En 1974, Paul McCartney collabore avec son frère Mike, alias Mike McGear, pour créer un album à la fois expérimental, fraternel et audacieux. À travers McGear, ils explorent la pop sous toutes ses formes, dans une démarche sincère et décalée. Ce projet méconnu révèle une facette unique de McCartney, loin des projecteurs des Beatles, entre complicité familiale et liberté créative totale.
L’histoire du rock, tout comme celle de la pop britannique, regorge d’anecdotes et d’aventures humaines méconnues, souvent reléguées dans l’ombre de l’éclatante légende des Beatles. Pourtant, certaines de ces histoires parallèles révèlent des trésors d’audace, d’inventivité et d’émotion. Ainsi en va-t-il de McGear, album singulier enregistré en 1974, fruit de la collaboration entre Paul McCartney et son frère cadet Peter, connu sous le pseudonyme de Mike McGear. À l’heure où Paul McCartney entame sa rédemption critique et artistique après les premières années incertaines de l’après-Beatles, ce projet inattendu, mi-confidentiel mi-expérimental, s’impose comme un jalon fascinant de son parcours.
En retraçant la genèse, la réalisation et l’héritage de McGear, cet article propose de mettre en lumière la dimension fraternelle, artistique et humaine de ce disque, tout en interrogeant la capacité de Paul McCartney à se réinventer en dehors du cadre mythique du Fab Four.
Sommaire
- Après l’orage Beatles : la difficile renaissance solo de Paul McCartney
- Une année 1974 sous le signe de la créativité et de la fraternité
- Un laboratoire pop : le son et la diversité de McGear
- Un projet Wings en filigrane : auditions secrètes et clins d’œil
- Réception et postérité : l’ombre d’un disque culte
- La trajectoire de Mike McGear : humour, poésie et photographie
- Un disque miroir : fraternité, dérision et tendresse
- Les années qui suivent : une séparation en douceur et l’empreinte sur la pop britannique
- McGear aujourd’hui : un secret bien gardé à redécouvrir
Après l’orage Beatles : la difficile renaissance solo de Paul McCartney
Au sortir de la décennie 1960, Paul McCartney fait face à l’un des plus grands défis de sa vie d’artiste. La dissolution des Beatles, en 1970, laisse un vide impossible à combler : plus qu’un groupe, c’est un phénomène culturel qui disparaît, et chacun des membres se retrouve sommé d’inventer une carrière nouvelle à la hauteur de la légende. Pour McCartney, longtemps considéré comme le gardien du temple mélodique, la transition s’avère particulièrement ardue.
Son premier album solo, McCartney, publié en avril 1970, déconcerte. Enregistré dans l’intimité de sa maison écossaise, ce disque volontairement dépouillé, à mille lieues de la sophistication d’Abbey Road, divise critiques et fans. Seul le magistral « Maybe I’m Amazed » parvient à s’imposer comme un classique, digne du génie de l’auteur de « Hey Jude » et « Let It Be ». Les albums suivants, Ram (1971) puis Wild Life (1971) — premier opus du groupe Wings —, confirment le sentiment d’une période d’égarement créatif. Trop hétéroclites, parfois brouillons, ces œuvres peinent à rivaliser avec la richesse et la puissance émotionnelle des productions de Lennon ou Harrison.
Pourtant, Paul McCartney n’est jamais aussi fort que dans l’adversité. À force de persévérance, il parvient à inverser la tendance : l’accueil réservé à Red Rose Speedway (1973), puis surtout le triomphe de Band on the Run (1973), marque le grand retour en grâce du « Macca » compositeur, showman et innovateur. Son talent pour les refrains universels, son flair mélodique et sa capacité à orchestrer des tubes internationaux font de lui, à nouveau, une figure centrale de la scène pop mondiale.
Une année 1974 sous le signe de la créativité et de la fraternité
L’année 1974 s’ouvre sous le signe d’une énergie retrouvée. À la tête d’un Wings réduit à sa plus simple expression après les départs de Denny Seiwell et Henry McCullough, Paul McCartney multiplie les projets : il compose, enregistre, collabore avec des figures majeures de la musique britannique et américaine — de Rod Stewart à Peggy Lee, de James Taylor à Adam Faith —, faisant valoir sa virtuosité d’instrumentiste et de songwriter.
C’est dans ce bouillonnement créatif que germe l’idée d’une collaboration familiale inédite : un album avec son frère cadet, Peter Michael McCartney, dit Mike McGear. Ce dernier, personnalité excentrique et joyeuse de la scène musicale et humoristique de Liverpool, s’est fait connaître au sein du groupe The Scaffold, fameux pour leur tube surréaliste « