Confiné en 2020, Paul McCartney profite du « Rockdown » pour enregistrer seul un nouvel album, McCartney III. Écrit, joué et produit par ses soins, ce disque artisanal rend hommage à ses deux premiers albums solo. Dans une veine introspective, rock et parfois expérimentale, McCartney III mêle nostalgie, liberté créative et plaisir simple de faire de la musique.
En 2020, Paul McCartney ne prévoyait pas initialement de sortir un nouvel album. Mais la pandémie de Covid-19 et le confinement imposé au Royaume-Uni ont bouleversé ses plans – ou plutôt, ont libéré son agenda. Confiné dans sa ferme du Sussex, avec sa fille Mary et ses petits-enfants, McCartney s’est retrouvé avec « beaucoup de temps libre sur [ses] mains surdésinfectées » et l’impossibilité de tourner ou de collaborer en studio. Ce contexte exceptionnel lui a rappelé une approche qu’il n’avait plus explorée depuis longtemps : enregistrer seul, pour le plaisir, sans échéance ni pression commerciale. En « Rockdown » – comme il surnomme avec malice cette période d’isolement musical – Paul a commencé à fouiller dans ses tiroirs musicaux : « Je me suis mis à faire le tri dans mes placards… Je me suis dit : “Attends une minute, c’était quoi cette chanson l’an dernier que je n’ai jamais finie ? Je devrais la terminer.” » raconte-t-il. Très vite, il s’amuse à compléter d’anciens croquis musicaux, à en esquisser de nouveaux, et se rend quotidiennement dans son studio personnel (Hog Hill Mill, près de sa ferme) pour donner vie à ces idées.
McCartney enregistre ainsi McCartney III quasiment en solo intégral : il écrit, chante, joue de tous les instruments et produit lui-même le disque, dans la lignée de ses deux albums éponymes précédents (McCartney en 1970 et McCartney II en 1980). À 78 ans, l’ex-Beatle se mue à nouveau en homme-orchestre, bénéficiant de l’expérience acquise en cinq décennies et des commodités de son propre studio. « Pour McCartney III, j’étais non seulement auteur-compositeur, mais aussi producteur, et j’ai joué de chaque instrument », explique-t-il fièrement. Travailler sans groupe lui offre une liberté totale : « Je sais exactement ce que je veux entendre et je n’ai même pas besoin de l’expliquer à quelqu’un d’autre. Je dis juste : “Allez, je fais la batterie maintenant”… Tout est déjà dans ma tête.». Cette autonomie, Paul l’avait déjà expérimentée autrefois, mais elle prend un goût particulier en période de confinement : McCartney III est né d’un contexte où, pour une fois, le temps lui était donné de « rester à la maison et de faire de la musique comme on peint pour soi dans sa chambre, sans se soucier du jugement extérieur ».
Il faut dire que 2020 marquait aussi un anniversaire symbolique : 50 ans après la sortie du premier McCartney. Ce clin d’œil du calendrier n’a pas échappé à l’artiste. Sans l’avoir planifié, McCartney s’est donc retrouvé à compléter une trilogie mythique entamée un demi-siècle plus tôt. « Paul n’avait pas prévu de sortir un album en 2020, mais dans l’isolement du “Rockdown”, il s’est mis à peaufiner des esquisses musicales existantes et à en créer de nouvelles. Bientôt, une collection éclectique de chansons spontanées est devenue McCartney III, un album épuré et autoproduit marquant l’ouverture d’une nouvelle décennie.». L’ambition initiale était inexistante – McCartney III est véritablement le fruit du hasard et de l’ennui créatif – mais le plaisir pris en studio a conduit Paul à accumuler suffisamment de morceaux pour un album complet. Chaque soir, de retour du studio, il faisait écouter à Mary et sa famille le résultat du jour, partageant ces moments de création intime en cercle restreint. C’est ainsi, presque sans s’en rendre compte, que McCartney a donné naissance à son 18ᵉ album solo, conçu « maison » du début à la fin.
Sommaire
- Un album artisanal et éclectique
- Analyse chanson par chanson
- « Long Tailed Winter Bird »
- « Find My Way »
- « Pretty Boys »
- « Women and Wives »
- « Lavatory Lil »
- « Deep Deep Feeling »
- « Slidin’ »
- « The Kiss of Venus »
- « Seize The Day »
- « Deep Down »
- « Winter Bird / When Winter Comes »
- Réception critique et publique
- Un troisième volet en écho aux deux premiers : comparaison avec McCartney (1970) et McCartney II (1980)
- Influences musicales et références artistiques dans McCartney III
- Impact culturel et signification personnelle
Un album artisanal et éclectique
Sorti le 18 décembre 2020, McCartney III s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs éponymes tout en reflétant la maturité et le contexte particulier de son auteur. L’album a été décrit par son label comme « un ouvrage solo dépouillé, auto-produit, marquant l’entrée dans une nouvelle décennie », construit principalement à partir de prises live de Paul au chant, à la guitare ou au piano, sur lesquelles il a superposé basse, batterie et autres instruments. L’atmosphère générale du disque oscille entre introspection et espièglerie, mélancolie et énergie brute. Paul McCartney y explore « une vaste palette de modes et d’humeurs, du retour sur soi à la rêverie nostalgique, du jeu malicieux à la fougue rock, et tout ce qu’il y a entre les deux », selon le communiqué de presse de l’album. En d’autres termes, McCartney III est un condensé de ce que McCartney sait faire de mieux, laissé à sa créativité sans contrainte.
Musicalement, plusieurs titres rappellent la simplicité pastorale et détendue de McCartney (1970), avec des sonorités organiques et une production minimaliste. Le critique Rob Sheffield de Rolling Stone note que McCartney III « évoque le son pastoral et décontracté de son premier album solo de 1970 ». Il s’en dégage en effet une impression de retour aux sources : guitares acoustiques en avant, claviers vintage (Paul a ressorti le même mellotron que celui utilisé sur Strawberry Fields Forever des Beatles, pour enregistrer certaines parties), et une voix souvent brute, peu filtrée, qui assume les fêlures de l’âge. Certains y verront une suite spirituelle à McCartney et McCartney II – et de fait, l’album a la même fraîcheur artisanale et do-it-yourself que ces œuvres autrefois iconoclastes. D’autres souligneront cependant que là où McCartney (1970) et McCartney II (1980) reflétaient leur époque (respectivement le folk-rock rustique post-Beatles, et les expérimentations new wave/synth-pop post-Wings), McCartney III semble au contraire déconnecté des tendances contemporaines. Le site Pitchfork remarque ainsi que ce disque n’a pas de « grand principe directeur » hormis son contexte pandémique, et qu’après une décennie où McCartney cherchait à collaborer avec la pop moderne (Rihanna, Kanye West, Mark Ronson…), il s’est ici « replié dans sa ferme du Sussex, éteignant la radio pour s’adonner à toutes ses lubies farfelues ». Plutôt que d’absorber des influences extérieures, McCartney compose comme bon lui semble, au risque d’être moins audacieux que dans ses deux premiers opus solos. Le revers positif de cette approche, c’est une cohésion et une sincérité peut-être plus fortes : l’album donne l’impression d’entendre Paul chez lui, faisant de la musique pour le simple plaisir, sans souci de plaire aux charts. « C’est peut-être l’authentique “lui” qui transparaît, d’une façon qu’un album plus lourdement produit ne permettrait pas », suggère d’ailleurs le journaliste Seth Doane après en avoir discuté avec McCartney. Paul lui-même reconnaît qu’il a trouvé cette création en solo « très libératrice », comparable à un peintre qui réaliserait un tableau pour lui-même plutôt que pour une grande galerie.
En résulte un album foisonnant, parfois inégal, mais attachant par son côté brut et personnel. Alexis Petridis du Guardian le considère comme le meilleur cru de McCartney *« depuis des années » et « son album le plus directement agréable et certainement le plus personnel depuis Chaos and Creation in the Backyard (2005) ». On y décèle effectivement beaucoup de l’homme derrière la légende : ses doutes, ses clins d’œil, ses influences digérées. McCartney III est truffé de références autoréflexives – volontaires ou inconscientes – à la carrière du musicien. Par exemple, certains arrangements renvoient à l’univers des Beatles ou de Wings (un riff de mellotron qui rappelle Strawberry Fields, une ambiance bucolique digne de l’album Ram de 1971, un personnage féminin haut en couleur digne de Polythene Pam…). Ces échos parsèment l’album et feront le bonheur des fans de longue date, sans pour autant l’empêcher de se tenir comme une œuvre à part entière, moderne dans son propos.
