Sorti en mars 1978, « London Town » est un album clé dans la discographie de Wings, marqué par une production longue et chaotique. Enregistré entre Londres, les Îles Vierges et l’Écosse, il reflète une période de transition pour Paul McCartney, confronté à des départs au sein du groupe et à des contraintes personnelles. Malgré son succès mitigé, l’album dévoile des morceaux emblématiques comme « With a Little Luck » et « London Town ». Entre influences pop, folk et rock, ce disque témoigne de l’évolution musicale de McCartney après les Beatles.
Lorsque Paul McCartney, figure éminente de la scène rock britannique et ancien membre des Beatles, décide de lancer l’enregistrement de London Town en février 1977, rien ne semble présager à quel point la genèse de ce disque sera longue et mouvementée. Pourtant, à sa sortie en mars 1978, cet opus devient l’un des témoignages les plus singuliers de l’aventure de Wings. Entre changements de line-up, contraintes personnelles et voyages dans les Îles Vierges, London Town s’impose comme une œuvre à la fois cohérente et chaotique, capturant un moment précis dans la trajectoire de Paul McCartney après l’ère fabuleuse des Beatles. Cet article, qui souhaite plonger le lecteur dans plus de 2000 mots d’histoire, d’anecdotes, d’analyses et de passion, revient sur l’élaboration de ce disque, son contexte, son contenu et son héritage.
Sommaire
- Les prémices d’une nouvelle ère pour Wings
- “Ça a commencé à London Town, et ça s’est terminé à London Town”
- Des sessions londoniennes fragmentées
- L’exotisme des Îles Vierges : “Nous avons loué un bateau de charter…”
- Retour en écosse et à la gloire : la naissance de “Mull of Kintyre”
- Wings en trio : un nouveau défi
- Le visuel : entre Londres et les Îles Vierges
- Le contenu musical : un équilibre pop-rock teinté de douceur
- La sortie : des singles en demi-teinte
- Les critiques : une réception contrastée
- Capitol Records, Columbia et la suite pour McCartney
- Un trio au cœur d’un album collectif
- Les rééditions et la persistance de “London Town”
- L’ombre de Michael Jackson et la surprise “Girlfriend”
- Un pont entre les Beatles et l’avenir
- Un succès mitigé, un héritage persistant
- Un album à redécouvrir
- Vers de nouveaux horizons
- Au-delà des chiffres : un jalon sentimental
- Un disque pour les passionnés de l’ère post-Beatles
- Un héritage toujours vivant
Les prémices d’une nouvelle ère pour Wings
Au milieu des années 1970, Wings venait d’enchaîner plusieurs succès commerciaux majeurs. L’album Wings at the Speed of Sound (1976) s’était imposé en haut des charts, suivi d’une tournée mondiale triomphale, la fameuse “Wings Over the World Tour”. Paul McCartney, ayant rapidement prouvé qu’il pouvait continuer à enregistrer de la musique populaire après la dissolution des Beatles, abordait 1977 avec l’intention de surfer sur cette vague. Il est déjà conscient que Wings a trouvé sa vitesse de croisière : Linda McCartney est aux claviers et aux chœurs, Denny Laine (ex-Moody Blues) soutient à la guitare, et les musiciens Jimmy McCulloch (guitare) et Joe English (batterie) complètent alors ce qui apparaît comme un quintette soudé.
Pourtant, alors que l’année 1977 s’ouvre, plusieurs éléments viennent bousculer ces plans. D’abord, Linda McCartney découvre qu’elle est enceinte de son quatrième enfant. Le couple, déjà parent de Mary et Stella, doit donc prendre en considération cette nouvelle contrainte familiale, ce qui compromet les projets de tournée envisagés pour la même année. Ensuite, Wings traverse une période d’instabilité : le batteur Joe English manifestera bientôt le désir de retourner vivre aux états-Unis, tandis que le guitariste Jimmy McCulloch se rapproche d’un autre projet musical. Néanmoins, au début de l’année, rien ne laisse présager la véritable ampleur des remous à venir.
