En janvier 1969, George Harrison quitte brièvement les Beatles lors des sessions tendues de Let It Be à Twickenham. Frustré par le manque de reconnaissance de ses compositions et les tensions avec McCartney, il revient après des négociations, marquant un tournant vers la fin du groupe.
George Harrison ne claqua pas la porte. Il ne hurla pas, ne frappa personne, ne retourna pas de table. Il se contenta d’un laconique : « See you ’round the clubs. » Et il s’en alla. C’était le 10 janvier 1969, dans les studios glacés de Twickenham, alors que les Beatles tentaient, péniblement, de créer ce qui allait devenir Let It Be. Derrière ce départ discret se cache pourtant l’un des actes les plus décisifs de l’histoire du groupe. George Harrison, le “Quiet Beatle”, en avait assez.
Sommaire
- L’éternel troisième homme
- Le mirage de Let It Be
- Trois chefs dans une même pièce
- L’instant où tout aurait pu basculer
- La solitude du génie sous-estimé
- Lennon, McCartney, et les limites de la démocratie
- L’éclatement inévitable
- Une amitié restaurée, malgré tout
L’éternel troisième homme
Pendant longtemps, la position de George Harrison au sein des Beatles fut claire : il était le guitariste virtuose, le soutien harmonique, l’ombre fidèle derrière le duo éclatant Lennon-McCartney. Il acceptait son rôle avec grâce, se contentant de glisser ici ou là un solo lumineux, une voix tierce, ou parfois une chanson.
Mais dès 1965, la dynamique évolue. Avec If I Needed Someone, Taxman, ou Within You Without You, Harrison montre qu’il n’est pas un simple accompagnateur. Il est, lui aussi, un compositeur à part entière, avec une voix musicale singulière, nourrie de spiritualité, de dissonance, d’Orient.
À mesure que les années passent, George prend confiance. Et surtout, il découvre qu’il peut être entendu ailleurs. Sa proximité avec Bob Dylan, sa complicité avec Eric Clapton, son ouverture aux musiciens de studio, l’amènent à comprendre que la cage dorée des Beatles pourrait bien être en train de l’étouffer.
Le mirage de Let It Be
À l’orée de 1969, le groupe tente un retour aux sources. Fatigués des expérimentations en studio, des collages sonores de The White Album, ils décident de revenir à l’essence : jouer ensemble, en direct, sans artifices. Le projet s’appelle Get Back — il deviendra plus tard Let It Be. Mais l’idée généreuse tourne vite au cauchemar.
Le studio choisi, Twickenham, est froid, impersonnel, presque hostile. Les sessions sont filmées en permanence par Michael Lindsay-Hogg pour un futur documentaire, ajoutant à la tension ambiante. Paul McCartney, frustré par la désorganisation, prend le contrôle. Il dirige, impose, explique. Pour George Harrison, c’est insupportable.
« Paul ne voyait pas plus loin que lui-même », expliquera-t-il des années plus tard. « Il était lancé, mais dans son esprit, tout ce qui l’entourait n’était là que pour l’accompagner. Il ne se souciait pas de piétiner les égos ou les sentiments. »
Trois chefs dans une même pièce
Harrison arrive aux sessions avec des chansons d’une puissance inouïe. Let It Down, Isn’t It A Pity, All Things Must Pass, Something. Mais rien n’y fait : Lennon et McCartney, absorbés par leurs propres trajectoires, n’écoutent même pas. Ils écartent ses propositions, comme à l’accoutumée.
Lennon, de plus en plus distant, s’enfonce dans l’héroïne. À ses côtés, Yoko Ono ne quitte plus sa chaise au milieu du studio. Paul, quant à lui, semble vouloir tout contrôler. La tension grimpe. Harrison encaisse, encaisse encore, jusqu’à cette matinée du 10 janvier où, sans éclat, il dit simplement qu’il en a fini. Il s’en va. Ce n’est pas une menace. C’est une libération.