Avant d’entrer dans le détail des chansons, un mot sur l’identité visuelle : la pochette de McCartney III mérite qu’on s’y arrête. Elle représente un dé blanc affichant trois points noirs, éclairé d’une lumière vive sur fond rouge. Ce visuel minimaliste est l’œuvre de l’artiste américain Ed Ruscha, ami de la famille McCartney, que Paul a personnellement sollicité. Grand admirateur de son style typographique épuré, McCartney voulait absolument le nombre 3 sur la pochette, accompagné de son nom, et a pensé à Ruscha pour réaliser cette idée. Le choix d’un dé symbolise à la fois le chiffre trois (les trois points vers le haut) et le côté aléatoire/hasardeux de la création de l’album. Ce design simple et marquant inscrit l’album dans la lignée visuelle des McCartney : rappelons que McCartney (1970) avait pour photo de couverture un bol de cerises renversé, et McCartney II (1980) un portrait flou de Paul – des images sans fioritures, presque abstraites, loin des pochettes léchées de ses albums plus commerciaux. McCartney III prolonge cette tradition de mystère et de simplicité iconique.
Analyse chanson par chanson
McCartney III comprend 11 pistes, toutes écrites et interprétées par Paul McCartney. L’album s’ouvre et se clôt sur un thème hivernal, et explore entretemps divers styles chers à Paul. Voici une exploration titre par titre de ce que recèle le disque, en contextualisant chaque chanson.
« Long Tailed Winter Bird »
L’album débute de façon audacieuse avec une pièce essentiellement instrumentale de plus de cinq minutes. « Long Tailed Winter Bird » (littéralement « oiseau d’hiver à longue queue ») est bâti sur un motif de guitare acoustique obstiné, presque hypnotique, agrémenté de percussions et de quelques interventions vocales minimalistes (quelques *« do you miss me? » chantonnés ça et là). L’ambiance est à la fois rustique et tendue, rappelant le folk-blues celtisant par son riff, avec une montée en puissance progressive grâce à l’ajout de guitares électriques distordues. McCartney fait preuve d’une étonnante vitalité sur cet instrumental, jouant de son instrument avec fougue et laissant la composition respirer. Le Guardian parle d’un « joli instrumental qui bénéficie d’une liberté de déploiement bien plus grande que ce qu’un McCartney en mode commercial aurait permis ». En effet, on est loin du format pop calibré : ici Paul prend son temps, répète ses phrases musicales, crée une tension sans véritable refrain ni dénouement évident, ce qui pourra déconcerter au premier abord.
Le morceau a une genèse intéressante : McCartney a révélé qu’il provient à l’origine d’une musique de film sur laquelle il travaillait. Il avait été sollicité pour un court-métrage d’animation (lié à la chanson « When Winter Comes », dont on reparlera plus loin) et avait composé un petit thème instrumental d’une minute pour l’ouverture et la fin de ce film. Ce thème lui plaisant beaucoup, Paul s’est mis à le prolonger pour en faire un morceau à part entière : « J’ai commencé par cette petite pièce pour le film… Puis je me suis dit “Et si je continuais ?”, alors j’ai jammé sur la même idée, je l’ai étirée en ajoutant guitare, batterie, basse… C’est parti d’une mini-musique de film que j’ai allongée, et on appelait ça Winter Bird. ». Le titre, « Long Tailed Winter Bird », provient justement du fait que ce Winter Bird s’est transformé en longue pièce musicale – une oiseau d’hiver à la longue queue en quelque sorte – et d’une curiosité de Paul pour les oiseaux : il a raconté avoir lu un jour un fait insolite sur un « canard d’hiver à longue queue » dans un livre ornithologique, ce qui l’a marqué et inspiré le nom. Quoi qu’il en soit, cette introduction plante un décor hivernal et intimiste, évoquant l’isolement paisible de McCartney pendant le confinement. C’est un choix courageux d’ouvrir ainsi un album pop-rock, mais cela annonce bien la couleur : McCartney III sera un voyage hors des sentiers battus, où Paul se permet des libertés de structure et d’atmosphère.
« Find My Way »
Le deuxième titre, « Find My Way », contraste fortement avec l’ouverture instrumentale : on entre ici dans une chanson pop enjouée, rythmée et accrocheuse. Portée par un groove de batterie et de basse entraînant, agrémentée de claviers, la chanson renoue avec le McCartney mélodiste que l’on connaît bien. C’est d’ailleurs le single principal qui a accompagné la sortie de l’album, dévoilé en même temps que McCartney III en décembre 2020. « Find My Way » a tout de suite été mise en avant, notamment via un clip lyric vidéo coloré et, plus tard, via une version remixée en duo avec Beck (sur l’album McCartney III Imagined en 2021, qui donnera lieu à un clip où McCartney apparaît rajeuni numériquement).
Sur le plan thématique, la chanson se veut rassurante et optimiste. Paul s’y adresse à un *« you » anonyme, lui affirmant qu’il peut l’aider à trouver son chemin, même dans l’obscurité : « You never used to be afraid of days like these / But now you’re overwhelmed by your anxieties / Let me help you out, let me be your guide » (traduction : « Tu n’as pas l’habitude d’avoir peur de jours comme ceux-ci, mais à présent tu es submergé par tes angoisses. Laisse-moi t’aider, laisse-moi être ton guide »). McCartney a confié qu’il pensait aux difficultés traversées par les gens durant la pandémie, et qu’il a voulu donner « ce que [lui] pensait être de bons conseils dans la chanson », pour aider ceux qui en avaient besoin. En ce sens, « Find My Way » est presque une réponse bienveillante de Paul au chaos de 2020 : à 78 ans, il endosse le rôle du sage optimiste qui assure que « tout ira bien, suis-moi ». Musicalement, on retrouve un peu l’influence de la soul-funk légère qu’il affectionne (certains ont noté un groove proche des années 70, voire une parenté lointaine avec « Got To Get You Into My Life » des Beatles dans l’esprit). Le refrain est efficace et la production reste relativement épurée malgré la pulsation dansante.
Fait notable, « Find My Way » a reçu une nomination aux Grammy Awards dans la catégorie Meilleure chanson rock en 2022, preuve que ce titre a su convaincre au-delà du cercle des fans. Sans atteindre les sommets des classiques de McCartney, la chanson remplit parfaitement son office de single : positive, énergique, facile à chantonner, elle a été largement saluée par la critique pour son côté entraînant et « feel-good » dans une période morose.
« Pretty Boys »
Changement d’ambiance avec « Pretty Boys », troisième plage de l’album. Ici, McCartney ralentit le tempo et propose une ballade acoustique subtile, portée par une guitare sèche arpégée et une mélodie en demi-teinte. Le titre signifie « jolis garçons », et le texte s’avère assez intrigant. Paul y dresse le portrait de jeunes hommes beaux, objets de désir, exposés au regard du public : « Here come the pretty boys / A line of bicycles for hire / Objects of desire… » (« Voilà venir les jolis garçons, une file de vélos à louer, des objets de désir… »). L’image des bicyclettes en libre-service est utilisée de façon métaphorique pour évoquer ces modèles masculins mis en vitrine.
L’inspiration de la chanson vient directement d’un article de presse qu’a lu McCartney. Il est tombé sur un papier relatant le témoignage de mannequins hommes se plaignant de photographes agressifs et abusifs lors des séances photo. Touché par ce récit, Paul a imaginé une fiction autour de ces « pretty boys », dénonçant à demi-mot leur objectification. Il a raconté que l’idée des vélos lui est venue en se promenant à New York : voyant une rangée de bicyclettes en location dans la rue, il a fait le parallèle avec une file de jeunes mannequins attendant qu’on les « emprunte » pour des shootings. L’ironie mordante du texte (« vous voilà, jolis garçons, alignés et disponibles pour l’événement principal ») est atténuée par la douceur de la musique. La voix de McCartney, légèrement voilée, presque fragile, confère une touche mélancolique et empathique à la chanson. On sent plus de tendresse que de moquerie dans son ton. D’ailleurs, le Guardian souligne que ce morceau est « ému parce qu’il sait de quoi il parle. Ce n’est pas un rockeur gâteux qui se moque des boys-bands actuels, mais quelque chose de plus affectueux et personnel : un homme approchant les 80 ans qui a lui-même fait l’objet d’une hystérie adolescente il y a une vie de cela, qui a dû arrêter la scène parce qu’il ne s’entendait plus sous les cris ». En effet, qui mieux que Paul McCartney – idole des foules dès 20 ans – peut compatir au sort de jeunes gens réduits à leur image publique ? Cette couche de lecture autobiographique implicite rend « Pretty Boys » assez touchante. La chanson, si elle reste modeste dans sa mélodie, gagne en profondeur par son sujet et par l’usage qu’elle fait de la voix mûre de McCartney. Sa voix qu’on entend vieillir devient un atout ici : elle tremble un peu, ce qui colle parfaitement à la perspective d’un observateur âgé qui jette un regard à la fois critique et bienveillant sur la nouvelle génération sous les projecteurs.
« Women and Wives »
Sur « Women and Wives », McCartney poursuit dans une veine sobre et introspective. Cette quatrième piste est construite autour d’un piano électrique au son rond et vintage, jouant des accords lents qui empruntent au blues et au gospel. La chanson a une gravité tranquille, accentuée par la voix de Paul, posée dans un registre plus grave que d’ordinaire, presque solennelle. Le texte adopte la forme de conseils universels, comme s’il s’adressait à tous les hommes et femmes : « Hear me women and wives / Hear me husband and lovers… » (« Écoutez-moi, femmes et épouses, maris et amants… ») suivis de réflexions sur le temps qui passe et l’héritage qu’on laisse. McCartney, en patriarche sage, y chante notamment « What we do with our lives, seems to matter to others » (« Ce que nous faisons de nos vies semble importer aux autres ») – une ligne simple qui résonne d’une certaine philosophie humaniste.
