En 1968, sous l’emprise du LSD, John Lennon convoque une réunion d’urgence chez Apple Records et déclare à ses compagnons qu’il est Jésus-Christ revenu sur Terre. Ringo Starr, imperturbable, propose d’aller déjeuner. Plus tard, Lennon affirme à un fan être le Christ, ce à quoi le fan répond : « J’ai quand même aimé votre dernier disque. » Cette nuit marque aussi le début de sa relation avec Yoko Ono. Lennon confie alors à ses proches qu’il pressent sa propre mort imminente, une prophétie qui se réalisera en 1980.
Il est des épisodes dans la saga des Beatles qui, à force d’être racontés, deviennent presque des paraboles modernes. Le soir où John Lennon convoqua d’urgence ses compagnons pour leur révéler qu’il était, littéralement, Jésus-Christ revenu sur Terre, fait partie de ces instants suspendus, au croisement du délire mystique, de l’expérimentation psychédélique et d’une angoisse existentielle d’une acuité bouleversante. Derrière le folklore du LSD et l’anecdote croustillante, se dessine le portrait d’un homme en chute libre, prophète malgré lui d’un destin tragique.
Sommaire
- D’un groupe sage à l’explosion psychédélique
- Une réunion délirante chez Apple
- La mystique de Lennon : entre humour, provocation et angoisse
- Une prédiction macabre
- Une nuit, une femme, un basculement
- De la dérision à la rédemption
D’un groupe sage à l’explosion psychédélique
Lorsque les Beatles explosent à la face du monde en 1963, leur image est celle de jeunes garçons bien peignés, à l’humour tendre et aux chansons inoffensives. Pourtant, cette façade ne tiendra guère. Dès 1965, les expériences avec les drogues hallucinogènes, en particulier le LSD, transforment radicalement leur esthétique et leur rapport au monde.
C’est d’abord George Harrison qui entrevoit dans le LSD un chemin vers la transcendance. Plus introspectif, il s’ouvre à la spiritualité hindoue, aux mantras, aux sitars. Mais John Lennon, lui, s’y jette avec un appétit plus anarchique. Pour l’auteur de Help! et Nowhere Man, le LSD n’est pas seulement une porte ouverte sur d’autres perceptions : c’est un miroir. Un miroir parfois déformant, cruel, intransigeant.
Dans des chansons comme Tomorrow Never Knows, She Said She Said, ou I Am The Walrus, l’influence de l’acide est manifeste. Les mots se dérèglent, les structures explosent, les images deviennent kaléidoscopiques. La pop s’efface ; reste une poésie éclatée, quasi surréaliste.
Une réunion délirante chez Apple
C’est dans ce contexte que se déroule, au cœur de l’année 1968, l’épisode hallucinant rapporté par Tony Bramwell dans ses mémoires Magical Mystery Tours: My Life With The Beatles. Un soir, Lennon, sous l’emprise d’un puissant trip, appelle de manière urgente ses camarades au siège d’Apple Records. La panique est palpable. McCartney, Harrison et Starr accourent, croyant à un drame.
Mais ce qu’ils découvrent n’est ni une querelle juridique, ni une crise artistique.
C’est un Lennon transfiguré, visiblement halluciné, qui leur annonce d’un ton solennel :
« I’ve got something very important to tell you… I am Jesus Christ. I have come back again. This is my thing. »
Face à lui, les trois autres restent figés. Aucun ne s’en étonne outre mesure. Sans doute en ont-ils vu d’autres. Peut-être ont-ils compris que résister ou ironiser ne ferait qu’alimenter la spirale. Alors Ringo, imperturbable, lâche :
« Right. Meeting adjourned. Let’s go have some lunch. »
Et les voilà partis déjeuner.
La mystique de Lennon : entre humour, provocation et angoisse
Chez Lennon, les déclarations messianiques ne sont jamais entièrement à prendre au pied de la lettre. L’homme aime autant le mysticisme que la provocation. En 1966 déjà, il avait scandalisé l’Amérique puritaine en affirmant que « les Beatles sont plus populaires que Jésus ». Une phrase sortie de son contexte, certes, mais révélatrice d’un esprit de plus en plus conscient du pouvoir spirituel de la pop culture.
Cependant, ce soir-là, il semble que Lennon ne plaisante pas. Quand, durant ce même trip, un fan le reconnaît à table et vient lui parler, il lui répond avec aplomb :
« Actually, I’m Jesus Christ. »
Le fan, interloqué mais magnanime, répondra simplement : « I still liked your last record. »
Cette réplique inattendue agit comme un révélateur : les Beatles, en 1968, ne sont plus seulement des chanteurs. Ils sont devenus des figures mythologiques. Des supports de projections collectives. Des symboles de foi, de libération, d’espoir — voire de salut.
Une prédiction macabre
Le plus troublant de cet épisode, c’est qu’il ne s’arrête pas là. Après avoir proclamé sa nature divine, Lennon entre dans une phase plus sombre. Il commence à confier à son entourage qu’il pressent sa propre mort. Il aurait dit à plusieurs amis :
« They’re going to kill me, you know. But I’ve got at least four years to go, so I’ve got to do stuff. »
Ces mots, terrifiants à relire aujourd’hui, résonnent comme une prophétie. Quatre ans plus tard, presque jour pour jour après avoir quitté les Beatles, John Lennon est abattu devant le Dakota Building à New York, le 8 décembre 1980.
Peut-on y voir un pressentiment réel ? Un fantasme paranoïaque induit par la drogue ? Une manière d’accentuer son propre mythe ? Peut-être tout cela à la fois. Lennon savait que son statut public faisait de lui une cible. Mais il savait aussi jouer avec les signes, nourrir le mystère autour de sa propre existence.
Une nuit, une femme, un basculement
Au milieu de ce délire mystico-psychédélique, un autre événement a lieu cette nuit-là : Lennon téléphone à Yoko Ono. Ils passent la nuit ensemble. C’est le point de bascule. Le début de l’histoire d’amour la plus commentée, la plus controversée, la plus scrutée de l’histoire du rock.
Le « Jésus Christ » halluciné du boardroom d’Apple trouve alors une nouvelle apôtre — ou plutôt une partenaire. Yoko ne cherche pas à le ramener à la raison : elle l’écoute, le confronte, l’embrasse dans sa complexité. Pour Lennon, c’est la première fois qu’une femme n’attend pas de lui qu’il soit drôle, beau ou célèbre. Elle l’accueille tel qu’il est : fragmenté, en quête, multiple.
De la dérision à la rédemption
Aujourd’hui encore, l’anecdote fait sourire. Elle alimente les documentaires, les biographies, les spectacles. Mais au-delà du folklore psychédélique, elle révèle une vérité plus profonde. John Lennon n’était pas fou. Il était en recherche. De sens. De salut. De sincérité. Et dans cette quête, parfois ridicule, parfois bouleversante, il fut souvent seul.
S’il s’est proclamé Jésus, ce n’était pas pour convertir, mais pour exprimer un mal-être profond : celui d’un homme adulé qui ne savait plus s’il était encore lui-même. Et s’il a prédit sa propre mort, ce n’était pas pour choquer, mais parce qu’il savait que le rêve, tôt ou tard, se paierait au prix fort.
