« Yesterday », chef-d’œuvre intemporel de Paul McCartney, a vu le jour en 1965 après un rêve étonnant. D’abord surnommée « Scrambled Eggs », cette ballade est née dans l’intimité d’un jeune homme inspiré. Sa simplicité bouleversante, son orchestration inédite pour l’époque et son histoire unique en font la chanson la plus reprise de tous les temps.
Il est des chansons qui traversent les générations sans jamais perdre leur éclat, des œuvres qui dépassent leur époque pour devenir des piliers universels de la mémoire collective. « Yesterday », ballade mélancolique signée Paul McCartney et créditée Lennon/McCartney, fait partie de cette poignée de morceaux que l’on pourrait croire tombés du ciel. À la fois simple et bouleversante, elle est aujourd’hui la chanson la plus reprise de tout le répertoire des Beatles. Mais derrière sa beauté limpide, se cache une genèse complexe, parfois cocasse, souvent miraculeuse.
Sommaire
- Une journée ordinaire devenue historique
- Une mélodie venue du sommeil
- « Scrambled Eggs » : la farce initiale
- Une illumination en voiture
- Une première pour un quatuor à cordes
- Une chanson devenue phénomène
- L’essence d’un miracle
- Un héritage intact
Une journée ordinaire devenue historique
Le lundi 14 juin 1965, les Beatles sont de retour aux studios EMI d’Abbey Road. La journée commence par deux titres : « I’ve Just Seen A Face » et « I’m Down ». Mais c’est lors de la session du soir, entre 19h et 22h, que naît une pièce d’anthologie. Paul McCartney, seul avec sa guitare acoustique, enregistre « Yesterday ». Ringo Starr, John Lennon et George Harrison jugent inutile d’ajouter quoi que ce soit. George Martin, le producteur visionnaire du groupe, propose alors une première : un morceau solo dans un album des Beatles.
Une mélodie venue du sommeil
L’origine de « Yesterday » est digne d’un conte. Paul, hébergé dans les combles du 57 Wimpole Street à Londres, chez la famille de sa compagne Jane Asher, se réveille un matin avec une mélodie parfaite en tête. « Je me suis levé, je suis allé au piano, j’ai trouvé G, F# mineur septième, B, E mineur, retour à G… », raconte-t-il. Comme souvent chez McCartney, la musique vient avant les mots.
Mais cette perfection immédiate le déroute. Il soupçonne avoir plagié une vieille ballade. Il joue la mélodie à tout son entourage, demandant si quelqu’un la reconnaît. En vain. Après des semaines d’errance, il se résout à l’adopter : « C’était comme remettre un objet trouvé à la police. Si personne ne la réclame, elle est à moi. »
« Scrambled Eggs » : la farce initiale
La chanson, avant de s’appeler « Yesterday », est surnommée… « Scrambled Eggs ». Une blague qui amuse le groupe pendant des mois. « Chaque fois qu’on se réunissait pour composer, cette chanson revenait, sans titre fixe. On en riait. Puis un jour, Paul s’est réveillé avec les paroles et le titre. Ça fait conte de fées, mais c’est la vérité », dira Lennon.
George Martin, lui, se souvient de l’avoir entendue pour la première fois en janvier 1964 à Paris, alors qu’elle portait encore son titre farfelu. Richard Lester, réalisateur du film Help!, confirme que Paul jouait sans cesse cette mélodie sur le plateau : « Je lui ai dit : si tu la joues encore, je fais enlever le piano. »
Une illumination en voiture
C’est lors d’un trajet en voiture au Portugal, entre l’aéroport de Lisbonne et la villa de Bruce Welch (membre des Shadows), que les paroles prennent forme. Jane Asher dort. Paul, lui, laisse son esprit vagabonder. « Je repensais à la mélodie, et j’ai commencé à poser des syllabes : ‘yes-ter-day’, ‘sud-den-ly’, ‘mer-il-ly’… ». La rime en -ay l’aide : « say, play, away, stay… ». Il affine les couplets dans l’intimité de ce voyage poussiéreux. Welch confirmera : « Il m’a demandé une guitare, s’est assis et a joué la chanson. »
Une première pour un quatuor à cordes
Le 17 juin 1965, Paul et George Martin ajoutent un arrangement de quatuor à cordes. Une révolution discrète : jamais encore les Beatles n’avaient intégré une telle formation. Paul craint un son trop sucré à la Mantovani, mais il fait confiance à Martin. Ils travaillent l’orchestration ensemble, chez ce dernier. C’est sobre, élégant, poignant.
Le morceau figure sur l’album Help! en août 1965 (mais pas dans le film). Aux États-Unis, il sort en single le 13 septembre, et s’impose quatre semaines à la première place. Au Royaume-Uni, il ne sera édité en 45 tours qu’en 1976, atteignant la 8e place.
Une chanson devenue phénomène
Depuis, « Yesterday » est devenue plus qu’un standard. Elle a été interprétée par plus de 2 000 artistes : Elvis Presley, Ray Charles, Frank Sinatra, Marvin Gaye, Plácido Domingo… Elle a même inspiré un film (Yesterday, de Danny Boyle, 2019) qui imagine un monde où les Beatles n’auraient jamais existé.
Mais pour Lennon, cette popularité avait un revers : « Je vais au restaurant et les groupes jouent toujours ‘Yesterday’. Yoko et moi avons signé un violon en Espagne après qu’un musicien l’ait jouée. Il ne comprenait pas que je ne l’avais pas écrite. Mais on ne peut pas vraiment jouer ‘I Am The Walrus’ de table en table. »
L’essence d’un miracle
La beauté de « Yesterday » réside dans sa simplicité : une voix nue, une guitare, quatre cordes. Aucun artifice. Ce dépouillement révèle la quintessence du talent mélodique de Paul McCartney. Il n’y a pas de pont, pas de refrain, juste une boucle harmonique parfaite et un texte universel : la perte, le regret, le passé idéalisé.
Elle représente aussi un tournant dans l’histoire du groupe : le premier pas vers une autonomie artistique accrue. Paul, seul en studio, assume ici la fragilité d’un chant intime. Et ce moment annonce déjà les trajectoires plus personnelles qui viendront dans Rubber Soul, Revolver, puis The White Album.
Un héritage intact
Soixante ans après sa création, « Yesterday » continue d’émouvoir. Parce qu’elle dit quelque chose de fondamental sur l’âme humaine. Parce qu’elle cristallise l’instant magique où un rêve devient chanson. Et parce que, malgré sa notoriété écrasante, elle reste l’un des témoignages les plus touchants de la jeunesse et de la solitude d’un Beatle.
Comme le résume McCartney avec une pudeur toute britannique : « C’est l’une de ces chansons qui vous arrivent, comme un cadeau. Il suffit d’ouvrir la main, et elle est là. »
Et ce cadeau, nous ne l’avons jamais refermé.