L’origine de « Women and Wives » est à chercher du côté du blues classique. Paul a écrit cette chanson alors qu’il séjournait à Los Angeles et lisait une biographie du légendaire chanteur de blues Lead Belly. Imprégné par cette lecture, il s’est assis au piano avec l’intention de « se mettre dans une ambiance bluesy ». Il en a résulté ce morceau à l’atmosphère profonde, un blues modernisé au tempo lent. On sent effectivement l’inspiration des grands standards du blues et du jazz vocal des années 30-40 dans la structure et l’interprétation : McCartney chante avec un léger vibrato, dans un style presque crooner par moments, bien loin de sa voix de tête habituelle. La production reste minimaliste : un peu de reverb sur la voix, un accompagnement rythmique discret (probablement la grosse caisse et la basse jouées par Paul lui-même) et ce piano omniprésent. Cette austérité met en valeur la résonance des paroles.
« Women and Wives » a fait l’unanimité parmi plusieurs critiques, certains saluant la crédibilité de McCartney dans un registre blues à son âge. Fait notable, la chanson a été élue « Chanson de l’année » 2021 par le Record Store Day – ce qui a donné lieu à un pressage vinyle spécial en 2022, incluant la version de Paul sur une face et une version réinventée par St. Vincent sur l’autre. Ce titre de Song of the Year décerné par les disquaires indépendants souligne l’impact qu’a eu « Women and Wives » dans la communauté musicale, malgré sa discrétion apparente. Il est vrai qu’avec son message intergénérationnel et sa teinte rétro, la chanson possède un charme intemporel. Elle s’inscrit dans la lignée des compositions matures de McCartney, rappelant un peu l’ambiance de certaines pièces de Chaos and Creation in the Backyard (2005) ou même de Let It Be (pour son côté quasi-spirituel).
« Lavatory Lil »
Changement radical de ton avec « Lavatory Lil », le cinquième morceau, qui apporte une dose de rock mordant et d’humour grinçant. D’emblée, le titre interpelle : « Lavatory Lil » peut se traduire par « Lil des toilettes » – un sobriquet peu flatteur et volontairement grotesque. Cette chanson, la plus courte de l’album (2 min 23 s), est un rock ‘n’ roll enlevé, aux riffs de guitare électrique ravageurs et à l’attitude sarcastique. McCartney s’y moque d’un personnage – en l’occurrence une femme – qu’il n’aime pas du tout, une manipulatrice intéressée qu’il dépeint de manière caricaturale. « Lavatory Lil, elle pense être intouchable, mais tu devrais voir le mal qu’elle cause… Si tu la vois arriver, planque ton portefeuille », dit en substance le texte. La chanson a le parfum des diss tracks déguisées : Paul ne donne pas de nom, mais il règle manifestement ses comptes avec quelqu’un à travers cette figure fictive.
Interrogé sur ce morceau, McCartney a précisé qu’il ne visait « personne en particulier » mais que « Lavatory Lil » représente un type de personnes qu’on rencontre tous : celles avec qui ça ne passe pas, qui vous entourloupent ou vous exaspèrent. Il a aimé inventer ce personnage un peu vulgaire, à la manière dont John Lennon avait créé Polythene Pam des années auparavant. En effet, la démarche n’est pas sans rappeler « Polythene Pam » (chanson de l’album Abbey Road), où Lennon croquait une femme excentrique avec un surnom moqueur. McCartney s’inscrit ici dans cette tradition de la character song caustique. Il y a aussi un clin d’œil possible à Maggie Mae, une comptine grivoise de Liverpool que les Beatles avaient brièvement reprise sur Let It Be – le Guardian y fait allusion en mentionnant le folklore de Maggie Mae à propos de Lavatory Lil. Bref, Paul renoue avec le goût des Beatles pour les personnages hauts en couleur et un peu scabreux. Musicalement, « Lavatory Lil » est un rock rétro rappelant les années 50-60, avec une guitare fuzz et un rythme chaloupé. On pense à « Let Me Roll It » de Wings dans l’esprit, ou même à du Chuck Berry. La voix de McCartney est trafiquée juste ce qu’il faut pour la rendre taquine. Il s’amuse visiblement beaucoup – peut-être même trop, diront certains critiques. C’est probablement la chanson la plus léger de l’album, une petite facétie rock sans grande prétention. Le Guardian est assez sévère, la qualifiant de « divagation complaisante » et la comparant à « Bogey Music » (une piste farfelue de McCartney II que même les fans les plus indulgents n’ont pas réussi à réhabiliter). Effectivement, « Lavatory Lil » n’est pas le morceau le plus profond de McCartney III. Mais son énergie et son humour piquant apportent un coup de boost bienvenu au milieu de l’album, qui sans cela risquerait de sombrer dans la trop grande sérieux.
« Deep Deep Feeling »
Au cœur de l’album trône une pièce maîtresse de 8 minutes 25 : « Deep Deep Feeling ». C’est de loin la chanson la plus longue et la plus expérimentale du disque, et beaucoup y ont vu le sommet de McCartney III. McCartney lui-même a désigné « Deep Deep Feeling » comme son favori de l’album, et des critiques comme Alexis Petridis (The Guardian) ont salué ce titre comme « peut-être la meilleure chanson portant le nom de McCartney depuis plus d’une décennie ». Que trouve-t-on dans cette mini-épopée sonore ?
« Deep Deep Feeling » est une exploration atmosphérique des émotions intenses (“ces sentiments profonds, profonds” du titre). Le morceau débute par un battement lent, presque hypnotique, de batterie électronique ou de boîte à rythmes, sur lequel s’étirent des accords aériens de synthétiseur et de guitare électrique vaporeuse. Paul commence à chanter en voix très douce, presque en falsetto, des phrases qui évoquent ces moments d’émotion si forte qu’ils en deviennent physiquement palpables (« Sometimes I wish I didn’t know this deep deep feeling… »). La chanson se déploie sur un mode quasi-cinématique : il n’y a pas de structure couplet-refrain classique. Des segments instrumentaux longs s’entremêlent avec des montées de voix, puis des ruptures de tempo. McCartney superpose différentes couches – on entend par instants sa voix en écho, des chœurs éthérés, des sons de clavier enveloppants qui ne sont pas sans rappeler le Mellotron de Strawberry Fields Forever. D’ailleurs, un son de clavier Mellotron-esque ouvre la pièce, clin d’œil assumé à l’héritage psychédélique des Beatles (Paul utilise en fait un vieux synthé qui vient des studios Abbey Road, le même instrument ayant servi aux Beatles autrefois). L’ambiance générale est celle d’une rêverie introspective, avec un côté presque oppressant par moments – on ressent ces deep deep feelings qui tournent en boucle.
La genèse du morceau éclaire sa construction : McCartney a expliqué qu’il est né d’un jam en studio, d’une improvisation où il cherchait à instaurer « une humeur particulière, l’impression d’un espace vide qui s’étend ». Il a d’abord posé cette trame instrumentale flottante, puis a ajouté le chant par-dessus quand l’atmosphère souhaitée était en place. C’est en fait un collage de plusieurs idées musicales assemblées en une seule pièce continue. Initialement, Paul songeait à éditer la piste pour la raccourcir à une durée plus conventionnelle, mais après écoute, il a décidé de la laisser telle quelle, fasciné par le voyage complet qu’elle proposait : « Je pensais la monter pour qu’elle soit plus courte et facile à écouter, mais une fois que j’ai tout écouté, ça m’a tellement plu que je l’ai laissée durer 8 minutes » confie-t-il. Cette absence de contrainte de durée est en effet un luxe que ne s’était plus permis McCartney depuis McCartney II et ses morceaux expérimentaux (on pense notamment à « Secret Friend », une face B instrumentale de 10 minutes en 1980).
Le résultat divise un peu les auditeurs occasionnels – certains trouveront le temps long – mais émerveille les critiques et fans pointilleux. Rolling Stone décrit la chanson comme un exemple du « grain de folie dont peut encore faire preuve une superstar septuagénaire millionnaire confortablement installée dans son domaine rural quand personne ne la regarde », soulignant que même en restant dans son style habituel, McCartney parvient à faire du « sacrément bizarre » dès qu’il s’en donne la liberté. Alexis Petridis y voit, lui, une composition magistrale où *« les mélodies s’enroulent et se déroulent lentement sur huit minutes, avec de longs passages instrumentaux, des voix en falsetto, des changements de tempo, un synthé façon mellotron qui rappelle Strawberry Fields et une coda acoustique », le tout formant « un examen lyrique des extrêmes émotionnels qui sonne authentiquement confessionnel ». Effectivement, sur la fin du morceau, après diverses phases tantôt tendues, tantôt méditatives, la musique s’arrête soudain pour laisser place à une coda dépouillée : une simple guitare acoustique arpégée sur laquelle Paul répète « deep deep feeling » presque à mi-voix, comme un dernier soupir. Cette conclusion délicate boucle l’expérience en douceur, et le silence qui suit est presque aussi important que la musique elle-même. C’est un morceau qui prend son temps pour explorer une palette de sensations – sans doute le plus expérimental et audacieux de McCartney III. Sa place centrale dans le tracklisting en fait le cœur névralgique de l’album, la preuve la plus éclatante de la liberté artistique que Paul s’est octroyée sur ce projet.