“Ça a commencé à London Town, et ça s’est terminé à London Town”
Dans une interview donnée à BBC Radio 1 en 1978, Paul McCartney déclare : «Ça a commencé à London Town, et ça s’est terminé à London Town. Et le morceau qui ouvre l’album s’appelle justement London Town. J’imagine qu’on aurait pu lui donner le titre de n’importe quelle autre chanson, mais c’est celle-là qui semblait le mieux convenir. Nous avions l’idée, sur la pochette, de montrer London Town comme si elle se trouvait dans les Îles Vierges. Au dos du disque, on voit tout Londres comme s’il avait été déplacé dans les Vierges.» Par ces mots, il dévoile l’un des piliers conceptuels de l’album : un pont imaginaire entre la capitale britannique et la chaleur exotique des Caraïbes.
Cette idée n’est pas qu’un simple artifice visuel. Elle raconte le chemin d’enregistrement : commencé en février 1977 dans les studios EMI d’Abbey Road à Londres, l’album se poursuit sur un yacht dans les Îles Vierges, avant de revenir à Londres pour son ultime finition. Bien malgré McCartney, ce long processus – retardé par l’emploi du temps personnel et les allées et venues des musiciens – va modeler la texture sonore de London Town. Aux côtés des habitudes pop-rock de Paul, de légères influences caribéennes font surface, tandis que la liberté offerte par un studio improvisé sur un bateau apporte une touche atypique à la production.
Des sessions londoniennes fragmentées
Tout commence donc à Abbey Road, ce lieu chargé d’histoire où les Beatles ont écrit une grande partie de leur légende. Du 7 février au 31 mars 1977, Wings se retrouve dans cet espace familier pour entamer les travaux. à ce stade, il ne s’agit pas encore d’enregistrer chaque morceau de manière définitive : Paul McCartney souhaite, comme à son habitude, profiter de la modernité du studio et de l’expérience des ingénieurs du son pour entamer des pré-productions et poser les bases des chansons.
Pete Henderson assure l’ingénierie sonore durant la première partie de ces sessions. Puis vient le tour de Geoff Emerick, l’ingénieur qui avait déjà travaillé avec McCartney depuis l’époque des Beatles, et qui prendra davantage de responsabilités dès le retour de Paul de Jamaïque. Au cours de ces premières semaines à Londres, Wings enregistre notamment «London Town», «Children Children» (co-écrite avec Denny Laine), «Deliver Your Children» (également un duo de composition McCartney/Laine), et «Girls’ School», titre qui ne figurera pas sur London Town mais deviendra la face B du futur single «Mull of Kintyre».
Les séances sont productives, mais un premier break interrompt le flux créatif. Le 20 février, Paul et Linda s’envolent pour la Jamaïque, où ils séjournent deux semaines. à leur retour, ils finalisent quelques titres avant de décider de délocaliser les sessions dans un lieu radicalement différent : les Îles Vierges.
L’exotisme des Îles Vierges : “Nous avons loué un bateau de charter…”
Dans une interview, Paul McCartney raconte : «Nous avons loué un bateau de charter que les gens utilisent pour les vacances. Le capitaine est devenu fou en voyant tous les instruments. Nous avons remodelé son bateau, ce qui ne lui a pas vraiment plu. On a converti son salon en studio et transformé un autre pont en salle de contrôle. C’était fantastique ! Nous avions un bateau pour enregistrer et deux autres où loger. Nous n’avons pas eu de problèmes avec l’eau salée dans les machines ou avec des attaques de requins. Le studio a remarquablement bien fonctionné, et dès le premier jour, nous avons enregistré un titre. Il y avait une atmosphère de liberté. On nageait en journée et on enregistrait la nuit.»
Ces mots traduisent l’excitation et la décontraction qui président à ce choix : loin de la grisaille londonienne, Wings compte profiter du soleil, de la mer et d’un contexte plus détendu pour trouver l’inspiration. L’idée de partir dans ces eaux translucides vient de Geoff Emerick, qui avait travaillé à Hawaï avec le groupe America. Sur place, Wings renomme presque l’album en Water Wings pour refléter cet univers nautique, avant de revenir au titre London Town.
