Derrière ses allures de tube pop, « Come and Get It » cache l’une des chansons les plus sombres de Paul McCartney. Composée en 1969, elle annonce la tragédie du groupe Badfinger, broyé par l’industrie musicale. En pleine désillusion, McCartney y livre un avertissement lucide sur les dérives du rêve Apple, préfigurant la fin des Beatles et les drames à venir.
Dans l’univers éclatant de la pop britannique, Paul McCartney demeure, pour le grand public, l’archétype du mélodiste enjoué, du compositeur capable de transformer les fragilités de la vie quotidienne en bluettes solaires. Pourtant, derrière cette image policée, se cache une facette moins connue, plus sombre, de son génie d’auteur-compositeur. « Come and Get It », composée à l’aube de la dissolution des Beatles, incarne sans doute mieux que toute autre œuvre cette part d’ombre, ce regard acéré porté sur le cynisme d’une industrie musicale qui n’aura eu de cesse de broyer ses propres enfants.
L’histoire de ce morceau, né au moment où le rêve Apple se fissure, est indissociable de la trajectoire de Badfinger, groupe maudit dont l’ascension fulgurante et la chute vertigineuse semblent avoir été annoncées, dans une forme de prophétie tragique, par les paroles de McCartney lui-même.
Sommaire
- 1969 : la désillusion selon McCartney et la naissance d’un avertissement
- The Magic Christian, Badfinger et l’illusion de la réussite
- L’envers du rêve Apple : manipulation, escroquerie et naufrage
- La tragédie Badfinger : prophétie et réalité d’une chanson maudite
- McCartney, lucidité et solitude à la veille de la séparation
- Héritage et postérité : le prix du succès, ou la leçon de l’histoire
1969 : la désillusion selon McCartney et la naissance d’un avertissement
Lorsque Paul McCartney entre au studio Abbey Road un matin de 1969, bien avant l’arrivée de ses partenaires, il traverse une période de troubles et d’incertitudes. L’euphorie initiale des débuts d’Apple Corps, cette utopie d’une maison de disques gérée « par des artistes pour des artistes », s’est muée en un cauchemar de mauvaise gestion, d’arrangements douteux et de conflits d’intérêts. La nomination d’Allen Klein, gestionnaire controversé, ne fait qu’accroître la défiance de McCartney, alors que Lennon, Harrison et Starr s’en remettent à ce nouveau mentor.
Dans ce contexte de méfiance, de frustration et d’incompréhension croissante, McCartney compose « Come and Get It », une chanson dont la mélodie lumineuse et entraînante dissimule un message bien plus ambigu. Il n’est plus question ici de romance ou de rêverie édouardienne, mais d’un avertissement, presque d’une menace : « If you want it, here it is, come and get it, but you’d better hurry ‘cause it’s going fast. » La tentation, la ruée vers l’or, la convoitise — tous les thèmes classiques de l’exploitation capitaliste, transposés dans le décor d’une industrie à la dérive.
McCartney, par cette œuvre, livre sans le dire un constat de désenchantement. L’industrie, jadis perçue comme un espace de création et de liberté, est devenue un piège, un labyrinthe où l’innocence se mue en naïveté mortifère. Derrière le masque du producteur visionnaire, il y a la lassitude d’un homme lucide, qui pressent l’imminence d’un naufrage.
The Magic Christian, Badfinger et l’illusion de la réussite
À l’origine, « Come and Get It » est destinée à la bande-son du film The Magic Christian, comédie satirique où Peter Sellers et Ringo Starr dézinguent l’absurdité et la cupidité du monde moderne. Le choix de McCartney s’accorde parfaitement à l’esprit du film : sous le vernis du divertissement, la chanson porte un message de défiance à l’égard de la société de consommation et des fausses promesses de la réussite.
Pour interpréter le morceau, McCartney fait appel à Badfinger, groupe gallois récemment signé sur le label Apple. Badfinger, anciennement The Iveys, incarne alors l’espoir d’une nouvelle génération, celle qui doit porter l’héritage Beatles vers des horizons pop inédits. Mais Paul, perfectionniste, impose aux jeunes musiciens de suivre à la lettre la maquette qu’il a enregistrée seul en studio. L’arrangement, le tempo, même le timbre vocal : rien ne doit différer du modèle. Le succès est immédiat : « Come and Get It » grimpe au sommet des charts, offrant à Badfinger un statut de nouveaux prodiges du label.
Pourtant, dans cette réussite se loge le germe du malheur à venir. La chanson, en promettant tout pour peu de choses — « If you want it, you can have it » —, met en scène la tentation et la rapidité de l’ascension, sans jamais évoquer la fragilité des fondations sur lesquelles elle repose. Badfinger, grisés par l’appui de McCartney, deviennent le symbole de ces talents sacrifiés sur l’autel de la productivité et de l’avidité.
L’envers du rêve Apple : manipulation, escroquerie et naufrage
Au-delà de la seule histoire de Badfinger, « Come and Get It » apparaît aujourd’hui comme un commentaire acide sur l’échec du projet Apple Corps. Fondée dans un esprit libertaire, Apple voulait offrir aux artistes un espace affranchi des contraintes du « business » traditionnel. Mais la réalité s’avère bien plus sombre : mauvaise gestion chronique, luttes d’influence, détournements de fonds, promesses non tenues… Très vite, la maison de disques devient le théâtre de conflits internes, minée par l’incompétence et l’appétit de quelques figures troubles.
Allen Klein, recruté à l’insistance de Lennon et Harrison, s’impose comme l’incarnation de ce que McCartney redoutait le plus : un manager prêt à tout pour maximiser les profits, quitte à sacrifier les intérêts des artistes eux-mêmes. Tandis que les Beatles s’enfoncent dans la discorde, les groupes signés chez Apple, dont Badfinger, deviennent les victimes collatérales de cette gestion chaotique. Les premiers succès du label, « Come and Get It » en tête, masquent mal la réalité d’un système où la précarité l’emporte sur la créativité.
Le cas Badfinger devient emblématique. Après quelques autres tubes (« No Matter What », « Day After Day »), le groupe voit sa carrière brisée par les erreurs de gestion, la spoliation de ses droits, les embrouilles contractuelles. Les litiges s’accumulent, les comptes sont bloqués, les dettes s’amoncellent.
La tragédie Badfinger : prophétie et réalité d’une chanson maudite
C’est dans cette descente aux enfers que la signification de « Come and Get It » prend tout son relief. La chanson, destinée à célébrer la réussite facile, devient rétrospectivement le commentaire le plus glaçant sur le sort du groupe qui l’a popularisée. Car le destin de Badfinger va bien au-delà de la simple infortune commerciale : il s’enracine dans la spirale de l’exploitation, de la manipulation et, finalement, de la désespérance.
En 1975, après des mois de conflits judiciaires, de comptes bloqués et d’illusions perdues, Pete Ham, leader et principal compositeur du groupe, met fin à ses jours dans des conditions terribles. Sa lettre d’adieu, où il fustige le manager Stan Polley — qualifié de « soulless bastard » —, révèle toute l’ampleur de la déchéance. Quelques années plus tard, Tom Evans, autre membre clé de Badfinger, connaîtra le même sort tragique.
La prophétie de McCartney, ironique et amère, s’est réalisée : ceux à qui on a tout promis, ceux qui ont cru au rêve Apple, ont payé de leur vie la cruauté d’un système qui, derrière le masque de la nouveauté, n’a fait que reproduire les pires dérives de l’industrie.
McCartney, lucidité et solitude à la veille de la séparation
Pour Paul McCartney, l’histoire de « Come and Get It » est indissociable du climat délétère qui règne alors au sein des Beatles. Seul, souvent incompris dans ses réticences face à Klein, il assiste impuissant à la dislocation d’un édifice collectif, qu’il avait pourtant contribué à bâtir sur la confiance et la camaraderie. Sa chanson, écrite dans la solitude du studio, dit tout de sa désillusion face au « rêve industriel » : « You’d better hurry ‘cause it’s going fast » — avertissement à tous ceux qui croient que la fortune, la gloire, le succès sont éternels.
Plus qu’un simple exercice de style, « Come and Get It » révèle la face cachée du « good guy » de la pop britannique. McCartney, loin du romantisme éthéré de ses grands classiques, se fait ici observateur, témoin inquiet de la corruption morale d’une époque. Il n’est pas exagéré d’y voir une œuvre à part dans sa discographie : une chanson de rupture, de constat, presque de testament.
Héritage et postérité : le prix du succès, ou la leçon de l’histoire
Aujourd’hui encore, « Come and Get It » fascine par la tension qu’elle recèle. Hymne pop à la réussite, mais aussi requiem pour une innocence perdue, elle demeure l’un des exemples les plus frappants de la capacité de la musique populaire à dire l’ambivalence, à transmuter la légèreté apparente en profondeur tragique. La trajectoire de Badfinger, à jamais liée à ce morceau, sert de rappel cruel sur le prix que certains paient pour avoir voulu croire aux promesses d’un système incapable de tenir parole.
Pour les amateurs d’histoire du rock, « Come and Get It » reste l’un des plus beaux paradoxes du catalogue McCartney : derrière la simplicité du refrain, l’obscurité d’un destin, la noirceur d’un avertissement, et la vérité d’une époque révolue où le rêve des années 1960 s’est fracassé contre les récifs du capitalisme musical.
