Avec Flowers in the Dirt (1989), Paul McCartney signe un retour triomphal. Grâce à sa collaboration avec Elvis Costello et une production raffinée, il retrouve l’inspiration et l’équilibre artistique. Un disque de renaissance, salué par la critique et le public.
En juin 1989, alors que la décennie s’essouffle, le monde découvre un Paul McCartney transfiguré, affûté, audacieux. Flowers in the Dirt, son nouvel album, vient rompre une période d’apparente stase artistique. Depuis Press to Play en 1986 — tentative pop high-tech, mi-figue mi-raisin — et un intermède soviétique avec CHOBA B CCCP en 1988 (réservé à l’URSS), jamais le silence n’avait duré aussi longtemps chez le plus prolifique des ex-Beatles. Mais McCartney n’avait pas disparu : il préparait, en coulisses, l’une de ses œuvres les plus abouties, tant sur le plan musical qu’émotionnel.
Le disque, publié le 5 juin 1989, est d’emblée salué comme une résurrection artistique. À rebours de l’électronisme glacé de Press to Play, il sonne chaud, organique, traversé de sève mélodique, d’instinct rock, et d’un désir presque juvénile de recommencer. La presse, le public, les charts : tous répondent présents. Et derrière cet élan, une surprise : l’alliance avec un autre artisan des mots acérés, un “punk lettré” qui deviendra l’un des compagnons d’écriture les plus stimulants de sa carrière post-Beatles : Elvis Costello.
Sommaire
- Quand McCartney rencontre Costello : la dynamique des contraires
- Un album d’épanouissement stylistique
- Une production taillée pour le renouveau
- Une réception critique et publique à la hauteur
- L’album d’un homme en paix avec lui-même
- Une fleur rare dans un jardin trop souvent négligé
- “Take my hand tonight / We can be alright” chantait McCartney sur This One.
Quand McCartney rencontre Costello : la dynamique des contraires
Il faut s’arrêter sur ce tandem. D’un côté, McCartney, 47 ans, déjà monument national, éternel mélodiste, rompu à l’art de faire chanter les cœurs. De l’autre, Costello, 35 ans, acide chroniqueur des travers du monde moderne, plus habitué aux brûlures new wave qu’aux harmonies à la Yesterday. Et pourtant, la rencontre fait des étincelles.
Ils écrivent ensemble une poignée de chansons, certaines pour l’album Flowers in the Dirt, d’autres qui apparaîtront plus tard dans le répertoire de l’un ou de l’autre (Veronica, So Like Candy, Shallow Grave…). Le plus emblématique de leurs co-écrits pour ce disque reste sans doute My Brave Face, titre d’ouverture en fanfare, beatlesien en diable, construit comme un hommage pop à la lignée Rubber Soul/Revolver, et porté par une ligne de basse typiquement McCartneyenne.
Plus audacieux encore, You Want Her Too, étrange et fascinant duo entre les deux hommes, où Costello campe une figure jalouse, presque maléfique, répondant de manière grinçante à un McCartney plus sobre, plus inquiet. L’esprit de Lennon n’est jamais loin. Et dans That Day Is Done, gospel tragique et saisissant, McCartney livre une performance vocale d’une intensité rare, appuyée sur un texte cosigné avec Costello qui évoque autant la perte que la rédemption.
Un album d’épanouissement stylistique
Mais l’album ne se limite pas à cette collaboration majeure. C’est un disque riche, foisonnant, où McCartney explore à nouveau toute sa palette avec une liberté retrouvée. La pop radieuse de This One, avec son refrain en suspension, enchante dès la première écoute. Put It There, morceau acoustique au dépouillement presque familial, émeut par sa simplicité et la sincérité de son propos — un père qui transmet à son fils la vertu du respect et de la paix.
McCartney ne se refuse rien. Il convie David Gilmour, guitare en bandoulière, à l’enregistrement de We Got Married, dont le solo lyrique vient sublimer un titre en apparence autobiographique. Distractions, ballade orchestrale aux vents caressants, fait écho aux raffinements d’un For No One vingt ans plus tôt. Et avec Rough Ride, il s’autorise un groove moderne, presque dansant, flirtant avec les productions les plus funky de la décennie.