Pendant tout le mois de mai 1977, le groupe enregistre sur la goélette Fair Carol, amarrée à Watermelon Bay, tandis que la plupart des membres séjournent sur un autre bateau, le Samala. Les McCartney, eux, restent sur une embarcation nommée El Toro. L’effervescence est réelle : la formation pose les bandes de «Café on the Left Bank», «I’m Carrying», «I’ve Had Enough», «Famous Groupies», «Don’t Let It Bring You Down», «Morse Moose and the Grey Goose» et même quelques chansons qui ne verront jamais officiellement le jour, comme «Boil Crisis» ou «El Toro Passing». L’équipement 24 pistes provient du Record Plant West de Los Angeles ; l’idée est de bénéficier de matériels professionnels dans un cadre touristique, un défi logistique qui exige une grande vigilance pour éviter l’humidité de la mer.
Cet enregistrement dans les Caraïbes n’est pas exempt de soucis. La police douanière américaine effectue un raid sur les bateaux, à la recherche de marijuana. Aucun membre du groupe n’est arrêté, mais un avertissement officiel est émis. Côté santé, les soucis s’enchaînent : McCartney se coupe le genou et se blesse à la jambe, Denny Laine souffre de sévères coups de soleil, Jimmy McCulloch se fait mal au genou et se retrouve provisoirement sourd d’une oreille, tandis que l’ingénieur Geoff Emerick s’électrocute le pied. Rien de grave au final, mais de petits accidents qui ralentissent un peu la progression.
Retour en écosse et à la gloire : la naissance de “Mull of Kintyre”
Après un nouveau break, Wings poursuit en août 1977 les sessions dans le studio personnel de Paul McCartney, la Spirit of Ranachan Studio, un espace situé dans une grange aménagée près de Campbeltown, en écosse. L’ambiance y est radicalement différente du cadre tropical des Îles Vierges. Là, McCartney se consacre surtout à un titre qui va devenir un véritable phénomène : «Mull of Kintyre». Cette chanson est un hommage à la région écossaise où se trouve la ferme du musicien et, contre toute attente, c’est ce morceau qui s’imposera comme le plus gros succès de Wings au Royaume-Uni. Au fil des mois, «Mull of Kintyre» bat des records de ventes, dépassant même le tube des Beatles «She Loves You». Bien qu’elle ne figure pas dans la version originale de London Town, elle devient indissociable de cette période d’enregistrement.
En parallèle, Wings met la touche finale à «Girls’ School», un autre morceau conçu pour être associé à «Mull of Kintyre» en single. L’atmosphère en écosse est plus rustique et les sessions plus concentrées, mais la dynamique interne du groupe se dégrade. Jimmy McCulloch, frustré, ne se rend même pas sur place pour la plupart des enregistrements. Il se contente de participer à la partie de cornemuse sur «Mull of Kintyre» avec la Campbeltown Pipe Band, puis quitte Wings pour rejoindre la reformation des Small Faces. De son côté, Joe English n’a plus le cœur à poursuivre, préférant rentrer aux états-Unis. Il donne donc sa démission, laissant Wings amputé de la moitié de ses musiciens.
Wings en trio : un nouveau défi
Lorsque McCartney revient en studio à Londres, cette fois à Abbey Road de la fin octobre à début décembre 1977, Wings n’est plus qu’un trio : Paul, Linda et Denny. C’est une situation qui rappelle étrangement l’époque de Band on the Run (1973), où après le départ de plusieurs membres, Paul avait déjà dû se débrouiller avec une formation réduite. Cet effectif minimaliste ne décourage pas le couple McCartney, d’autant que Linda, enceinte, doit ménager ses efforts. Le 12 septembre 1977, Linda donne naissance à James Louis McCartney, ce qui retarde logiquement la fin de l’album.
Ces semaines à Abbey Road servent à peaufiner les chansons entamées dans les Îles Vierges, en écosse et à Londres précédemment. Quelques morceaux inédits comme «Waterspout» sont travaillés, mais ils ne verront pas le jour officiellement sur l’album final. Les séances se poursuivent jusqu’à la mi-décembre à AIR Studios, propriété de George Martin, pour l’ajout des arrangements de cordes. Puis, de retour à Abbey Road en janvier 1978, le trio achève l’album, gère le mixage final et boucle l’ensemble. L’accouchement de London Town aura donc duré près d’un an, entrecoupé de multiples interruptions.
Le visuel : entre Londres et les Îles Vierges
Selon Paul McCartney, l’idée de la pochette de London Town consiste à représenter un Londres déplacé sous les tropiques. Sur la photographie de la pochette, on voit Paul, Linda et Denny Laine devant la Tamise et le Tower Bridge, comme si le décor avait été arraché à la ville et transporté dans un cadre insulaire. L’artwork, crédité au trio et coordonné par Aubrey Powell et George Hardie, renforce ce pont entre deux univers : d’un côté, la grisaille londonienne, de l’autre, la quiétude des Îles Vierges. Sur le verso, on retrouve un panorama londonien modifié, en totale cohérence avec le concept.
L’édition vinyle originale propose, outre la pochette et la jaquette intérieure richement illustrée, un grand poster double face de 33″ x 23″ ainsi qu’une carte postale. Il est à noter que ni Joe English ni Jimmy McCulloch ne figurent sur les photos, car tous deux ont quitté le groupe avant la finalisation du visuel. L’album, dans sa forme première, présente donc véritablement Wings comme un trio, assumant le tournant qui s’est opéré lors de l’enregistrement.
Le contenu musical : un équilibre pop-rock teinté de douceur
Dans sa version originale, London Town contient quatorze morceaux. Le titre éponyme, coécrit par Paul McCartney et Denny Laine, ouvre l’album sur une ambiance douce et légèrement rêveuse, où la basse de Paul se veut présente et le travail vocal harmonisé avec Linda donne un cachet singulier. Suit «Café on the Left Bank», un rock plus vif, qui évoque un regard enjoué sur l’Europe continentale. «I’m Carrying» est un titre tout en délicatesse, démontrant la facette la plus mélodique de McCartney. L’album comprend également «Backwards Traveller» qui, bien que très court, capte l’auditeur par sa construction rythmique dynamique, avant de glisser vers «Cuff Link», instrumental synthétique assez novateur pour l’époque.
Plusieurs morceaux naissent de la collaboration entre McCartney et Denny Laine : c’est le cas de «Children Children» ou de «Deliver Your Children». Ces chansons mettent en valeur la complicité entre les deux musiciens, tant au niveau vocal que dans l’arrangement. On retrouve par ailleurs «Girlfriend», chanson initialement pensée pour Michael Jackson, qui la reprendra avec succès sur son album Off the Wall (1979). L’inspiration y est résolument pop, voire soul, preuve de l’ouverture stylistique de McCartney, apte à imaginer une chanson pour la voix cristalline d’un artiste en devenir.
Le single «With a Little Luck», qui sortira peu avant l’album, est sans doute le titre le plus immédiatement accrocheur de London Town. Soutenu par un synthétiseur caractéristique de la période, il s’offre en ballade pop radiophonique et grimpe rapidement en tête du Billboard Hot 100 aux états-Unis. Il se classe cinquième au Royaume-Uni, moins brillant mais tout de même honorable. Viennent ensuite des pistes plus anecdotiques aux yeux de certains critiques, comme «Famous Groupies» et «Name and Address», mais qui témoignent de la variété stylistique dont McCartney est capable. L’album se clôt sur «Don’t Let It Bring You Down» et «Morse Moose and the Grey Goose», deux titres rock qui portent la signature conjointe de McCartney et Laine.
Malgré cette diversité, l’ensemble de London Town est vu par de nombreux observateurs comme un retour à une certaine douceur pop, assez éloignée de l’énergie de Wings Over America ou de la vitalité de l’album précédent. McCartney y semble plus posé, voire introspectif, choisissant de mettre en avant des ballades et un travail de studio minutieux.
La sortie : des singles en demi-teinte
Le 31 mars 1978 au Royaume-Uni (et quelques jours plus tôt aux états-Unis), London Town se retrouve chez les disquaires. Dans la foulée, «With a Little Luck» devient le premier extrait officiel. Son succès est important outre-Atlantique, puisqu’il décroche la première place du Billboard Hot 100. Au Royaume-Uni, il grimpe jusqu’à la cinquième position. Forte de cet élan, la maison de disques espère que l’album suivra la même trajectoire triomphale que ses prédécesseurs.
