À 19 ans, Ringo Starr rêvait de quitter Liverpool pour Houston, attiré par la musique de Lightnin’ Hopkins. Ce rêve américain, nourri par le blues texan, révèle une facette intime et profonde du batteur des Beatles, passionné de country et de musique authentique.
Au fil des décennies, les Beatles ont incarné une révolution musicale dont les ondes de choc n’ont cessé de résonner. Icônes de la pop britannique, catalyseurs d’une transformation culturelle mondiale, ils ont été, pour des générations entières, les visages d’un Royaume-Uni vibrant, moderne, audacieux. Et pourtant, dans l’ombre de cette British Invasion si triomphante, une vérité plus intime se dissimule : Ringo Starr, batteur au style inimitable, cœur battant du groupe, n’a jamais cessé de rêver d’Amérique. Mieux encore : à 19 ans, il envisageait sérieusement d’émigrer au Texas, attiré non par les promesses tapageuses de Hollywood ou les néons de New York, mais par une figure humble, rugueuse, et profondément enracinée : le bluesman Lightnin’ Hopkins.
Sommaire
- Les premiers échos d’un monde lointain
- La singularité country de Ringo Starr
- Une rencontre à distance : Lightnin’ Hopkins
- Quand l’Amérique inspire l’Angleterre
- L’après-Beatles : retour aux sources
- Une double appartenance
Les premiers échos d’un monde lointain
Avant de devenir l’un des musiciens les plus célèbres de la planète, Ringo Starr — de son vrai nom Richard Starkey — grandissait à Liverpool, dans un univers modeste, parfois morne, où la musique représentait une échappatoire autant qu’un espoir. Si les ondes britanniques diffusaient les refrains lisses des crooners d’alors, c’est en tournant le cadran de sa radio vers des fréquences plus audacieuses, comme Radio Luxembourg, que le jeune Starkey découvrit un univers sonore radicalement différent.
Little Richard, Jerry Lee Lewis, Elvis Presley : autant de noms devenus légendaires, qui offraient, bien avant la célébrité, un horizon neuf, presque mythologique. Pour le jeune Liverpudlien, l’Amérique n’était pas encore un pays, mais une vibration, un frisson. Ces artistes, animés par une urgence intérieure, jouaient avec une intensité que l’Angleterre de l’époque ne connaissait pas encore.
La singularité country de Ringo Starr
Ce que l’histoire retiendra trop souvent comme une anecdote, mérite pourtant d’être regardé comme un trait de caractère profond : Ringo était, parmi les quatre Beatles, celui dont le cœur battait le plus fort pour la musique country. Une passion authentique, sincère, presque à contre-courant des influences dominantes du groupe.
Les amateurs éclairés noteront avec justesse sa manière particulière d’interpréter des titres comme Act Naturally, emprunté au répertoire des Buck Owens and the Buckaroos, ou Honey Don’t de Carl Perkins. Dans sa voix, une inflexion typique des chanteurs country américains : ce petit hoquet vocal, ce grain rugueux, cette façon de raconter plus que de chanter. Starr ne singeait pas, il habitait ces morceaux, les respectait, les aimait.
Loin d’un clin d’œil folklorique, cette attirance pour la country révèle un attachement viscéral à une Amérique rurale, travaillée, authentique. Ce n’était pas Nashville la clinquante que Starr regardait, mais plutôt le Sud profond, celui des champs de coton, des stations essence esseulées, des guitares acoustiques jouées sur un porche au crépuscule.
Une rencontre à distance : Lightnin’ Hopkins
Parmi tous les musiciens américains qui ont façonné l’imaginaire de Ringo Starr, un nom se détache : celui de Sam “Lightnin’” Hopkins. Né au Texas, figure incontournable du blues, Hopkins n’a jamais cherché les projecteurs. Il chantait la peine et la poussière, le labeur et l’amour perdu, avec une économie de moyens désarmante. Une guitare, une voix, et l’évidence.
C’est ce dépouillement, ce refus de l’esbroufe, qui a conquis Starr. À ses yeux, Lightnin’ Hopkins incarnait l’authenticité absolue, l’essence même de ce que la musique américaine pouvait offrir de plus brut et de plus vrai. « À 19 ans, je voulais émigrer à Houston pour être avec Lightnin’ Hopkins », a-t-il confié plus tard, précisant qu’il s’était même constitué une liste d’usines texanes où il aurait pu trouver un emploi.
