Le documentaire Borrowed Time explore avec profondeur la dernière décennie de la vie de John Lennon, de son retrait du monde à son retour musical avec Double Fantasy. Entre pacifisme et colère, introspection et paternité, Alan G. Parker dresse un portrait intime et contrasté du génie post-Beatles, loin des mythes.
Il est des légendes qui semblent ne jamais vraiment nous quitter. Quarante-cinq ans après son assassinat sur les marches du Dakota Building à New York, John Lennon demeure l’un des phares de la culture pop mondiale. À la faveur d’un documentaire intitulé Borrowed Time, dont la sortie est annoncée prochainement, c’est la dernière décennie de sa vie qui fait l’objet d’une relecture approfondie. Plus qu’un simple retour sur ses années post-Beatles, cette œuvre s’annonce comme une plongée dans les paradoxes d’un homme à la fois prophète pacifiste et âme tourmentée, artiste révolutionnaire et père discret.
Sommaire
- La décennie de tous les recommencements
- Un homme seul face à ses convictions
- Imagine : la clarté utopique
- Les années de silence
- Le chant du cygne : Double Fantasy
- Un héritage en héritage
- Le dernier message d’un prophète moderne
La décennie de tous les recommencements
Lorsque les Beatles se séparent officiellement en avril 1970, John Lennon a 29 ans. Il est marié à Yoko Ono depuis un an, et déjà lancé dans un combat artistique et politique qui le propulse bien au-delà de la sphère musicale. Pour beaucoup, cette rupture marque la fin d’une époque. Pour Lennon, c’est un nouveau commencement. La décennie qui s’ouvre alors est à la fois fulgurante et fragile, marquée par des engagements radicaux, une introspection artistique sans précédent et, finalement, un retrait volontaire du monde.
Le documentaire Borrowed Time, signé Alan G. Parker – vétéran du genre ayant déjà livré des portraits remarqués des Sex Pistols, de The Clash et, bien sûr, des Beatles – embrasse cette période charnière avec ambition et sensibilité. Ce n’est pas une simple chronologie que le film propose, mais bien un récit en creux, fait d’images inédites, d’archives sonores rares et de témoignages précieux.
Un homme seul face à ses convictions
À peine libéré du carcan Beatles, Lennon se livre à nu dans John Lennon/Plastic Ono Band, album cathartique sorti en décembre 1970. Porté par la rudesse de la production et des textes d’une honnêteté désarmante, cet album marque une rupture franche avec le psychédélisme pop des années précédentes. Working Class Hero, en particulier, impose d’entrée une tonalité crue et politique. Lennon y règle ses comptes avec la société britannique, avec l’élitisme culturel, et même avec sa propre histoire.
Les images et extraits du documentaire montrent à quel point cette œuvre fut une tentative de purification, un cri primal enregistré après une longue période de thérapie. On découvre également, dans des prises rares en studio ou lors d’interviews, un Lennon fébrile, en quête de vérité. Le film montre comment cette recherche constante de sincérité, presque douloureuse, fut la ligne directrice de ses années 70.
Imagine : la clarté utopique
Si Plastic Ono Band posait les bases d’un nouveau langage musical et émotionnel, c’est Imagine (1971) qui scelle le retour de Lennon dans la lumière. Le morceau éponyme, devenu hymne planétaire, apparaît comme une accalmie, une respiration. Pourtant, Borrowed Time prend soin de démonter la façade pacifiste pour mieux en révéler la tension souterraine. À travers les commentaires de musiciens comme Earl Slick ou de proches collaborateurs comme Tony Bramwell (disparu en 2024), on comprend que derrière la douceur apparente de la mélodie se cache une volonté militante intacte.
Le documentaire explore avec finesse les contradictions de Lennon : pacifiste mais colérique, riche mais hanté par le matérialisme, célèbre mais en quête de solitude. Alan G. Parker, plutôt que de lisser ces aspérités, les éclaire dans toute leur complexité.