Sur le plan commercial, London Town se classe effectivement numéro 2 aux états-Unis et numéro 4 en Grande-Bretagne, un résultat enviable pour la plupart des groupes. Pourtant, il n’égale pas le succès colossal de Band on the Run ou le plébiscite de Venus and Mars, albums de Wings qui avaient dominé les charts plus durablement. Au fil des semaines, les ventes n’atteignent pas la longévité espérée.
Le deuxième single, «I’ve Had Enough», paraît en juin 1978, assorti de «Deliver Your Children» en face B. Cette tentative plus rock peine à convaincre : le morceau se hisse seulement à la 25e place du Billboard et à la 42e place au Royaume-Uni, un déclassement net par rapport aux standards habituels de McCartney. Le troisième single, «London Town» (accompagné de «I’m Carrying» en face B), sort en août mais ne fait guère mieux. Ses positions, 39e aux états-Unis et 60e au Royaume-Uni, illustrent une certaine érosion dans l’engouement du public pour l’album.
Les critiques : une réception contrastée
London Town ne reçoit pas l’assentiment unanime des journalistes musicaux. Certaines rédactions saluent la qualité de production et la finesse mélodique qui demeurent la marque de Paul McCartney. D’autres, plus sévères, reprochent au disque un certain manque de vigueur et la dispersion ressentie au fil des morceaux. La presse anglo-saxonne, par exemple, offre un panel d’avis divergents. The New York Times juge que «la musique est du McCartney de premier ordre… son oreille pour les mélodies et les arrangements simples mais astucieux reste exceptionnelle, et le résultat est souvent charmant». à l’inverse, d’autres titres de presse comme The Globe and Mail estiment que «Wings reste l’un des groupes de rock les moins efficaces, et que lorsqu’ils essaient de sonorités plus musclées, cela ne fonctionne tout simplement pas».
Malgré cet accueil mitigé, Rolling Stone publie à l’époque une critique globalement favorable, mettant en avant le talent de McCartney pour créer des morceaux accrocheurs et l’ambiance détendue qui se dégage de certains titres. Mais il est vrai que la popularité de Wings commençait à perdre de sa superbe, après une série de disques et de tournées qui avaient placé Paul McCartney de nouveau au zénith, presque au même niveau de prestige que lors de ses années Beatles.
Capitol Records, Columbia et la suite pour McCartney
La réception de London Town sur le continent nord-américain est un sujet de frustration pour McCartney. Il reproche à Capitol Records le manque de promotion de l’album et, plus tôt, l’absence de soutien pour «Mull of Kintyre» aux états-Unis, pays où le morceau n’a pas trouvé son public (contrairement à la face B «Girls’ School» qui s’est classée seulement 33e). Avec son contrat sur le point d’expirer, McCartney signe alors avec Columbia Records pour le marché américain, restant toutefois chez EMI pour le reste du monde. Il poursuivra avec Columbia jusqu’en 1984, avant de retourner chez Capitol.
à l’échelle mondiale, London Town se vend honorablement et obtient des disques de platine ou d’or dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni et les états-Unis. Les chiffres de ventes, bien qu’importants, ne correspondent pas au rêve de Paul McCartney d’un succès aussi monumental que certains opus antérieurs. Il faut dire que «Mull of Kintyre» a presque éclipsé l’album lui-même : ce single, sorti quelques mois plus tôt, est devenu la chanson incontournable de la fin 1977 et du début 1978 pour Wings au Royaume-Uni, au point de devenir pendant des années le single le plus vendu dans l’histoire des charts britanniques, hors œuvres caritatives.
Un trio au cœur d’un album collectif
Il est fascinant de constater que si London Town est perçu comme une œuvre inégale par la critique, il demeure un album riche en contributions. Les collaborations entre McCartney et Denny Laine ont rarement été si poussées (ils signent notamment «Children Children», «Deliver Your Children», «Don’t Let It Bring You Down» et «Morse Moose and the Grey Goose»). Linda McCartney, souvent sous-estimée par la presse de l’époque, y assure des claviers et des harmonies vocales qui donnent une cohérence remarquable à l’ensemble. à la différence de certains albums antérieurs, on ressent ici l’importance du tandem Paul/Linda, désormais soutenu par Laine comme troisième pilier. L’apport initial de Jimmy McCulloch et Joe English, surtout dans les parties enregistrées avant leur départ, reste néanmoins crucial pour la dimension rock ou rythmique des chansons. Même si leurs noms n’apparaissent plus sur la photo finale, ils laissent une empreinte notable sur plusieurs morceaux de l’album.