« Slidin’ »
Après l’apesanteur de « Deep Deep Feeling », McCartney III repart sur du rock musclé avec « Slidin’ ». Ce titre est le plus lourd du disque sur le plan sonore : guitares électriques saturées, riff ravageur et batterie puissante – Paul n’avait pas rocké aussi dur depuis un moment. Les paroles, elles, sont assez minimalistes et répétitives, centrées sur l’idée de glisser (slide) et sur des images de sensations fortes. « I’m slidin’, glidin’… » chante McCartney dans un élan quasi grunge. Le morceau se distingue car c’est pratiquement le seul de l’album à impliquer originellement d’autres musiciens : en effet, « Slidin’ » est né d’une jam en soundcheck lors d’une tournée avec son groupe. En 2018, pendant un test de son à Düsseldorf, Paul improvisait souvent des riffs pour s’échauffer à la guitare, et ses musiciens le rejoignaient spontanément. De l’un de ces jams est sorti un riff de guitare qui a tapé dans l’oreille de McCartney. « J’ai trouvé un riff qui me plaisait vraiment, il me trottait dans la tête. Je me suis dit “Il faut que j’en fasse quelque chose.” Je l’aimais tellement que je l’ai enregistré avec le groupe pour Egypt Station (NDLR : son album de 2018), mais ça n’avait pas abouti… La piste est restée à moitié finie » raconte Paul. Resté en sommeil, ce projet inachevé a finalement été repris pendant McCartney III : Paul a retravaillé la structure, ajouté les paroles et complété la production tout seul, accouchant ainsi de « Slidin’ ». Notons que sur le plan des crédits, la chanson inclut effectivement Rusty Anderson (guitariste) et Abe Laboriel Jr (batteur), les fidèles musiciens de la tournée, car leurs parties originelles de la jam ont servi de base dans la version finale.
Paul décrit « Slidin’ » comme un délire rock inspiré par les sports de glisse. Le mot “sliding” l’avait marqué en écoutant des commentateurs des Jeux Olympiques d’hiver parler des épreuves de bobsleigh, luge, snowboard, etc., qu’ils regroupent sous l’appellation “sliding”. « Je les entendais répéter “sliding” encore et encore… Ça désigne le fait de glisser en snowboard, en ski ou en luge. Je me suis dit que c’était un super mot pour englober tous ces sports. J’ai commencé à penser à ces snowboarders et skieurs, et c’est devenu la chanson Slidin’. ». On peut donc imaginer que l’adrénaline de la glisse extrême est ce que McCartney a voulu retranscrire dans ce morceau au riff acéré. D’ailleurs, Slidin’ ne déparerait pas dans une playlist de sport ou de jeu vidéo de course tant il est énergique.
Plusieurs critiques ont souligné que ce titre évoquait des influences hard rock modernes. Le Guardian y voit « un hommage évident à Queens of the Stone Age », ce groupe de rock alternatif connu pour ses riffs stoner-rock, ajoutant qu’on sent que « son auteur s’éclate comme un fou » en le jouant. De fait, on est surpris (agréablement) d’entendre McCartney, septuagénaire, délivrer un son aussi lourd et actuel. Sa voix se fait plus criarde, n’hésitant pas à monter en puissance dans les refrains, ce qui procure une belle dose d’énergie brute à l’album. Placé en sixième position (ou en fin de face A sur le vinyle, puisqu’il concluait la première face du LP), Slidin’ réveille l’auditeur et montre que l’ex-Beatle peut encore faire du rock nerveux quand il le souhaite. Ce n’est pas la chanson la plus complexe de l’album, mais elle remplit un rôle dynamique et a été souvent citée par les fans rock comme un des moments forts, voire potentiellement très sympa à jouer en concert (on imagine Paul la reprendre en live avec son band, tant elle s’y prêterait).
« The Kiss of Venus »
Changement de décor à nouveau avec « The Kiss of Venus ». Cette fois, McCartney nous offre une ballade acoustique délicate, quasi entièrement portée par une guitare acoustique et sa voix en falsetto. Après les saturations de Slidin’, ce morceau démarre dépouillé : Paul gratte une guitare folk aux accents un peu baroques, et chante dans les aigus une mélodie tendre. On retrouve ici le McCartney troubadour, proche d’un Blackbird ou Mother Nature’s Son dans l’esprit, même si la mélodie sinueuse apporte une touche d’originalité.
Le titre « The Kiss of Venus » (« Le baiser de Vénus ») évoque d’emblée l’astronomie ou la mythologie. De fait, l’inspiration vient d’un livre sur les planètes qu’un ami a offert à Paul. Celui-ci a été fasciné par un petit ouvrage au parfum hippie traitant des mouvements des astres, de la Terre, de Vénus, Mars, la Lune, etc. En le lisant, il a découvert que « le baiser de Vénus » est l’expression utilisée pour désigner le moment où la planète Vénus est au plus près de la Terre dans son orbite. Ce phénomène astronomique forme, au fil des ans, un motif graphique en forme de fleur (lorsqu’on trace les positions relatives de Vénus et de la Terre, on obtient une rosace pentagonale connue des amateurs d’astronomie). McCartney, émerveillé par ces patterns cosmiques, s’est dit que « The Kiss of Venus » ferait un titre formidable pour une chanson. Il a donc puisé dans ce livre les idées pour écrire des paroles poétiques, où il est question de planètes alignées, de cieux qui nous tombent et de perspectives cosmiques sur l’amour.
Dans la chanson, Paul décrit Vénus et Jupiter, mentionne un rendez-vous avec l’astre du matin, etc. Bien sûr, tout cela est à double sens romantique : on peut y voir une métaphore amoureuse, le baiser de Vénus symbolisant la rencontre rare et précieuse de deux êtres. McCartney chante avec une voix délicate, presque juvénile malgré quelques fêlures, ce qui donne une grande sincérité à l’ensemble. Au fil du morceau, un clavecin (ou une guitare au son très pincé) s’ajoute, renforçant l’ambiance un peu rétro, comme une sérénade baroque sous les étoiles. Un bref passage de cithare ou de harpe vient même ponctuer le pont, ajoutant à la féérie du morceau.
« The Kiss of Venus » a attiré l’attention à la sortie de McCartney III et encore plus lors de la sortie de McCartney III Imagined : sur cet album de remixes, c’est cette chanson qui a été choisie comme single principal, mais dans une version totalement réinventée par le jeune artiste Dominic Fike, qui en a fait un morceau R&B/pop moderne (un signe que la composition de base est assez forte pour transcender les genres). La version originale de Paul, elle, charme par son authenticité sans artifice. Certains critiques ont noté que c’est une des pistes où la voix de McCartney est la plus mise à nu – il y a peu d’effets, on l’entend respirer, glisser sur certaines notes – ce qui la rend touchante. Paul lui-même a admis que *« The Kiss of Venus » était peut-être la chanson la plus “exposée” de l’album, dans le sens où elle repose entièrement sur lui et sa guitare, sans fard. Cette vulnérabilité calculée fait le charme du morceau. En somme, The Kiss of Venus apporte une bulle de douceur pastorale et onirique au sein de l’album, prolongeant l’héritage des ballades acoustiques dont McCartney a le secret, avec une inspiration scientifique insolite qui témoigne de sa perpétuelle curiosité.
« Seize The Day »
Avec « Seize The Day », on revient à une veine pop-rock classique de McCartney : c’est une chanson entraînante, mélodique, au message positif, qui incarne littéralement son titre (tiré de la locution latine Carpe Diem, « Cueille le jour présent »). Ce neuvième morceau débute sur un piano sautillant, rejoint par une rythmique pop enjouée. La mélodie est riche en changements d’accords et en modulations, dans la grande tradition McCartneyesque – certains journalistes ont d’ailleurs souligné que le morceau « navigue à travers ses méandres mélodiques de façon presque outrageusement McCartney-esque, sans sembler forcer », allusion au talent unique de Paul pour écrire des chansons à la structure sophistiquée qui semblent couler de source.
