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George Harrison : Une quête de réponses, entre aphorismes et introspection

Publié le 06 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

L’album Extra Texture (Read All About It), sorti en 1975, marque un tournant dans la carrière de George Harrison. Si ses précédentes œuvres, notamment All Things Must Pass, l’avaient placé au sommet de sa créativité musicale et spirituelle, ce sixième album solo de l’ex-Beatle est une exploration plus douce et intimiste de l’artiste, loin des turpitudes des années passées. Parmi les pépites qui jalonnent cet album figure « The Answer’s At The End », une chanson qui, au-delà de sa mélodie délicate et de ses harmonies subtiles, révèle un aspect fondamental de l’univers de Harrison : une quête de sens, une recherche de réponses à travers la contemplation et la sagesse des autres. Retour sur cette œuvre marquante.

Sommaire

Une chanson inspirée des aphorismes de Sir Frank Crisp

À la base de « The Answer’s At The End », il y a une série d’aphorismes, des maximes, qui ornaient les murs de la maison de George Harrison à Friar Park, sa demeure située dans la campagne anglaise. Ces citations avaient été laissées par l’ancien propriétaire de la villa, Sir Frank Crisp, un personnage haut en couleur, un avocat devenu artiste amateur et connu pour sa philosophie de vie quelque peu excentrique.

Parmi les pensées inscrites sur les murs de Friar Park, celle qui a inspiré directement « The Answer’s At The End » est la suivante :
“Scan not a friend with a microscopic glass, / You know his faults now let his foibles pass. / Life is one long enigma true my friend, / Read on, read on, the answer’s at the end.”

C’est cette réflexion, à la fois introspective et apaisante, qui a séduit George Harrison. Il a voulu en faire une chanson, une sorte de méditation musicale sur le pardon et l’acceptation des imperfections humaines. La phrase suggère qu’au lieu de scruter sans fin les défauts des autres, il serait plus sage de les accepter et de les laisser passer, car la vérité et la paix se trouvent ailleurs, au-delà de l’analyse incessante.

Le choix de cette citation n’est pas anodin, car il s’inscrit dans la continuité de la réflexion de Harrison sur la nature humaine, la rédemption, et le processus de guérison. De même, l’œuvre précédente, All Things Must Pass, avait déjà largement exploré ces thématiques de souffrance et de libération.

Une mélodie qui appelle à la réflexion

Dès les premières notes de The Answer’s At The End, la similitude avec un autre morceau marquant de Harrison, Isn’t It A Pity, ne peut être ignorée. L’atmosphère de la chanson, avec ses accords diminués et son tempo majestueux, rappelle l’introspection profonde et le sentiment de regret présents dans ce titre phare de All Things Must Pass. Les paroles, empreintes d’une mélancolie douce, résonnent profondément avec l’âme de l’auditeur. Mais ce n’est pas seulement la tonalité de la chanson qui fait écho à Isn’t It A Pity ; l’idée de questionnement et de recherche de sens traverse les deux morceaux. Harrison lui-même a fait le lien entre les deux titres, affirmant que les paroles de The Answer’s At The End s’inspiraient de sa propre quête de sens et d’une contemplation plus large des erreurs humaines et des injustices de la vie.

Le milieu de la chanson se distingue par un passage particulier où l’influence de Nina Simone est palpable. La grande artiste de jazz et de soul, qui avait, elle aussi, donné une interprétation poignante de Isn’t It A Pity, inspire Harrison dans cette partie du morceau, où la mélancolie se fait plus présente, presque palpable. Cette influence se reflète dans le traitement de la voix de Harrison, qui prend des accents plus graves et plus introspectifs, créant ainsi une ambiance propice à la réflexion.

La quête du sens à travers les épreuves

À travers cette chanson, comme souvent dans son œuvre, Harrison semble nous inviter à chercher la vérité au-delà des apparences et à accepter la complexité du monde et des individus. Son approche est toujours teintée de spiritualité, mais d’une spiritualité qui n’est pas déconnectée du quotidien, des erreurs, des épreuves et des petites imperfections de la vie. Cette sagesse, qu’il évoque dans The Answer’s At The End, est aussi une invitation à lâcher prise, à accepter que certaines choses échappent à notre compréhension immédiate, et que ce n’est qu’avec le temps, et souvent à la fin du chemin, que les réponses viennent.