Les rééditions et la persistance de “London Town”
En août 1989, London Town paraît pour la première fois en CD, agrémenté de la chanson bonus «Girls’ School». Une version remasterisée est commercialisée en 1993 dans le cadre de la collection The Paul McCartney Collection, incluant cette fois «Mull of Kintyre» et «Girls’ School» en titres additionnels. Pour les fans, c’est l’occasion de redécouvrir un opus parfois mis de côté, éclipsé par des albums plus illustres comme Band on the Run ou Ram.
Ce qu’il convient de noter, c’est à quel point London Town s’avère déterminant à long terme pour la carrière de McCartney. Il témoigne de sa volonté de se réinventer, de travailler dans des contextes improbables (sur un yacht, dans une grange en écosse, puis de retour dans les studios mythiques de Londres). Il montre aussi que malgré les aléas personnels et professionnels, Paul McCartney poursuit une quête artistique, où la notion de collectif (fût-il réduit à trois membres) demeure centrale. Même si plusieurs critiques de l’époque n’ont pas vu en London Town un jalon majeur, l’album a su conserver son aura auprès de nombreux amateurs de Wings. Il incarne une époque où Paul McCartney, libéré de l’urgence de prouver qu’il pouvait réussir sans les Beatles, se permet des expérimentations, des retraits momentanés de la scène et des escapades exotiques.
L’ombre de Michael Jackson et la surprise “Girlfriend”
Un aspect parfois négligé lorsqu’on évoque London Town est l’intérêt que porta Michael Jackson à l’une des chansons de l’album. McCartney avait en effet écrit «Girlfriend» en ayant le timbre de voix de Jackson en tête. Le jeune chanteur la reprit pour son album Off the Wall (1979), apportant ainsi une touche personnelle qui confirme l’attrait que pouvait représenter ce type de composition pop-soul. Cette passerelle artistique annonce une complicité qui se développera par la suite : dans les années 1980, McCartney et Jackson collaboreront sur des titres comme «Say Say Say» ou «The Man». C’est donc un détail révélateur de l’ouverture de McCartney à d’autres univers musicaux, tout en soulignant son statut de compositeur respecté au-delà du rock.
Un pont entre les Beatles et l’avenir
Comme souvent avec Paul McCartney, on ne peut s’empêcher de jeter un regard vers l’héritage des Beatles. London Town n’est pas un album qui imite le répertoire du Fab Four, mais il en prolonge l’exigence de mélodie et de richesse harmonique. McCartney, en producteur méticuleux, n’hésite pas à multiplier les couches d’instruments – autoharpe, Mellotron, flageolet, synthétiseurs – pour densifier son univers sonore. Il revendique aussi un goût prononcé pour les ballades teintées de romantisme ou de langueur, tout en préservant un certain sens du rock. Sur quelques morceaux, Wings adopte un ton plus direct, plus brut, rappelant que dans la seconde moitié des années 1970, le rock peut prendre des atours plus musclés ou plus électriques.
Néanmoins, l’esprit d’innovation des Beatles se retrouve aussi dans la mobilité géographique de l’enregistrement. Travailler hors des cadres habituels – sur un bateau ou dans une grange – rappelle la volonté qu’avait eue le groupe originel d’expérimenter des lieux et des ambiances pour nourrir la création (pensons à Magical Mystery Tour ou à la retraite en Inde pour The Beatles, dit l’“Album Blanc”). Dans London Town, ce décentrement se manifeste dans l’atmosphère de certains titres, à la fois insulaire et cosmopolite, preuve que McCartney a su prolonger l’héritage Beatles en l’adaptant à sa propre logique post-1970.
Un succès mitigé, un héritage persistant
Si London Town ne s’inscrit pas comme l’album le plus populaire de Wings, il n’en demeure pas moins un jalon important. Il symbolise la capacité de Paul McCartney à surmonter les obstacles humains (départs de deux musiciens clés) et familiaux (grossesse de Linda, naissance de leur fils James) pour mener à bien un projet ambitieux. Il met en avant la relation artistique privilégiée entre Paul et Denny Laine, soulignant l’implication de ce dernier au-delà d’un simple rôle d’accompagnement. Il illustre aussi la finesse des harmonies vocales de Linda, qui joue un rôle plus déterminant qu’on ne l’a souvent admis.
Sur le plan commercial, malgré ses positions tout à fait honorables (numéro 2 aux états-Unis, numéro 4 au Royaume-Uni, disques de platine et d’or dans plusieurs pays), London Town porte en lui les signes d’un léger déclin comparé à la fulgurante ascension de Wings dans la première moitié des années 1970. Le disque atteint un certain essoufflement dans les charts, comme si le public, déjà comblé par «Mull of Kintyre», peinait à accorder autant d’engouement à ces nouvelles chansons. Pourtant, pour qui se plonge dans les sillons de l’album, se révèle un univers pop-rock raffiné, parsemé de trouvailles mélodiques et de moments intimistes que seuls de grands artistes peuvent réussir.
Un album à redécouvrir
Pour beaucoup, redécouvrir London Town équivaut à un voyage sensoriel et temporel : on y perçoit un Paul McCartney déjà conscient que Wings ne fonctionnera plus comme auparavant, un Denny Laine investi d’une mission créative de plus en plus marquée, et une Linda McCartney qui impose peu à peu sa propre identité musicale au sein du groupe. Loin de l’urgence rock que certains espéraient voir perdurer, l’album distille une ambiance à la fois planante et nostalgique, soutenue par des instrumentations parfois inattendues (violin, flageolet, synthétiseurs, Gizmotron).
Au niveau des textes, certains thèmes reflètent l’état d’esprit du moment : la paternité imminente de Paul, l’intérêt pour la mer et le voyage, la réminiscence d’un passé glorieux teinté de liberté. Le choix d’inviter la Campbeltown Pipe Band sur «Mull of Kintyre» (enregistré dans la même période) renforce ce lien entre l’intime – la ferme de McCartney en écosse – et la sphère publique, puisque ce single triomphera dans presque toute l’Europe, faisant du site naturel de Kintyre un mythe associé au succès planétaire de Wings.
Vers de nouveaux horizons
Après London Town, Wings produira encore un album studio : Back to the Egg (1979). Celui-ci misera davantage sur une énergie rock et enregistrera des collaborations avec des pointures comme Pete Townshend, John Bonham ou David Gilmour dans ce qu’on appellera le “Rockestra”. Pourtant, la fin des années 1970 et le début des années 1980 marquent le crépuscule du groupe. Paul McCartney entame de plus en plus de projets solo, notamment après l’arrestation retentissante pour possession de marijuana à Tokyo en janvier 1980, qui interrompt brutalement la tournée de Wings.
En regardant dans le rétroviseur, on voit combien London Town constitue une charnière dans cette histoire. L’album scelle une époque où Wings n’est plus seulement le “groupe de Paul”, mais un ensemble secoué par des forces contraires, faisant face à un marché musical en pleine mutation (le disco domine, le punk fait rage, la new wave se profile). Il trace aussi un pont vers la décennie suivante, alors que McCartney s’apprête à collaborer avec Michael Jackson et à varier de plus en plus ses styles musicaux.
Au-delà des chiffres : un jalon sentimental
Si on met de côté l’aspect purement chiffré (un top 5 au Royaume-Uni et aux états-Unis, plusieurs disques d’or et de platine), on réalise que London Town a joué un rôle essentiel dans la discographie de Paul McCartney pour des raisons sentimentales. D’une part, il accompagne la naissance d’un nouveau membre dans la famille McCartney. D’autre part, il symbolise les dernières heures d’un line-up étoffé, juste avant la réduction du groupe à un noyau dur. Et enfin, il reflète la volonté de Paul de s’affranchir des formats habituels : enregistrer sur un bateau, expérimenter des instruments insolites, s’accorder un vrai temps de gestation.