Les années de silence
Le moment-clé du film intervient en 1975. Cette année-là, Lennon devient père d’un petit garçon, Sean, né le jour de son propre anniversaire. C’est un séisme intime. Il décide alors de se retirer de la vie publique. Durant cinq années, il s’efface, refuse toute apparition médiatique, cesse de composer. Cette période, souvent décrite comme un trou noir par les biographes, est ici restituée avec une rare humanité.
Grâce à des témoignages de proches collaborateurs – notamment Henry “The Horse” Smith, tour manager historique – Borrowed Time livre un regard inédit sur ces années de silence. Lennon y est montré en père attentif, en homme domestique, passionné par la cuisine macrobiotique, la navigation et l’éducation de son fils. On le voit écrire, non pas de la musique, mais des lettres à ses anciens camarades, ou des notes à lui-même. Ce sont ces moments de retrait qui donnent au documentaire une profondeur inattendue.
Le chant du cygne : Double Fantasy
Lorsqu’il revient en 1980 avec Double Fantasy, son ultime album, c’est main dans la main avec Yoko Ono. L’œuvre, conçue comme un dialogue amoureux, est un mélange subtil de chansons tendres et d’odes à la maturité. Le documentaire y consacre une large place, dévoilant des rushes inédits des sessions d’enregistrement au Hit Factory, ainsi que des extraits d’interviews où Lennon se dit “plus heureux que jamais”.
Pourtant, à travers les images d’archives, on perçoit un Lennon toujours hanté par le poids de son passé. Il parle des Beatles comme d’une “autre vie”, mais ne peut s’empêcher d’y revenir. Il évoque la menace constante qui pèse sur lui à New York, ville qu’il adore mais qu’il sait dangereuse. Une déclaration de Yoko Ono, reprise dans le film, fait froid dans le dos : “On m’a dit que John Lennon était en danger à New York”. Le 8 décembre 1980, cette menace devient tragédie.
Un héritage en héritage
Borrowed Time n’est pas une hagiographie. C’est un portrait sans fard, parfois tendre, souvent brutal, d’un homme qui aura tout donné à la musique et à la pensée de son époque. Alan G. Parker signe un film à hauteur d’homme, loin des mythes, en quête d’une vérité sensible.
Le documentaire s’attarde aussi sur la relation entre Lennon et Yoko Ono, parfois caricaturée, souvent incomprise. Leur couple est montré ici comme un laboratoire artistique, un terrain d’expérimentation constant. Les séquences de création à deux, les échanges intimes sur le sens de la vie, l’art et la célébrité, éclairent d’un jour nouveau cette relation symbiotique.
Et puis il y a les autres : Paul, George, Ringo. Leurs ombres planent, mais sans peser. Borrowed Time s’intéresse peu à la nostalgie Beatles, préférant explorer l’après, le vide, le renouveau. Ce choix narratif donne au film toute sa singularité. Il ne s’agit pas de rejouer Let It Be, mais d’entendre Beautiful Boy, Watching the Wheels, Woman. Des chansons de réconciliation, écrites par un homme qui semblait avoir enfin trouvé la paix.
Le dernier message d’un prophète moderne
On sort de Borrowed Time bouleversé, éclairé, empli d’un étrange sentiment de proximité. Lennon y apparaît tour à tour prophète, père, amant, provocateur, clochard céleste. Il n’est jamais figé. Alan G. Parker réussit à restituer le mouvement perpétuel d’un homme qui n’a cessé de se réinventer.
Dans un monde saturé de biopics aseptisés et de récits trop balisés, ce documentaire se distingue par sa sincérité, son refus de l’idéalisation, son amour évident pour la matière humaine. Il est aussi, à sa manière, un hommage aux témoins de l’ombre – de Tony Bramwell à Vinny Appice – sans qui l’histoire du rock ne serait qu’un roman inachevé.
Borrowed Time nous rappelle que John Lennon, bien qu’éteint trop tôt, a vécu intensément jusqu’au bout. Dix ans d’une vie, dix ans d’une œuvre, dix ans d’un combat personnel contre l’oubli, l’injustice, la haine. Un homme en sursis, peut-être, mais debout jusqu’à la dernière note.
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