Lors de l’enregistrement d’All Things Must Pass, George Harrison invite Stephen Stills, mais leur collaboration échoue, révélant les tensions et malentendus de l’après-Beatles. Cet article revient sur cet épisode révélateur de la difficulté à retrouver la magie collective et d’imposer une vision artistique en solo.
Dans l’histoire du rock, les grandes réussites collectives sont souvent portées par une forme de « télépathie musicale » — ce lien mystérieux qui unit les membres d’un groupe et leur permet, par une simple intuition, de donner naissance à des œuvres immortelles. Les Beatles, sans doute plus que quiconque, ont incarné ce miracle d’harmonie et de complémentarité. Mais qu’advient-il de ce don lorsque l’aventure collective s’achève ? L’épisode singulier de la collaboration avortée entre George Harrison et Stephen Stills, sur fond d’enregistrement de All Things Must Pass, permet d’éclairer la part d’ombre de la création post-Beatles : celle des malentendus, des frustrations, et de la recherche laborieuse d’une nouvelle voie.
Sommaire
- De l’harmonie des Beatles à la solitude du créateur
- Stephen Stills et la mécanique brouillonne d’All Things Must Pass
- La fabrique du son Harrison : hésitations et expérimentation
- L’échec fécond de la rencontre : une leçon sur la création
- Entre admiration, respect et indépendance : l’élégance de la séparation
De l’harmonie des Beatles à la solitude du créateur
Après la séparation des Beatles, en 1970, chaque membre du groupe doit réapprendre à travailler, à exister, à inventer loin de la protection du collectif. Pour George Harrison, longtemps relégué au rôle de « troisième homme » dans l’ombre du tandem Lennon/McCartney, l’après-Beatles est d’abord synonyme d’émancipation : il s’agit de donner vie à un répertoire jusqu’ici sous-exploité, de s’entourer des meilleurs musiciens de l’époque, et de bâtir un chef-d’œuvre à sa mesure.
All Things Must Pass, son premier album solo majeur, incarne cette ambition démesurée. Conçu comme un projet pharaonique, triple album à la production somptueuse (Phil Spector et son « Wall of Sound »), il fait appel à une pléiade de musiciens légendaires : Eric Clapton, Billy Preston, Klaus Voormann, Ringo Starr, Gary Wright, et tant d’autres. Harrison, tout en accédant au rang d’artiste complet, demeure cependant fidèle à l’esprit d’équipe, à la dynamique de la collaboration.
Mais la réussite collective n’est jamais garantie. La légende veut qu’au cœur des sessions d’enregistrement, un invité de marque, Stephen Stills — membre fondateur de Buffalo Springfield, puis de Crosby, Stills, Nash & Young —, ait connu une expérience pour le moins déconcertante.
Stephen Stills et la mécanique brouillonne d’All Things Must Pass
Stills, musicien virtuose habitué à la rigueur et à la clarté de la production américaine, débarque aux studios londoniens avec la promesse d’une rencontre de haut vol. L’alchimie attendue avec Harrison ne se produit pourtant pas. Selon ses propres mots, le calme du « Quiet Beatle » se mue en une indécision déstabilisante : « George était très amical au début… puis nous avons joué ensemble. Je n’oublierai jamais cette séance. Il y avait Ringo, et George commençait un solo à chaque passage de la bande, puis s’arrêtait dès la moindre erreur pour reprendre. Cela m’a rendu fou. J’ai fini par poser ma guitare en disant : ‘Quand tu auras fini…’ »
Ce témoignage éclaire la difficulté de Harrison à diriger une session selon des codes nouveaux, dans un univers où il n’est plus l’éternel junior, mais le maître d’œuvre. Pour la première fois, il doit trancher, assumer des choix, imposer une vision à des pairs de stature équivalente. L’habitude du doute, du perfectionnisme, l’envie d’explorer chaque piste rendent parfois le processus laborieux pour les musiciens extérieurs, peu habitués à ces allers-retours incessants.
Stephen Stills, malgré son admiration pour Harrison, se retrouve spectateur passif, obligé d’attendre que la créativité (ou l’indécision) de son hôte trouve enfin son cours. « J’ai attendu, puis j’ai fait ma partie quand George avait fini. » Il n’y eut ni dispute, ni rancœur, mais un constat lucide : la magie de la rencontre, cette fameuse « télépathie », ne se décrète pas.
La fabrique du son Harrison : hésitations et expérimentation
L’épisode est d’autant plus révélateur qu’il s’inscrit dans une période de mutation esthétique pour Harrison. Après des années passées à négocier, à faire entendre sa voix face au duo Lennon/McCartney, il aborde la création en solo avec un mélange d’audace et de fragilité. L’ampleur de All Things Must Pass — son opulence orchestrale, la diversité de ses influences, son aspect parfois « scattershot » selon la critique américaine — reflète ce balancement permanent entre inspiration fulgurante et tâtonnement.
Ce parti pris de l’expérimentation fait la force du disque, mais expose aussi ses faiblesses. Sur un triple album, il est inévitable que certaines pistes paraissent moins abouties, plus fragmentaires, voire hésitantes. Mais c’est aussi cette liberté de ton, ce refus de la perfection formelle à tout prix, qui donne au disque sa profondeur humaine. Harrison y laisse affleurer ses doutes, ses failles, et, parfois, le désordre inhérent à toute démarche artistique authentique.
Face à ce processus, tous les musiciens ne trouvent pas nécessairement leur place. Stills, rompu à la précision californienne, peine à s’ajuster à l’ambiance flottante des studios londoniens. Mais il n’en retire aucune amertume : « Il n’y a jamais eu de tensions. Nous étions simplement sur des longueurs d’onde différentes. »
L’échec fécond de la rencontre : une leçon sur la création
Ce refus implicite — celui d’aller jusqu’au bout de la collaboration — n’est ni un drame, ni un échec stérile. Au contraire, il rappelle que l’art de la rencontre musicale ne peut être réduit à la simple addition de talents. Même les plus grands doivent accepter l’aléa, l’inattendu, la possibilité du non-alignement. L’expérience de Stills, loin de ternir l’image d’Harrison, en révèle au contraire la complexité : celle d’un musicien en quête d’un langage personnel, acceptant de se confronter à ses propres limites.
All Things Must Pass demeure aujourd’hui l’une des pierres angulaires de la discographie post-Beatles. Il continue de fasciner par sa luxuriance, son hétérogénéité, sa sincérité. Derrière chaque chanson, on perçoit l’effort d’un homme pour concilier héritage collectif et affirmation individuelle. Les échecs passagers, les collaborations avortées, les désaccords silencieux, font partie intégrante de cette histoire.
Entre admiration, respect et indépendance : l’élégance de la séparation
Stephen Stills, qui poursuivra parallèlement sa brillante carrière, n’aura jamais un mot amer pour Harrison. Il reconnaît, avec lucidité, que certains dialogues musicaux ne se produisent pas toujours, et qu’il faut parfois « poser sa guitare », attendre, puis reprendre sa route. C’est là la marque des grands artistes, capables d’accepter la part d’irréductible solitude inhérente à la création.
Pour Harrison, cette expérience nourrit sans doute son rapport complexe à la direction artistique : oscillant sans cesse entre leadership et retrait, affirmation et écoute, il laisse dans All Things Must Pass le témoignage bouleversant d’une âme en quête d’équilibre.