Les citations de McCartney à ce sujet traduisent cette envie de liberté : «Le studio a remarquablement bien fonctionné et, le tout premier jour, nous avons enregistré un morceau. Il y avait une belle impression de liberté. On nageait le jour et on enregistrait la nuit.» Ce lâcher-prise se ressent sur des titres comme «I’m Carrying» ou «Famous Groupies», où la légèreté et l’humour côtoient une certaine nostalgie.
Un disque pour les passionnés de l’ère post-Beatles
En définitive, London Town est un album qui s’adresse à la fois aux inconditionnels de Paul McCartney, curieux de suivre l’évolution de l’ancien Beatle dans des conditions d’enregistrement atypiques, et aux amateurs de pop-rock des années 1970, intéressés par cette période charnière où le genre se réinvente sans cesse. C’est aussi un témoignage de la variété de talents présents au sein de Wings, du jeu de guitare précis de Jimmy McCulloch à la frappe de Joe English, en passant par l’apport constant de Denny Laine, dont l’empreinte se confond souvent avec celle de Paul.
Bien qu’il n’ait pas toujours été célébré à sa juste valeur, London Town a mérité depuis sa sortie un regain d’attention. Les rééditions en CD dans les années 1990 ont permis à une nouvelle génération de le découvrir et d’apprécier son éclectisme, tandis que certains historiens du rock y voient un jalon révélateur de la transition artistique que McCartney amorce avant d’entrer dans les années 1980.
Un héritage toujours vivant
Qu’on le considère comme un album mineur ou un trésor caché, London Town occupe une place à part dans la discographie de Wings. Il incarne un moment d’intimité entre Paul, Linda et Denny, tout en ouvrant vers l’extérieur via des collaborations ponctuelles et un mode d’enregistrement nomade. Il parvient à conserver une unité malgré la diversité des styles abordés, ce qui témoigne de la patte inimitable de McCartney : un sens de la mélodie et de la production léchée, hérité de l’expérience Beatles et nourri par son envie perpétuelle de bouger les lignes.
Certains titres, comme «With a Little Luck», restent indissociables de la fin des années 1970 et évoquent immédiatement cette période de transition culturelle et musicale. D’autres morceaux, moins connus, valent la peine d’être réécoutés tant ils recèlent des subtilités harmoniques ou des clins d’œil à des traditions folkloriques (on pense notamment aux flageolets, à l’autoharpe ou encore à l’ajout subtil des sons de synthétiseur qui jalonnent l’album).
Les fans de longue date sont souvent attachés à ce disque, parce qu’il reflète la personnalité de Paul McCartney sur le vif, oscillant entre insouciance, ambition, prudence familiale et désir d’exploration. Les difficultés rencontrées – départ des musiciens, pressions de la maison de disques, critiques moins enthousiastes – ne font que renforcer la singularité de ce projet. Et lorsque l’on réunit l’ensemble de ces éléments, on comprend mieux la phrase : «Ça a commencé à London Town, et ça s’est terminé à London Town.» Toute l’épopée est là, capturant les multiples facettes d’un groupe en pleine mutation et d’un artiste qui, après avoir fait l’histoire du rock avec les Beatles, poursuit son aventure au milieu des vents contraires et des marées inattendues.
Plus de quarante ans après sa parution, London Town continue de faire vibrer les amateurs de pop-rock curieux et de plonger dans l’univers bigarré de Wings. Les sessions en studio, les enregistrements sur l’eau, la rupture progressive de la formation et la solidité du trio restant en font un cas d’école : celui d’un album façonné par les circonstances, la détermination, l’inspiration spontanée et, en fin de compte, l’attachement profond qui unit Paul McCartney et la musique. Si l’on voulait résumer l’esprit de cet album en une phrase, on pourrait reprendre à notre tour les propos de Paul : «Nous avions l’idée, sur la pochette, de montrer London Town comme si elle se trouvait dans les Îles Vierges…» Cette fusion improbable est l’essence même de London Town : un pont permanent entre la tradition britannique et l’aventure exotique, entre la routine du studio et la surprise du grand large, entre la maturité d’un artiste chevronné et la fraîcheur de sa créativité inaltérée.