Les paroles de Seize The Day ont une origine spontanée et un brin surréaliste. Paul a raconté qu’il a commencé à composer cette chanson au piano dans sa ferme, en laissant venir les mots sans trop réfléchir. À un moment, une phrase étrange lui est venue en tête : « Yankee toes and Eskimos can turn to frozen ice » (« Les orteils des Yankees et les Esquimaux peuvent se changer en glace »), qu’il a intégrée telle quelle. Il s’est interrogé sur le sens de cette image incongrue, avant de décider que « pour les paroles, il ne faut pas trop réfléchir. Du coup, ce n’est pas très profond de sens, c’est un peu surréaliste », a-t-il reconnu en riant. Cependant, cette évocation saugrenue du froid extrême l’a conduit au refrain : « When the cold days come, we’ll wish that we had seized the day » – autrement dit, « quand les jours de froid arriveront, on regrettera de ne pas avoir saisi l’instant présent ». L’idée du froid glacial a servi de métaphore aux périodes difficiles de la vie, et McCartney en a tiré la morale qu’il faut profiter de chaque jour tant qu’il est là. Ainsi est né le titre de la chanson, Seize The Day, qui n’est ni plus ni moins que la traduction anglaise du fameux Carpe diem. Paul ponctue d’ailleurs le pont de la chanson en chantant l’expression latine elle-même, histoire que le message soit clair.
Sur le plan musical, Seize The Day est un morceau très réussi : le refrain est lumineux, porté par des harmonies vocales riches, et une guitare électrique vient ajouter de l’éclat. On retrouve des vibes rappelant la période Wings, ou même des échos de Silly Love Songs (1976) dans l’optimisme revendiqué. McCartney semble répondre aux cyniques qui le taxent de naïveté depuis des décennies – « it’s still alright to be nice » chante-t-il, « il n’y a pas de mal à être gentil » – une phrase défensive qui prend tout son poids « dans un monde de divisions binaires hargneuses », note le Guardian en y voyant un clin d’œil au « prickly, defensive McCartney » de Silly Love Songs. De fait, Seize The Day assume un positivisme old-school et l’enrobe d’une mélodie si entraînante qu’il est difficile d’y résister. C’est sans doute la chanson la plus immédiatement accessible de McCartney III, celle qui aurait pu figurer sur un album plus produit tant elle est impeccablement construite. La voix de Paul y est en forme honorable – atteignant encore de belles notes claires – et sa basse, comme souvent, y déroule des lignes mélodiques bondissantes qui donnent du relief à l’ensemble. En somme, Seize The Day est un des moments forts du disque, condensant l’ADN pop optimiste de McCartney dans une formule fraîche malgré les années.
« Deep Down »
L’avant-dernier titre, « Deep Down », nous plonge dans une ambiance nocturne, presque groovy. C’est une pièce bâtie sur un rythme plus urbain, avec un motif de clavier répétitif et une basse ronde qui tournent en boucle. Paul y adopte un phrasé plus groove, presque parlé-chanté par moments, répétant comme un mantra : « Deep down, wanna go deep down… » (en gros : « Au plus profond, je veux aller au plus profond… »). On ressent une influence de la musique R&B ou soul contemporaine dans la production, qui se veut moelleuse et immersive, avec des touches de cuivres synthétiques et de chœurs langoureux.
McCartney a confessé que « Deep Down » est né d’un jam sans véritable direction : « C’était juste un jam. J’avais un beat et quelques accords qui me plaisaient, mais pas de grande idée. J’avais juste cette phrase “deep down” en tête – je veux aller au plus profond. À part peut-être l’idée d’avoir une relation profonde avec toi, je ne savais pas vraiment ce que “deep down” voulait dire. Alors j’ai juste continué, j’ai profité du groove… Parfois, on ne sait pas trop où on va en écrivant une chanson, on a juste un début d’idée et on se contente de savourer le groove, Deep Down en fait partie. En le faisant, d’autres idées sont venues se greffer. ». Cette méthode jam session s’entend dans le morceau fini : il y a un côté répétitif et hypnotique assumé, avec peu d’évolution harmonique. La chanson privilégie la texture sonore et le feeling plutôt que la structure.
« Deep Down » est sans doute la piste la plus clivante de l’album. Certains auditeurs apprécient son climat de club feutré en fin de soirée, son aspect presque sensuel et mystérieux qui tranche avec le reste du disque. D’autres, en revanche, la jugent un peu longue et creuse. Alexis Petridis la qualifie poliment de « groove vaguement R&B qui s’étire un peu trop » et estime qu’elle fait partie des « moments de remplissage » de l’album. Il est vrai qu’à plus de 5 minutes 50, avec ses multiples répétitions, Deep Down aurait peut-être gagné à être resserrée. Néanmoins, on peut aussi y voir une sorte de fausse conclusion de l’album (puisqu’il y aura encore une piste après) où McCartney, tel un musicien de jazz, se laisserait aller à improviser dans un bar vide. L’ambiance nocturne et détendue contraste avec la rigueur pop de Seize The Day. La voix de Paul est traitée avec des effets d’écho, elle serpente dans le mix comme un instrument parmi d’autres. Il y a même un soupçon d’électronique dans la production, évoquant ses expérimentations ambient du passé (on pense aux albums qu’il a sortis sous le pseudonyme The Fireman).
En définitive, Deep Down n’est peut-être pas le morceau le plus marquant isolément, mais il contribue à la diversité de McCartney III. Il montre que Paul, même sans idée précise, peut créer une atmosphère sonore agréable et se faire plaisir. Dans le déroulé de l’album, il joue le rôle d’une parenthèse groovy avant le grand final acoustique. À l’écoute, on peut aisément imaginer McCartney, seul dans son studio de campagne, jammant sur ce groove pour le fun – et c’est sans doute exactement comme cela qu’est née cette chanson.
« Winter Bird / When Winter Comes »
Pour conclure l’album, Paul McCartney nous ramène en hiver. La onzième et dernière piste est en deux parties : « Winter Bird / When Winter Comes ». D’une certaine manière, elle boucle la boucle entamée avec Long Tailed Winter Bird. En effet, le morceau commence par une brève reprise du thème instrumental de l’introduction (« Winter Bird »), comme un écho : on réentend la guitare acoustique jouer le motif principal de Long Tailed Winter Bird pendant une trentaine de secondes. Puis, sans rupture, s’enchaîne la chanson « When Winter Comes » proprement dite, morceau folk acoustique chanté par Paul.
« When Winter Comes » est une chanson très particulière dans la genèse de l’album : c’est en réalité la vieille composition du lot. Elle date des années 1990 ! Paul l’avait enregistrée en 1992 lors de sessions avec le producteur George Martin (le célèbre arrangeur des Beatles). À l’époque, ce morceau était resté inédit, dormant dans les archives. McCartney l’a ressorti et intégré à McCartney III, utilisant l’enregistrement original de sa voix et guitare de l’époque (donc on entend un Paul d’une cinquantaine d’années chanter, ce qui explique sans doute que sa voix semble plus jeune et limpide sur ce titre final). Pourquoi maintenant ? Parce qu’un court-métrage d’animation a été réalisé autour de « When Winter Comes » fin 2020, et Paul voulait inclure la chanson dans son nouveau disque, tant elle collait au thème. Le film animé en question – dont Paul a parlé – est centré sur cette chanson, qui en constitue la bande-son principale. C’est d’ailleurs en travaillant sur ce projet d’animation qu’il a composé le thème Winter Bird mentionné plus haut. Tout est lié : Winter Bird (le petit instrumental) a mené à Long Tailed Winter Bird, qui ouvre l’album, et When Winter Comes (la chanson originelle) le clôt, créant un cycle complet.
« When Winter Comes » elle-même est une merveille de simplicité. Sur une guitare acoustique aux accords folk en arpèges, McCartney chante la vie à la ferme au fil des saisons. Les paroles décrivent un quotidien campagnard idyllique : réparer les clôtures, planter des arbres, prendre soin des moutons, s’assurer que les poulets ont un abri pour l’hiver… On se croirait presque dans « Mull of Kintyre » ou dans une suite de « Mother Nature’s Son ». Paul dépeint « une manière de vivre hippie à la ferme – planter des arbres, réparer une barrière, mener une vie paisible proche de la nature – de façon idéale ». Il a toujours aimé cette existence rustique (lui qui s’était établi en Écosse à la fin des années 60, menant une vie de fermier avec Linda pour échapper à la folie Beatlemania). Cette chanson en est l’illustration parfaite, presque un manifeste de simplicité volontaire et d’amour de la terre. « J’aime la nature, j’aime mettre les mains dans la terre, et cette chanson parle de ce genre de vie », dit-il.
Au-delà de son propos bucolique, When Winter Comes émeut parce qu’elle capture un Paul McCartney en mode troubadour acoustique, seul avec sa guitare, comme aux premiers jours. Sa voix (enregistrée en 1992, mais qu’importe) est douce et pure, l’air est frais et mélodieux. On retrouve la veine de chansons comme « Calico Skies » (une autre ballade acoustique qu’il avait enregistrée le même jour en 1992 avec George Martin) ou « Heart of the Country » (1971). When Winter Comes semble hors du temps : si on ne le savait pas, on pourrait croire qu’elle a été écrite en 1970 tant elle respire l’innocence des débuts de Paul en solo. Le fait qu’elle apparaisse à la fin de McCartney III revêt une signification presque symbolique : après toutes ses expérimentations, ses réflexions, ses grooves et ses rock, Paul termine sur une note authentiquement lui, l’auteur de « Blackbird », seul avec sa guitare acoustique, chantant la nature et le cycle des saisons. Et last but not least, la chanson se termine sur la phrase « When winter comes and food is scarce, we’ll warn our toes to stay indoors » – un clin d’œil aux temps difficiles de l’hiver (métaphore de l’adversité) qu’on affronte en restant au chaud auprès des siens. En cette année 2020 marquée par la pandémie, difficile de ne pas y voir un écho métaphorique : quand l’« hiver » (les moments difficiles) arrive, on se réfugie chez soi, on se serre les coudes, et on attend des jours meilleurs.
