Magazine Culture

Une nuit au Vesuvio Club : quand Hey Jude des Beatles éclipse les Rolling Stones

Publié le 06 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En août 1968, lors de la soirée de lancement de l’album Beggars Banquet des Rolling Stones au Vesuvio Club de Londres, Paul McCartney et John Lennon surprennent l’assemblée en dévoilant en avant-première « Hey Jude ». Ce geste inattendu éclipse la fête des Stones, provoquant la contrariété de Mick Jagger. Cet événement illustre la rivalité artistique entre les deux groupes, chacun cherchant à surpasser l’autre tout en s’inspirant mutuellement.


Dans les annales du rock britannique, rares sont les récits qui allient aussi puissamment le génie artistique, la rivalité feutrée et l’ego blessé que cette soirée de 1968 au Vesuvio Club de Londres. Ce devait être le couronnement des Rolling Stones, le baptême public de Beggars Banquet, leur manifeste blues-rock aux accents crépusculaires. Mais ce fut, à leur insu, une démonstration de force signée Lennon et McCartney. Ce soir-là, les Beatles ne se contentèrent pas d’assister à la fête : ils la réécrivirent.

Sommaire

Une rivalité plus fantasmée que réelle

On a souvent dressé entre les Beatles et les Stones un parallèle simpliste : les premiers seraient les « gentils garçons de Liverpool », les seconds les « mauvais garçons de Londres ». Cette opposition manichéenne, largement nourrie par la presse, ne résiste pas à l’analyse. En réalité, les deux groupes partageaient un respect mutuel, une admiration sincère, et même une forme de fraternité artistique.

Les Beatles, alors au sommet de leur puissance dès 1963, furent parmi les premiers à tendre la main aux Stones. Le tandem Lennon-McCartney offrit à Jagger et Richards I Wanna Be Your Man, qui devint leur premier véritable succès. Les Stones, à leur tour, ne cachèrent jamais leur dette artistique envers les Fab Four. Mick Jagger et Keith Richards assistaient souvent à leurs sessions d’enregistrement, glanaient des idées, observaient les méthodes de George Martin, et réinjectaient cette inspiration dans leur propre travail.

Mais à mesure que les années 1960 s’assombrissaient, chacun des deux groupes prit un chemin plus personnel. Les Beatles s’aventuraient dans les limbes psychédéliques de Revolver et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, tandis que les Stones se repliaient vers les racines du blues américain, vers cette sauvagerie qui deviendrait leur signature.

Beggars Banquet : la mue des Stones

Fin 1968, les Rolling Stones sont à la croisée des chemins. Leur tentative psychédélique avec Their Satanic Majesties Request, souvent perçue comme un pâle reflet de Sgt. Pepper, a été fraîchement accueillie. Brian Jones, diminué, instable, est déjà sur la voie du retrait. Keith Richards, plus que jamais, assume la direction musicale du groupe.

Avec Beggars Banquet, les Stones opèrent un retour radical aux fondamentaux. Le disque regorge de morceaux où s’expriment la noirceur, le sexe, la rage et la beauté tragique du blues et du gospel. Sympathy for the Devil, Street Fighting Man, Stray Cat Blues, Salt of the Earth : autant de titres qui définissent ce que seront les Stones des années 1970.

Ce disque est censé marquer leur renaissance. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une soirée de lancement dans l’un des clubs les plus sélects de Londres : le Vesuvio.

Une fête, une déflagration

La soirée se veut intimiste mais prestigieuse. Dans l’ambiance enfumée du Vesuvio Club, alors fréquenté par tout ce que Swinging London compte de personnalités, le champagne coule à flot. Jagger est dans son élément, charmeur, impassible. Richards, fidèle à sa posture taciturne, veille sur les bandes du disque. Le monde semble à leurs pieds.

Mais deux invités imprévus viennent troubler cette autosatisfaction : John Lennon et Paul McCartney. À leur arrivée, ils n’ont pas seulement apporté leurs sourires énigmatiques. Ils ont dans les mains un objet plus lourd que tous les mots : le master finalisé de leur nouveau single, Hey Jude.