Enfin, How Many People, protest song d’inspiration écologique, aux accents reggae, démontre que McCartney n’a rien perdu de son engagement, ni de sa volonté de parler au monde depuis le studio.
Une production taillée pour le renouveau
Flowers in the Dirt est le fruit d’un patient travail d’orfèvre. Les sessions s’étendent de l’automne 1987 à février 1989, passant par les mains expertes de plusieurs producteurs d’envergure : Trevor Horn (Frankie Goes To Hollywood), artisan de l’absolue modernité, Mitchell Froom, arrangeur subtilement baroque (Crowded House), mais aussi McCartney lui-même, toujours à la manœuvre.
Le résultat n’est ni un pastiche des Beatles, ni une redite des années Wings. C’est un disque qui respire l’expérience mais refuse la nostalgie, un disque de maturité qui regarde l’avenir sans renier le passé. Il affiche une ambition sonore parfaitement maîtrisée, alliant clarté pop, profondeur de champ émotionnelle et richesse des textures.
Une réception critique et publique à la hauteur
À sa sortie, Flowers in the Dirt rencontre un succès immédiat. Il se hisse au sommet des charts britanniques, atteignant la certification platine au Royaume-Uni et or aux États-Unis. Les critiques s’enthousiasment : le Los Angeles Times, par la plume de Robert Hilburn, le décrit comme “le meilleur album solo de McCartney depuis plus de dix ans”.
C’est un retour en grâce qui s’accompagne d’un moment charnière : la première tournée mondiale de Paul McCartney depuis Wings, soit depuis Wings Over the World en 1975-76. Le Paul McCartney World Tour, lancé en septembre 1989, couvre l’Europe, les États-Unis, le Japon, avec un répertoire panoptique mêlant morceaux récents, classiques de Wings et… hymnes Beatles, pour certains joués pour la première fois sur scène depuis 1966.
Les fans assistent, médusés, à des interprétations magistrales de Hey Jude, Back in the U.S.S.R., Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Can’t Buy Me Love. Le passé n’est plus un poids, il devient tremplin. McCartney, libéré de l’ombre écrasante de Lennon, de l’obsession de “l’après-Beatles”, s’autorise enfin à embrasser pleinement son héritage.
L’album d’un homme en paix avec lui-même
Ce qui frappe, à l’écoute de Flowers in the Dirt, c’est l’apaisement, la clarté d’intention, la joie profonde de créer. McCartney ne cherche plus à se réinventer pour fuir son passé. Il compose pour le plaisir, pour l’émotion, pour le chant. Ce n’est pas un disque de rupture : c’est un album de réconciliation.
Avec My Brave Face, il ose de nouveau l’auto-ironie. Avec Put It There, il affirme des valeurs de tendresse. Avec That Day Is Done, il touche le sacré. Il n’a plus besoin d’expérimenter pour prouver quoi que ce soit — il expérimente par nature, librement, sans contrainte.
Et c’est peut-être cela, au fond, le vrai message de Flowers in the Dirt : la liberté retrouvée d’un homme qui n’a plus rien à prouver, mais encore tout à dire.
Une fleur rare dans un jardin trop souvent négligé
Dans la discographie post-Beatles de Paul McCartney, Flowers in the Dirt tient une place singulière. Ni album culte, ni blockbuster, il incarne une sorte de moment de grâce, où les tensions s’apaisent, où l’artiste regarde sa propre légende avec bienveillance, mais sans indulgence.
Ce n’est ni la jeunesse flamboyante des Wings, ni l’expérimentation brute de McCartney II, ni la gravité de Chaos and Creation in the Backyard. C’est une œuvre d’équilibre, où chaque chanson semble naître d’un geste sincère, posé, nécessaire.
Et aujourd’hui, alors que le disque fête ses 36 ans, il mérite sans conteste sa place dans le panthéon des grandes réussites de Paul McCartney. Il n’est pas seulement le fruit d’un retour réussi : il est la preuve qu’un artiste, même après avoir tutoyé les sommets, peut encore cultiver son art avec fraîcheur et profondeur.
“Take my hand tonight / We can be alright” chantait McCartney sur This One.
En 1989, cette promesse a été tenue. Et elle résonne toujours, comme un sourire au coin des lèvres d’un homme qui, au cœur du vacarme du monde, n’a jamais cessé de croire à la beauté des choses simples.