Musicalement, Winter Bird/When Winter Comes apporte une conclusion apaisée et nostalgique à l’album. Le petit rappel instrumental du début fait comme un générique de fin, et la chanson en elle-même laisse l’auditeur sur une sensation de chaleur simple. C’est un choix astucieux que d’avoir intégré cette pièce ancienne : elle renforce la cohérence du projet McCartney III en le reliant aux racines mêmes de McCartney (sa famille, sa terre, sa longévité artistique). On peut presque imaginer Paul refermer la porte de son studio à la fin du morceau, satisfait du voyage accompli.
Réception critique et publique
Lors de sa sortie en décembre 2020, McCartney III a été accueilli avec enthousiasme tant par la critique que par le public, confirmant que le songwriter légendaire savait encore surprendre et toucher en 2020. Sur le site agrégateur Metacritic, l’album obtient une moyenne de 81/100, indiquant des « acclamations universelles » de la part des critiques professionnelles. Nombre de journalistes ont souligné la réussite de McCartney à proposer un album frais et personnel à ce stade de sa carrière.
Plusieurs médias influents ont publié des chroniques élogieuses. Rolling Stone, sous la plume de Rob Sheffield, parle d’un « petit bijou espiègle » (« playful gem ») et met en avant la manière dont ce disque rappelle par moments « le charme pastoral et décontracté de son premier album solo de 1970 ». Le Guardian (Alexis Petridis) en a fait son Album de la semaine, affirmant que malgré « quelques bizarreries et du remplissage, cet album fait maison est profondément personnel et immensément agréable », avec certaines des « meilleures chansons de McCartney depuis des années ». Le New Musical Express (NME), sous la plume de Mark Beaumont, a salué « un retour magistral dans sa série s’étalant sur trois décennies », insistant sur la qualité des compositions et la pertinence du concept trilogique. Dans The Independent, Helen Brown a souligné « le charme mélodique, l’artisanat et l’optimisme ouvert d’esprit qui font de cet album solo un vrai régal », le qualifiant de « étrange, merveilleux et fantasque » avec un McCartney en « forme inspirée ». Même des publications plus pointues comme Pitchfork ont reconnu la valeur de l’album (ils lui ont attribué la note de 7,2/10) tout en notant qu’il était moins aventureux que McCartney ou McCartney II – mais cela n’a pas empêché Pitchfork de louer l’excentricité de morceaux comme Deep Deep Feeling et la sincérité de la démarche globale. En somme, la critique a salué le mélange de spontanéité et de savoir-faire de McCartney III, y voyant tantôt un album modeste et charmant, tantôt l’œuvre d’un musicien qui s’amuse sans entraves.
Le public, lui, a répondu présent massivement, faisant de McCartney III un succès commercial notable. L’album est entré n°1 des ventes au Royaume-Uni dès la semaine de Noël (25 décembre 2020), offrant à Paul son premier album solo numéro un dans son pays depuis 31 ans (le précédent était Flowers in the Dirt en 1989). Il s’est écoulé à 33 000 unités équivalent-ventes la première semaine au UK – un chiffre modeste comparé aux blockbusters pop, mais énorme pour un artiste de cet âge, et suffisant pour dominer les charts britanniques en pleine période de fêtes. Aux États-Unis, McCartney III a atteint la 2ᵉ place du Billboard 200, avec 107 000 équivalents ventes la première semaine (dont 104 000 en ventes réelles d’albums, un chiffre remarquable à l’ère du streaming). Seul Taylor Swift – qui venait de sortir son album Evermore – l’a empêché d’atteindre la pole position du Billboard. D’ailleurs, amusante anecdote : initialement Paul et Taylor Swift devaient sortir leur album le même jour (11 décembre 2020), mais Taylor, par respect pour Paul, a décalé Evermore d’une semaine en avance. Quand McCartney a appris cela, il a lui-même repoussé McCartney III d’une semaine à son tour (au 18 décembre) pour ne pas heurter la sortie de Taylor. Ce chassé-croisé gentleman entre deux superstars de générations différentes a fait la une des réseaux sociaux, et beaucoup y ont vu un signe de l’immense respect que suscite encore McCartney chez les jeunes artistes. Au final, aux USA, McCartney III a tout de même été l’album physique le plus vendu de la semaine de sa sortie, surpassant Evermore de Swift et la sortie surprise d’Eminem en termes de ventes pures. Il a aussi enregistré la troisième meilleure semaine de ventes vinyles aux États-Unis depuis 1991 (bénéficiant de multiples éditions colorées pour les collectionneurs). Ces chiffres montrent la mobilisation des fans, mais aussi l’acquisition d’un nouveau public curieux de ce « McCartney III ».
Au niveau international, l’album a atteint le top 10 dans de nombreux pays (Allemagne, Japon, Canada, etc.), confirmant une portée globale. En France, il s’est classé dans le top 5 des ventes en première semaine, preuve que la fanbase francophone de McCartney est restée solide. L’album a également décroché deux nominations aux Grammy Awards 2022 : Meilleur Album Rock (pour Paul) et Meilleure Chanson Rock (pour « Find My Way »). S’il n’a finalement pas remporté ces trophées, cette reconnaissance de l’industrie souligne que McCartney III n’a pas été perçu comme un simple caprice isolé, mais bien comme une œuvre de qualité respectée par ses pairs.
En somme, la réception de McCartney III a été largement positive. On peut noter qu’elle a été beaucoup plus enthousiaste que celle qu’avaient reçue McCartney en 1970 et McCartney II en 1980 à leur époque. Comme on le verra, ces deux prédécesseurs avaient essuyé des critiques initiales assez rudes. Cette fois-ci, qu’il s’agisse du contexte pandémique induisant de l’indulgence, de la sympathie énorme dont jouit Paul McCartney à présent, ou tout simplement des qualités intrinsèques de l’album, McCartney III a convaincu d’emblée. Certains esprits chagrins existent (quelques rares critiques ont trouvé l’album trop anodin ou pas assez innovant), mais ils sont minoritaires face au concert d’éloges. Il est intéressant de constater qu’à 78 ans passés, Paul McCartney parvient encore à mettre d’accord critiques et public, là où tant d’autres légendes n’osent plus proposer que des recettes éprouvées. McCartney III prouve qu’il y a une audience pour un McCartney en roue libre, sincère et artisanal.
Un troisième volet en écho aux deux premiers : comparaison avec McCartney (1970) et McCartney II (1980)
McCartney III s’inscrit délibérément comme le troisième chapitre d’une trilogie entamée cinquante ans plus tôt. La comparaison avec McCartney et McCartney II est donc incontournable, et elle s’avère riche d’enseignements. D’abord par les circonstances de création : chaque album de la trilogie est né à un moment charnière de la vie de Paul, dans un climat d’isolement créatif. En 1969-70, McCartney se retire du tumulte de la séparation des Beatles et s’enferme dans sa ferme écossaise avec sa famille pour enregistrer McCartney en bricolant sur un magnétophone. En 1979-80, épuisé par la fin des Wings et l’arrestation au Japon pour possession de marijuana, il se terre dans sa ferme du Sussex et bidouille tout seul avec de nouveaux synthétiseurs, livrant McCartney II. Et en 2020, contraint par le confinement mondial, il se retrouve à nouveau cloîtré en studio maison, accouchant de McCartney III. À chaque fois, la motivation est similaire : Paul cherche une échappatoire personnelle, une sorte de thérapie musicale en solitaire pour surmonter soit une crise, soit un vide imposé. McCartney premier du nom était un acte de renaissance après la fin des Beatles ; McCartney II, un pied de nez expérimental après la fin de Wings ; McCartney III, une réaffirmation créative face à l’arrêt brutal de la vie publique causé par la pandémie.