Tony Sanchez, confident notoire des Stones et homme à tout faire officieux du groupe, racontera la suite : « J’ai mis le disque sur la sono. Le crescendo lent et tonitruant de Hey Jude a secoué le club. Puis j’ai retourné le disque, et on a entendu la voix nasale de Lennon hurler Revolution. À la fin, j’ai regardé Mick, il avait l’air contrarié. Les Beatles avaient volé la vedette. »

Hey Jude : une œuvre irrésistible

Il faut comprendre ici la puissance de Hey Jude dans son contexte. Ce n’est pas une chanson, c’est un ouragan émotionnel. Écrite par McCartney pour Julian Lennon, le fils de John, en pleine séparation conjugale, la chanson allie simplicité mélodique et intensité croissante. Elle commence comme une berceuse et s’achève en incantation collective.

À l’été 1968, Hey Jude est sur le point de devenir le plus long numéro un jamais enregistré à ce jour, avec plus de sept minutes d’émotion pure. Pour les Stones, à ce moment précis, aucune chanson ne pouvait rivaliser. Ni Sympathy for the Devil, pourtant majestueuse, ni Salt of the Earth, pourtant poignante, ne pouvaient égaler ce crescendo fédérateur qui, dans le Vesuvio, mit tout le monde à genoux.

Un affront ? Non, une démonstration

Faut-il y voir un geste calculé ? Un sabotage mondain ? Sans doute pas. Lennon et McCartney n’étaient pas là pour humilier qui que ce soit. Mais ils savaient pertinemment que le simple fait de faire entendre ce disque, dans ce lieu, ce soir-là, serait un séisme. Et ils avaient raison.

La rivalité, en ce sens, n’était pas faite d’hostilité, mais de surenchère artistique. Une forme de respect viril, de défi stimulant. Les Beatles posaient un jalon, les Stones répondraient. Et d’ailleurs, quelques mois plus tard, You Can’t Always Get What You Want, signé Jagger/Richards, semble une réplique assumée à Hey Jude, avec son final choral, son lyrisme déployé, sa lente montée en puissance.

L’ombre du blues

Il serait faux de croire que les Beatles ont tourné le dos au blues. Lennon, en particulier, reste fasciné par ses racines noires américaines. L’album blanc, paru en novembre 1968, le prouve avec force. Yer Blues, enregistré dans une ambiance volontairement claustrophobe, est un pastiche brutal, presque douloureux, du blues traditionnel. Lennon y hurle son isolement, sa peur de mourir, sa dépression larvée. Loin des fioritures psychédéliques, on y retrouve l’esprit du delta du Mississippi.

Mais là où les Stones plongent dans la boue du blues avec un plaisir charnel, les Beatles le réinterprètent à travers un prisme plus intellectuel, plus distancié. Ils ne cherchent pas à mimer, mais à réinventer. D’où la différence de texture, de ton, de profondeur émotionnelle entre No Expectations et Yer Blues.

Une rivalité fertile

Au fond, cette soirée au Vesuvio Club est emblématique de ce que fut la relation Beatles/Stones : une compétition implicite, mais toujours féconde. Chaque groupe poussait l’autre à se surpasser. Sans Sgt. Pepper, les Stones n’auraient peut-être jamais osé Majesties. Sans Beggar’s Banquet, Lennon n’aurait peut-être jamais écrit Yer Blues. Et sans Hey Jude, You Can’t Always Get What You Want n’aurait peut-être pas vu le jour sous cette forme.

Les Beatles avaient le sens de la forme, du message, de la structure pop parfaite. Les Stones avaient l’instinct, la crasse, la sueur. Ensemble, ils ont incarné les deux visages d’un même siècle musical. Et ce soir-là, au Vesuvio, l’histoire ne les a pas opposés : elle les a réunis, le temps d’un choc esthétique, d’une secousse sismique qui allait résonner jusqu’à aujourd’hui.


Retour à La Une de Logo Paperblog