L’instant où tout aurait pu basculer
Le réalisateur Michael Lindsay-Hogg, qui filme les sessions, sent le malaise. Il fait discrètement placer un micro caché dans un pot de fleurs lors du déjeuner. Ce qu’il enregistre ce jour-là n’est pas une explosion de colère, mais un moment de vide. Lennon, agacé, suggère sans détour : « Remplaçons-le par Eric. Il est tout aussi bon et moins chiant. » McCartney, silencieux. Ringo, abattu. Plus personne ne croit vraiment en l’unité du groupe.
Pourtant, paradoxalement, le départ de George oblige les Beatles à s’interroger. Après quelques jours de séparation, et une tentative de persuasion menée par Ringo, George accepte de revenir, à la condition que les sessions quittent Twickenham pour se poursuivre à Apple Studios, et que Yoko ne soit plus sur scène durant les répétitions. Il impose aussi que Billy Preston, rencontré lors des sessions, soit intégré au groupe. Preston, en apportant un regard extérieur bienveillant, calmera les tensions.
La solitude du génie sous-estimé
Mais quelque chose s’est brisé. George Harrison n’est plus un Beatle, il est un compositeur qui supporte difficilement de voir ses chefs-d’œuvre ignorés ou minimisés. Il dira plus tard que l’atmosphère était devenue « toxique », qu’il ne pouvait plus créer dans ce climat.
Et il n’avait pas tort. Isn’t It A Pity, rejetée par le groupe, deviendra l’un des sommets de son album solo All Things Must Pass, tout comme Let It Down et la sublime Wah Wah, écrite précisément le jour de son départ. En 1970, Harrison explose enfin en plein jour. Son triple album solo, produit par Phil Spector, est accueilli comme une révélation. Pour beaucoup, il surpasse tout ce que Lennon ou McCartney ont publié la même année.
Lennon, McCartney, et les limites de la démocratie
Ce que révèle cette crise, c’est la structure bancale du groupe. Officiellement démocratique, le collectif Beatles était en réalité dominé par le duo Lennon-McCartney, qui décidait de l’ordre des chansons, du choix des prises, de l’arrangement final. Harrison, longtemps relégué, finit par étouffer dans ce carcan.
Paul McCartney lui-même reconnaîtra plus tard : « On aurait dû être plus attentifs à George. Il avait tellement de bonnes chansons. Mais on était dans notre bulle. »
Quant à Lennon, son manque d’empathie n’aidait en rien. L’addiction, la dépendance à Yoko, l’usure psychologique du succès avaient rendu toute communication difficile. L’idée même d’être « un groupe » ne faisait plus sens.
L’éclatement inévitable
La séparation officielle des Beatles n’interviendra qu’en avril 1970. Mais le point de non-retour se situe bel et bien en janvier 1969. Ce jour-là, George Harrison ne fait pas qu’annoncer une pause. Il révèle que le groupe n’est plus un groupe. Et que chacun, désormais, va devoir trouver son propre chemin.
Le plus discret des Beatles aura été le premier à dire tout haut ce que tous savaient tout bas : qu’il était possible d’exister en dehors du mythe. Qu’on pouvait vivre, créer, s’épanouir sans être enfermé dans le costume de « Beatle George ».
Une amitié restaurée, malgré tout
Dans les années qui suivirent, les rancunes s’apaisèrent. Harrison, en homme d’une sagesse rare, affirma plus tard :
« Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Aujourd’hui, nous sommes de bons amis. On comprend mieux ce qui s’est passé. »
Mais son départ reste un moment-clé. Il rappelle que les Beatles, aussi légendaires soient-ils, étaient avant tout quatre jeunes hommes pris dans un tourbillon de gloire, de contradictions et de fatigue. Et que, parfois, il faut s’en aller pour se retrouver.
Souhaitez-vous que je vous transmette ce texte au format PDF ou que je développe la période All Things Must Pass dans un second article ?