Sur le plan musical, les trois albums partagent l’approche du one-man-band et une certaine spontanéité, mais chacun a sa couleur distincte, liée à son époque. McCartney (1970) est dominé par les guitares acoustiques, les ballades intimistes (Paul y chante l’amour qu’il porte à Linda et à sa nouvelle vie de famille sur des chansons comme « Maybe I’m Amazed » ou « Every Night ») et quelques instrumentaux bruts. C’était un album lo-fi avant l’heure, enregistré sur du matériel rudimentaire, avec les moyens du bord. McCartney II (1980) est quant à lui un ovni pop électronique : Paul s’y amuse avec les synthétiseurs analogiques, les boîtes à rythmes, crée des morceaux tantôt dansants (« Coming Up »), tantôt carrément avant-gardistes (« Temporary Secretary » – longtemps incomprise, cette satire electro-pop est devenue culte, anticipant la bedroom pop d’aujourd’hui). Les critiques de l’époque furent déconcertés, voire horrifiés, par ces disques. McCartney premier du nom avait été accueilli par des commentaires acerbes : *« banalités insipides », s’était insurgé Melody Maker, allant jusqu’à dire que cela prouvait que « le membre vraiment talentueux des Beatles, c’était George Martin » (le producteur). McCartney II avait essuyé encore pire : « des cochonneries électroniques… une torture » avait écrit un journaliste en 1980, un autre affirmant que McCartney « s’était couvert de honte en sortant ça ». On le voit, à ces époques, la presse ne comprenait pas trop le délire de Paul en solitaire. Pourtant, avec le recul, ces deux albums ont été réhabilités et sont devenus des pièces maîtresses de son catalogue solo. Aujourd’hui, comme le note Alexis Petridis, McCartney et McCartney II sont « deux des albums les plus révérés de sa carrière solo, des moments où il a temporairement oublié ses impératifs commerciaux – sans oublier son don inné pour la mélodie – et laissé libre cours à son côté expérimental ». Un courant de pensée voit dans McCartney (1970) l’ancêtre du mouvement lo-fi alt-rock des années 90, tandis que McCartney II a été redécouvert par des DJ et salué comme précurseur de la pop électronique faite maison. En effet, nombre de jeunes artistes indé citent aujourd’hui McCartney et McCartney II comme des influences pour leur spontanéité, leur roughness attachante.
Dans ce contexte, McCartney III arrive avec une réception totalement différente : fort de l’aura acquise par ses prédécesseurs avec le temps, il est pris au sérieux d’emblée. Certains critiques se sont toutefois demandé si ce troisième volet serait lui aussi réévalué encore plus positivement avec les années – sous-entendu, peut-être qu’il recèle des aspects qui nous échappent en 2020 et qui deviendront évidents en 2030 ou 2040. « L’écart entre les critiques initiales et leur statut ultérieur suggère que les albums solo en one-man-band de McCartney ne révèlent leur véritable splendeur qu’avec le temps », note Petridis, qui invite à ne pas sous-estimer McCartney III même dans ses bizarreries. Il cite « Lavatory Lil » comme un exemple : jugée anecdotique aujourd’hui, qui sait si en 2050 on ne la réhabilitera pas comme un successeur digne de Polythene Pam ? (Il émet toutefois des doutes humoristiques sur cette éventualité, admettant que Lavatory Lil risque plutôt de rester dans la catégorie des plaisanteries oubliables comme Bogey Music). Quoi qu’il en soit, McCartney III s’inscrit dans la droite ligne de McCartney I & II par son esprit artisanal et sa prise de risque mesurée. Il est sans doute moins révolutionnaire que ne l’étaient les deux autres par rapport à leur époque – il n’introduit pas de terrain musical radicalement nouveau – mais il est aussi sans doute plus abouti du point de vue songwriting.
Il est aussi intéressant de voir la relation qu’entretient McCartney III avec les deux autres sur le plan des thématiques et références. Paul s’amuse à faire des clins d’œil à sa carrière passée, comme pour relier ces œuvres entre elles. Par exemple, on l’a vu, Lavatory Lil renvoie à Polythene Pam (1970), Winter Bird/When Winter Comes renvoie à Ram (1971) par son atmosphère bucolique, Deep Deep Feeling glisse un son qui évoque Strawberry Fields (1967), etc. McCartney II avait, lui, en son temps, glissé un clin d’œil à McCartney I : l’instrumental « Frozen Jap » de 1980 était vu comme un pendant aux instrumentaux bruts de 1970. Ici, McCartney III est truffé de Easter eggs pour fans, comme s’il célébrait non seulement le retour de Paul en solo, mais tout son chemin parcouru. C’est logique : en 2020, Paul McCartney a derrière lui une carrière pantagruélique, il embrasse tout cet héritage. En 1970, il voulait surtout s’affranchir des Beatles ; en 1980, s’affranchir des Wings ; en 2020, il n’a plus rien à prouver ni personne dont s’émanciper, il peut se permettre de faire des allusions complices à ses différentes époques.
Notons que McCartney III a confirmé son statut de troisième volet officiel par des gestes symboliques : en 2022, une box set McCartney I II III est sortie, rassemblant les trois albums en vinyles/CD dans un même coffret. L’existence même de ce coffret consacre l’idée d’une trilogie cohérente. Par ailleurs, en sortant McCartney III en 2020, Paul a réalisé un petit exploit statistique : avoir un album #1 au Royaume-Uni à six décennies d’écart (le premier album #1 qu’il a connu était avec les Beatles dans les années 1960, et il continue d’en classer en tête dans les années 2020). Cette longévité, mise en exergue par le projet McCartney III, renforce le caractère légendaire de la série. En effet, qui aurait parié en 1970 que l’auteur de Maybe I’m Amazed referait un McCartney 50 ans après, et avec autant de succès ?
En définitive, comparé à McCartney I & II, ce cru 2020 apparaît comme le plus réconcilié avec l’ensemble de la carrière de Paul. Il ne suscite pas la controverse, il fédère plutôt les admirateurs de toutes les époques en proposant un peu de chaque facette (de la ballade folk, du rock, de l’électro, de l’expérimental, etc.). S’il manque peut-être de la radicalité qu’avait McCartney II à son époque, il gagne en maturité émotionnelle. C’est l’album d’un homme de 78 ans, là où McCartney I était celui d’un jeune papa de 27 ans et McCartney II celui d’une pop-star de 37 ans en reconversion. Les préoccupations ne sont plus les mêmes, mais l’esprit joueur et indépendant reste intact. En ce sens, la trilogie forme un portrait en triptyque de Paul McCartney à trois âges de la vie, dans trois contextes très différents, mais avec une constante : l’amour de la musique faite maison et l’envie de se faire plaisir avant tout.
Influences musicales et références artistiques dans McCartney III
Comme souvent chez McCartney, l’album puise à de multiples sources d’inspiration, qu’elles soient conscientes ou non. Sur le plan musical, McCartney III reflète les influences qui ont façonné Paul tout au long de sa vie, tout en comportant quelques clins d’œil spécifiques.
On a déjà évoqué l’empreinte du blues sur « Women and Wives » : McCartney lisait une biographie de Lead Belly quand il l’a composée, et on ressent ce climat bluesy des années 30 dans les accords et le chant grave. Plus généralement, Paul convoque à plusieurs reprises les fantômes de la musique américaine traditionnelle qu’il affectionne : le rock’n’roll originel sur « Lavatory Lil » (on pense à Chuck Berry, Larry Williams, ces morceaux mordants et humoristiques des fifties), la folk anglaise ou écossaise sur des parties de guitare acoustique (certains arpèges de « The Kiss of Venus » ou « When Winter Comes » rappellent la folk celtique qu’il écoutait dans sa jeunesse).
L’ombre des Beatles plane évidemment de-ci de-là, comme une référence culturelle que Paul ne peut s’empêcher de glisser. Sur « Deep Deep Feeling », l’emploi d’un son de clavier type Mellotron renvoie directement à Strawberry Fields Forever des Beatles – un clin d’œil que les fans ont immédiatement relevé, d’autant que ce Mellotron en question provient concrètement des studios Abbey Road et a été utilisé lors de sessions des Beatles. Sur « Lavatory Lil », la filiation avec Polythene Pam a été confirmée par Paul : il a cherché à écrire, comme John Lennon en 1969, un mini-portrait satirique d’une femme aux mœurs douteuses affublée d’un surnom ridicule. Même le titre « Lavatory Lil » a une allitération railleuse (« la-la ») qui n’est pas sans rappeler Lovely Rita ou Polythene Pam. Autre clin d’œil possible : « Seize The Day », par son exubérance mélodique et ses modulations, pourrait rappeler la plume de McCartney à l’époque de Penny Lane ou Hello Goodbye – ces chansons riches en ponts et en changements de tonalité. Il y a chez Paul un style inimitable de composition, qu’il s’amuse presque à pasticher lui-même par moments. Le Guardian parle de mélodie « presque outrageusement McCartney-esque » à propos de Seize The Day, tant on y reconnaît sa patte dans toute sa splendeur. C’est comme s’il faisait un clin d’œil à son propre héritage, sans cynisme mais avec fierté.
Au-delà des Beatles, McCartney s’est aussi peut-être inspiré d’artistes plus modernes sur certains titres, même inconsciemment. Le cas de « Slidin’ » est parlant : plusieurs ont noté la ressemblance de style avec Queens of the Stone Age. Or, on sait que Paul apprécie ce groupe – il a d’ailleurs collaboré avec son leader Josh Homme lors d’enregistrements en 2013 et il a joué de la batterie sur un morceau de QOTSA cette année-là. Il n’est pas farfelu de penser qu’en jamment sur « Slidin’ », il avait en tête le son stoner/alternatif de ces formations contemporaines. De même, « Deep Down » avec son groove sensuel, pourrait évoquer l’influence de la soul moderne type D’Angelo ou d’une certaine pop-R&B à la mode. Paul n’a pas cherché à coller aux tendances, mais il a pu absorber des choses : rappelons qu’il a travaillé avec des producteurs comme Mark Ronson ou des artistes comme Rihanna dans les années précédentes, donc l’univers du R&B n’est pas étranger à son orbite.