L’influence de la culture hindoue, à laquelle Harrison était profondément attaché, se fait également sentir. Au-delà du message des aphorismes de Sir Frank Crisp, l’idée que la vérité et la sagesse ne peuvent être appréhendées de manière intellectuelle et analytique est au cœur de la pensée du maître indien Krishna, dont Harrison s’était fait un fervent disciple. Le message de The Answer’s At The End pourrait ainsi être vu comme une métaphore de cette quête spirituelle : un appel à dépasser les limites de l’esprit rationnel pour embrasser une compréhension plus profonde, plus intuitive de l’existence.

L’héritage de Sir Frank Crisp dans la musique de Harrison

Ce n’est pas la première fois que George Harrison se sert des aphorismes de Sir Frank Crisp pour nourrir sa musique. En effet, The Ballad of Sir Frankie Crisp (Let It Roll) et Ding Dong, Ding Dong sont deux autres titres qui trouvent leur inspiration dans les paroles inscrites sur les murs de Friar Park. Mais alors que ces chansons étaient plus enjouées et légères, The Answer’s At The End s’en distingue par une gravité et une sérénité plus prononcées. Le tempo plus lent, les accords suspendus, et la douceur de l’interprétation vocale de Harrison font de cette chanson un moment de contemplation intense, où la musique devient un moyen d’accéder à une vérité plus profonde.

Dans ses propres mots, Harrison a souvent exprimé son désir de diffuser des messages positifs et de partager avec le monde une vision de l’amour et de la tolérance. C’est dans cet esprit qu’il interprétait l’héritage de Sir Frank Crisp : non comme une simple anecdote historique, mais comme un guide spirituel, une voie à suivre dans un monde souvent chaotique et dénué de sens.

Le contexte de l’album Extra Texture (Read All About It)

Extra Texture (Read All About It) a été conçu dans un moment particulier de la vie de George Harrison. Après avoir traversé des années tumultueuses, tant sur le plan personnel que professionnel, l’album reflète un sentiment de fatigue et de retrait. Harrison était en quête d’une nouvelle direction après le succès et la charge émotionnelle de All Things Must Pass et des années marquées par la tension entre lui et ses anciens collègues des Beatles. De plus, son intérêt pour la culture indienne et la spiritualité avait pris un tournant, et il était désormais dans une phase plus introspective, moins exposée.

L’album a été enregistré en 1975, une période où Harrison, bien qu’il ait continué à avoir des succès en tant qu’artiste solo, traversait également des moments de doute. C’est dans ce contexte que The Answer’s At The End apparaît comme une pause, une méditation, un moment de réflexion sur la vie et l’art. La production, confiée à Harrison lui-même, bénéficie de l’ambiance feutrée du studio, où chaque instrument, du piano de David Foster à l’orgue de Gary Wright, se mêle harmonieusement pour soutenir la voix du guitariste, créant ainsi un écrin parfait pour cette chanson empreinte de sagesse.

La portée intemporelle des paroles

Les paroles de The Answer’s At The End restent étonnamment actuelles, et leur portée ne s’est jamais démentie. À l’ère du sur-analyse et du jugement incessant, de la culture de la critique et de l’exigence de perfection, la chanson de Harrison nous invite à une forme de lâcher-prise, à relativiser nos attentes et à accepter l’autre dans sa globalité. Il ne s’agit pas d’une invitation à l’inaction ou à l’indifférence, mais à une forme d’acception radicale de ce qui est, tel que cela se présente.

L’œuvre de George Harrison, et particulièrement The Answer’s At The End, constitue ainsi un témoignage précieux d’une époque où l’artiste cherchait non pas à répondre à toutes les questions, mais à comprendre que certaines réponses ne se trouvent qu’avec le temps, dans la simplicité et la sérénité d’un regard apaisé sur le monde.


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