Ce n’était pas un caprice, mais un plan tangible. On l’imagine, jeune homme tout juste sorti de l’hôpital, fasciné par cette musique étrangère qui semblait lui parler plus directement que celle de son propre pays. Tandis que ses futurs camarades découvraient le skiffle, le rock, le rhythm & blues, Ringo lui, rêvait d’une Amérique bleue, poussiéreuse, mélancolique.
Quand l’Amérique inspire l’Angleterre
Les Beatles sont souvent présentés comme des pionniers, des novateurs. Ils l’étaient, bien sûr. Mais ils étaient aussi — et surtout — des passeurs. Leur musique n’aurait jamais existé sans celle des Afro-Américains du Mississippi, des hillbillies de l’Alabama, des rockeurs de Memphis. Lennon l’a souvent reconnu, McCartney aussi. Harrison s’est plongé dans les guitares slide du delta, et Ringo, lui, a porté cette filiation country-blues sans jamais la renier.
Leur succès a déclenché une vague inversée : là où les jeunes Britanniques s’étaient nourris de musique américaine, ce sont ensuite les Américains qui ont redécouvert leurs propres racines en écoutant les Beatles. Ironie sublime de l’histoire culturelle : Liverpool renvoyait aux États-Unis le reflet, magnifié, de son propre patrimoine.
Et Ringo, dans ce contexte, jouait un rôle singulier. Moins flamboyant que ses trois acolytes, moins théoricien, moins mystique aussi, il incarnait une forme de constance. Il apportait la pulsation, le groove, mais aussi une mémoire affective, presque enfantine, de cette Amérique rêvée.
L’après-Beatles : retour aux sources
Après la séparation du groupe en 1970, Ringo Starr entame une carrière solo qui, si elle n’a pas l’ampleur de celles de Lennon ou McCartney, se révèle toutefois bien plus riche qu’on ne le croit. Parmi ses nombreux projets, certains albums méritent l’attention pour une raison précise : ils actent son retour délibéré vers ses amours de jeunesse.
Beaucoups of Blues, paru en 1970, est sans doute le plus emblématique. Entièrement enregistré à Nashville avec des musiciens de studio aguerris, il se veut un hommage sincère à la country. Pas un pastiche, pas un caprice exotique, mais un véritable disque de genre, habité par une admiration intacte. Ringo y chante avec sobriété, sans forcer le trait, dans un anglais parfois teinté de scouse mais toujours respectueux des codes de cette musique.
Plus tard, il reviendra régulièrement à ces sonorités, comme une forme de fidélité. Tandis que le monde attendait de lui des tubes pop ou des collaborations prestigieuses, lui se permettait de retourner à l’essentiel, aux ballades qui sentent le bois et la bière tiède, aux histoires simples, souvent tristes, mais toujours humaines.
Une double appartenance
Ringo Starr restera à jamais l’un des fils chéris de Liverpool. Son accent, son humour pince-sans-rire, son humilité tenace l’enracinent solidement dans cette ville portuaire, rude et attachante. Mais dans son cœur, une autre patrie a toujours vibré : celle des plaines texanes, des juke joints de Louisiane, des pick-ups usés par le soleil.
Peut-être faut-il voir dans cette double appartenance la clé d’une partie de son charme. Starr est l’homme d’un carrefour, le témoin d’une circulation transatlantique des affects, des sons, des mythes. Là où d’autres revendiquent des identités figées, il incarne la fluidité, l’ouverture, la porosité des cultures. Être britannique n’a jamais empêché d’aimer l’Amérique ; être un Beatle n’a jamais signifié l’oubli des racines ouvrières, rurales, intimes de la musique populaire.
Dans un monde saturé d’images et de récits prémâchés, cette fidélité tranquille a quelque chose de bouleversant. Elle rappelle que la musique n’est pas une carte de visite, ni une stratégie de carrière, mais un attachement profond, parfois inexplicable. Et que le blues, dans son dépouillement radical, continue de parler à ceux qui savent écouter.