Parmi les références artistiques explicites, on a aussi l’astronomie/l’astrologie sur « The Kiss of Venus », inspirée par ce petit livre hippie sur le système solaire. Cela montre la curiosité éclectique de McCartney : à plus de 75 ans, il s’émerveille encore en lisant des trucs sur les orbites planétaires et en tire une chanson d’amour cosmique. C’est assez révélateur de son ouverture d’esprit et de son optimisme intellectuel. On pourrait presque dire que McCartney III reflète aussi les influences littéraires ou du moins extra-musicales de Paul : ses préoccupations écologistes (la vie à la ferme, très Années 70 dans l’âme), son goût pour l’art visuel (le choix d’Ed Ruscha pour la pochette en est un signe, ainsi que la campagne de promotion atypique où les titres des chansons ont été dévoilés via des fresques murales dans 12 villes du monde). Même le choix du titre Seize The Day renvoie à un classique de la littérature (Horace et son Carpe diem), preuve que McCartney continue de puiser des idées dans la culture générale et pas seulement dans son vécu direct.
Enfin, il faut mentionner une forme d’influence plus personnelle : McCartney III est aussi nourri par l’auto-référence de Paul à son propre catalogue solo. En effet, à ce stade de carrière, Paul est influencé par… Paul. Il a derrière lui tant d’albums qu’il finit par dialoguer avec lui-même. Des chansons comme « When Winter Comes » et « Calico Skies » (1997) se font écho à 25 ans d’écart. « Deep Deep Feeling » peut rappeler les longues plages instrumentales qu’il avait expérimentées sur Electric Arguments (album électro-ambient de The Fireman en 2008). « Women and Wives » fait penser à certaines plages de Run Devil Run (1999) où il reprenait des standards 50’s en y mettant toute son âme de rocker/bluesman vétéran. Autrement dit, McCartney III compile en lui des touches de toutes les influences que McCartney a intégrées au fil du temps – des pionniers du rock aux classiques du folk, de la musique classique (Paul a fait des incursions dans l’orchestre symphonique dans sa carrière) à la techno-pop, en passant bien sûr par les Beatles. Cela contribue à faire de l’album un condensé de « tout Paul », un carnet de croquis où l’on retrouve ses sujets de prédilection et ses styles favoris.
Impact culturel et signification personnelle
L’impact culturel de McCartney III dépasse le simple cadre de sa musique. Sorti en pleine pandémie mondiale, l’album a symbolisé pour beaucoup une note d’espoir et de créativité dans une période sombre. Voir une icône de 78 ans enregistrer seul chez lui un disque plein de vitalité a été inspirant : Paul McCartney est apparu comme le modèle du musicien confiné qui ne perd pas son temps et transforme l’adversité en art. L’expression « Made in Rockdown » utilisée pour promouvoir l’album a même fait florès parmi les fans, résumant avec humour cette idée de création en quarantaine. Sur les réseaux sociaux, McCartney III a suscité des listening parties virtuelles, des échanges enthousiastes entre générations (nombre de jeunes découvert McCartney à travers cet album, parfois grâce aux collaborations de McCartney III Imagined avec des artistes de leur âge).
D’un point de vue plus large, la réussite de McCartney III a consolidé la place de Paul McCartney comme figure transgénérationnelle toujours pertinente. L’album atteignant le sommet des charts britanniques en 2020, Paul est devenu officiellement l’artiste ayant eu un album #1 dans son pays natal sur six décennies différentes – un record absolu qui inscrit son œuvre dans la durée comme peu d’autres. Cette longévité inouïe a été soulignée par la presse, renforçant l’aura d’institution vivante de McCartney. Au-delà des chiffres, McCartney III a ravivé les discussions sur l’héritage de la trilogie McCartney : il a permis à de nombreux critiques et fans de revisiter les opus de 1970 et 1980, d’écrire des rétrospectives comparatives (comme nous l’avons fait plus haut), en somme de mettre en lumière la cohérence d’un parcours. En ce sens, l’album a eu un impact culturel en ravivant l’intérêt pour l’approche DIY de Paul et en montrant que, même à l’ère moderne, un album fait maison pouvait rencontrer un large public et une reconnaissance critique.
La sortie de McCartney III Imagined en 2021 – album de remixes et reprises de toutes les chansons par une pléiade d’artistes plus jeunes (Beck, Phoebe Bridgers, St. Vincent, Anderson .Paak, etc.) – est un autre signe de l’impact de l’album original. Voir la nouvelle génération s’approprier ces morceaux, certains en faisant des tubes sur YouTube (la version de « The Kiss of Venus » par Dominic Fike a connu un joli succès) montre que McCartney III a su vivre au-delà de sa sortie initiale et toucher un public varié. Paul lui-même a supervisé ce projet Imagined, démontrant son envie de dialoguer avec la scène actuelle et d’offrir une seconde vie à ses compositions. On peut voir là une portée culturelle : McCartney III a servi de pont entre McCartney et la jeune garde, un échange créatif stimulant.
Pour Paul McCartney personnellement, cet album revêt une signification toute particulière. On le sent dans ses interviews : McCartney III a été pour lui un retour à la source de son art, un bain de jouvence créatif. « J’ai toujours écrit des chansons comme un hobby, je suis toujours en train de composer », dit-il, et ce disque lui a permis de le faire librement, sans échéance d’une maison de disque (il n’était initialement pas prévu au planning) ni tournée à préparer. Il a pu renouer avec le jeune homme bricoleur de 1970, et prouver à lui-même qu’il en était encore capable. Dans une conversation, un journaliste lui a demandé si cet album n’était pas en quelque sorte le vrai Paul McCartney, plus authentique que lorsqu’il travaille avec un producteur, et il a reconnu que c’était possiblement vrai. Il y a donc un attachement presque intime de Paul à McCartney III. Il en parle comme d’un projet libérateur, où il a pu explorer des choses sans se soucier du format. Être confiné avec sa fille et ses petits-enfants a également donné à la création de l’album une dimension familiale : on imagine l’artiste heureux de faire écouter chaque soir ses progrès à sa famille, comme un grand-père qui jouerait de la guitare après le dîner pour le plaisir de tous. Mary McCartney, qui a documenté en photo certaines séances, a d’ailleurs pris le cliché illustrant l’article du Guardian (on y voit Paul avec sa basse Höfner, concentré, photographié par sa fille), signe que ce projet était aussi domestique dans sa réalisation. On peut penser que McCartney III restera dans la mémoire de Paul comme l’album du confinement passé en famille, une sorte de journal de bord musical d’une année pas comme les autres.
Sur un plan plus symbolique, compléter la trilogie doit avoir procuré à McCartney une certaine fierté et une émotion. À la sortie de McCartney II en 1980, il était loin d’imaginer qu’il y aurait un jour un McCartney III. Les fans ont fantasmé pendant des années sur ce titre, se demandant si Paul oserait un jour refermer la boucle. En le faisant, et avec réussite, McCartney semble envoyer le message qu’il est toujours en mouvement, toujours créatif, et qu’il ne vit pas que sur ses lauriers passés. Dans une de ses réponses à ses fans, quand on lui demande ses chansons préférées des trois McCartney, il répond : *« Maybe I’m Amazed » sur McCartney, « Waterfalls » sur McCartney II, et « Deep Deep Feeling » sur McCartney III. Cela en dit long : il place une création de 2020 au même niveau que deux chefs-d’œuvre cultes plus anciens. Preuve qu’il est réellement fier de ce qu’il a accompli ici, qu’il estime que l’album contient de véritables grandes chansons dignes de son héritage.
En guise de bilan, McCartney III s’impose comme un chapitre tardif mais essentiel dans la carrière de Paul McCartney. Culturellement, il a montré que le doyen de la pop pouvait encore surprendre et émouvoir, tout en dialoguant avec son propre passé de façon maline. Personnellement, il a offert à Paul un terrain de jeu libéré des attentes, une façon de traverser l’épreuve du confinement en créant plutôt qu’en subissant. Et pour le public, il a été un cadeau de fin d’année 2020, comme un message rassurant : même en temps difficiles, la musique continue, l’inspiration ne meurt pas. Every decade should kick off with a Paul McCartney one-man-band album, écrivait avec amusement un critique américain– « chaque décennie devrait démarrer avec un album en one-man-band de Paul McCartney ». En lançant ainsi les années 2020 avec McCartney III, Sir Paul a prouvé qu’il savait se renouveler tout en restant fidèle à lui-même, et qu’il avait encore des choses à dire – profondément personnelles, légèrement fantasques, mais incontestablement mélodiques – même au bout de soixante ans de carrière.
