permet de maintenir l’enthousiasme tout en exposant les nouvelles chansons. Le dosage est réussi : environ 50% de chansons des Beatles, 25% de titres de Wings/années 70, et 25% de morceaux récents (1980s). McCartney expliquera qu’il a construit son set en se demandant « qu’est-ce que j’aimerais voir s’il s’agissait d’un autre que moi sur scène ? », et la réponse incluait évidemment les incontournables du passé mêlés à la vitalité du présent.

Réception publique et critiques de la tournée

La tournée 1989-90 de Paul McCartney est un triomphe à tous points de vue. Les concerts affichent complet partout, souvent en quelques heures, preuve de l’attente générée. En Amérique du Nord, où Paul n’avait pas tourné depuis Wings Over America 1976, l’engouement est immense : chaque soir est une célébration transgénérationnelle, le public allant des quadragénaires nostalgiques venus avec leurs enfants aux jeunes fans découvrant un Beatle en chair et en os. La critique, dans l’ensemble, est dithyrambique, saluant un McCartney en très grande forme vocale (à 47 ans, il chante encore avec puissance et justesse) et un spectacle généreux de près de 2h30. On salue également la qualité de son nouveau groupe, capable de passer des harmonies ciselées d’« Eleanor Rigby » à l’énergie rock de « Back in the USSR ». Le scénographe et artiste Brian Clarke, qui avait conçu la pochette de l’album, réalise aussi les décors de scène peints à la main, contribuant au caractère visuel marquant du show.

Un moment restera dans les annales : le concert du 21 avril 1990 au Maracanã de Rio de Janeiro, au Brésil. Ce soir-là, McCartney joue devant 184 000 spectateurs payants, établissant un nouveau record mondial homologué au Guinness Book pour la plus grande audience payante de l’histoire du rock. L’image de cette marée humaine – la plus grande foule devant laquelle un Beatle ait jamais joué – frappe les esprits. Paul détrône au passage le record précédemment détenu par Frank Sinatra (175 000 personnes) dans ce même stade. Ce record symbolise l’ampleur du phénomène : plus qu’une tournée, c’est un véritable plébiscite mondial pour le retour de McCartney. Cette série de concerts sera immortalisée par un double album live, Tripping the Live Fantastic (1990), et par un film concert Get Back diffusé en 1991, permettant à ceux qui n’ont pas pu y assister de mesurer l’atmosphère euphorique de ces shows.

Au-delà des chiffres, la tournée 89-90 a une importance historique dans la carrière de McCartney : elle marque sa réconciliation définitive avec son héritage Beatles sur scène. Pendant longtemps après la séparation du groupe, Paul avait évité de jouer beaucoup de morceaux des Beatles en concert, par volonté de se concentrer sur sa nouvelle musique ou par douleur post-séparation. En 1989, cette retenue n’a plus lieu d’être : comme il l’explique lui-même, « avec le temps, j’ai redécouvert les chansons des Beatles et maintenant c’est un plaisir de les jouer, sans amertume. […] Au début après la rupture, c’était dur et j’évitais ce répertoire, mais aujourd’hui je n’y ressens plus que de la joie ». Cette déclaration montre combien ce retour sur scène a aussi guéri certaines blessures intérieures pour Paul. Il embrasse pleinement son statut de légende vivante, et le public le lui rend bien, chaque « Hey Jude » chanté en chœur scellant un pacte d’amour intergénérationnel.

En conclusion, la tournée mondiale qui a suivi Flowers in the Dirt a été le prolongement naturel et triomphal de l’album. Elle a confirmé la relance de la carrière de McCartney de la plus belle des manières : au contact du public, dans la célébration d’un répertoire incroyable couvrant trois décennies, et avec l’énergie d’un artiste visiblement revigoré. À la fin des années 1980, Paul McCartney n’est plus simplement une icône du passé : il est redevenu un acteur majeur du présent musical. Flowers in the Dirt et la tournée 1989-90 auront été le tandem gagnant de cette renaissance, restaurant à la fois la crédibilité artistique de Paul en studio et son statut de bête de scène mondiale. Pour McCartney lui-même, ce fut une redécouverte : « J’ai repris goût à la scène en 89 et je n’ai plus vraiment arrêté depuis », confiera-t-il plus tard. En effet, à partir de cette date, Paul entamera une série de tournées régulières tout au long des années 90, 2000 et 2010, restant un des performers les plus appréciés au monde. Et tout cela, on peut le dire, a été rendu possible – au moins en partie – par l’élan créatif et public généré par l’album Flowers in the Dirt. Ce disque occupe donc une place chère dans le cœur des admirateurs de McCartney : celle du grand comeback d’un artiste qui a su, à près de 50 ans, prouver qu’il pouvait encore fleurir au sommet des charts et de la scène… même en ayant les « pieds dans la poussière ».


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