Julia Baird, demi-sœur de John Lennon, s’indigne de la production des biopics sur les Beatles réalisés par Sam Mendes. Elle dénonce l’absence de consultation des proches, le manque d’acteurs liverpuldiens et l’éloignement du projet de l’héritage authentique de Lennon. Sa voix rappelle l’importance de préserver la mémoire familiale face à l’industrialisation du mythe.
Depuis le décès tragique de John Lennon en décembre 1980, pas une année ne semble passer sans que ne surgisse un nouveau projet censé raconter, revisiter, ou réinventer la vie de l’un des membres les plus iconiques des Beatles. Si certains de ces projets ont contribué à maintenir vivante la mémoire du musicien, d’autres, à force de se multiplier, provoquent lassitude et amertume chez ses proches. La récente sortie de Julia Baird, demi-sœur de Lennon, en est une illustration vibrante.
Sommaire
- Un projet colossal signé Sam Mendes
- La colère d’une Liverpudlienne
- Une identité gommée par le casting ?
- La mémoire contre l’industrie
- Une ville oubliée : Liverpool
- L’éthique du biopic
- L’héritage Lennon, une flamme à préserver
Un projet colossal signé Sam Mendes
Quatre films. Quatre visages. Quatre récits parallèles. C’est l’ambitieuse entreprise que Sam Mendes, réalisateur oscarisé pour « American Beauty » et metteur en scène acclamé de plusieurs James Bond, prépare pour 2028. Chaque film se concentrera sur l’un des Fab Four, incarnés par des acteurs de la jeune garde britannique et irlandaise : Harris Dickinson sera John Lennon, Paul Mescal interprétera Paul McCartney, Barry Keoghan prêtera ses traits à Ringo Starr et Joseph Quinn deviendra George Harrison.
Cette fresque cinématographique, sans précédent par son ampleur, suscite à la fois enthousiasme et scepticisme. L’approche narrative promet d’explorer les points de vue individuels des membres du groupe, mais les premières critiques se cristallisent déjà, bien avant le premier clap de tournage. Et elles ne viennent pas de n’importe qui.
La colère d’une Liverpudlienne
Dans une entrevue récente accordée à NME, Julia Baird n’a pas mâché ses mots. D’un ton à la fois las et révolté, elle a exprimé son ras-le-bol face à la production incessante de contenus exploitant l’image de son frère. « Biopics, quatre d’entre eux – que faites-vous ? Laissez-nous tranquilles ! », lâche-t-elle, soulignant que cette frénésie médiatique affecte l’ensemble de la famille Lennon : elle-même, sa sœur, leurs cousins.
Mais au-delà de la saturation, c’est le sentiment d’exclusion et d’effacement qui semble le plus poignant. « John n’est pas celui que cela affecte – c’est nous. Mais quelqu’un nous consulte-t-il ? La réponse est non. Sam Mendes ne vient même pas à Liverpool », déplore-t-elle.
Une identité gommée par le casting ?
La question du choix des acteurs a également soulevé de vives critiques. Aucun Liverpudlien ne figure parmi les interprètes des quatre Beatles. Pour Julia Baird, cette absence est tout simplement inacceptable : « Nous avons des acteurs à Liverpool, vous savez ? Des écoles de théâtre, de jeunes gars qui pourraient faire John comme ça. Va-t-il les rencontrer ? Non. »
L’accent scouse, élément si distinctif de l’identité des Beatles, semble être un autre point sensible. Julia ironise : « Personne ne peut faire un accent scouse sans avoir l’air stupide. Ils roulent les ‘r’ comme s’ils étaient au Mexique. Ce n’est pas juste. »
La mémoire contre l’industrie
Les propos de Julia Baird révèlent un malaise profond : la dépossession d’un héritage familial devenu patrimoine mondial. Dans ce contexte, la multiplication des biopics devient une forme d’intrusion, une répétition vide de sens qui finit par altérer l’authenticité du récit.
Elle anticipe même les dérives scénaristiques à venir : « Ils vont parler à quelqu’un qui connaît quelqu’un qui est Américain et qui a un chien qui aboie ‘John Lennon’. » Cette formule cinglante illustre l’absurdité que représente pour elle une production éloignée de la réalité intime et historique.
Une ville oubliée : Liverpool
Les Beatles ne sont pas nés dans un studio hollywoodien. Leur genèse est profondément ancrée à Liverpool, ville ouvrière, rugueuse, imprégnée de culture populaire. Ignorer cette racine, c’est risquer de passer à côté de la singularité qui a façonné le groupe.
Et c’est bien là une autre pierre d’achoppement. Julia Baird s’étonne que Mendes n’ait montré aucun intérêt à venir dans la cité natale des Beatles. « Je ne sais pas s’il y a jamais mis les pieds ou s’il viendra un jour aussi loin au nord », ironise-t-elle. L’absence de lien direct avec le territoire originel du groupe questionne la sincérité du projet.
L’éthique du biopic
La question éthique de la représentation posthume d’artistes majeurs n’est pas nouvelle. Qu’il s’agisse de Freddie Mercury, d’Elvis ou d’Amy Winehouse, chaque tentative de recréation à l’écran divise. Elle oscille entre volonté de transmission patrimoniale et logique de rendement commercial.
Dans le cas de Lennon, figure quasi mythologique du XXe siècle, la frontière est d’autant plus fragile. Julia Baird, en tant que proche, incarne une parole rare, souvent écartée par le tapage promotionnel. Sa voix, empreinte de douleur et de fatigue, rappelle une évidence : derrière les icônes, il y a des familles, des souvenirs, des blessures.
L’héritage Lennon, une flamme à préserver
John Lennon n’était pas seulement un musicien génial. Il était un frère, un fils, un homme de chair et de sang. Toute tentative de raconter sa vie devrait commencer par cette reconnaissance simple et fondamentale. L’oubli de cette humanité – au profit d’une image formatée, aseptisée – constitue un risque que le cinéma ne cesse de frôler.
Face aux critiques de Julia Baird, on ne peut que s’interroger sur la légitimité de ces productions à prétendre à l’authenticité. Le cinéma a le droit de rêver, d’interpréter, mais il ne devrait jamais le faire en excluant celles et ceux qui détiennent encore les clés du souvenir.
Ainsi, dans cette cacophonie de projecteurs et de scripts, la voix de Julia Baird résonne comme un rappel à l’ordre : entre vérité intime et vérité scénaristique, il y a un monde. Et ce monde s’appelle Liverpool.
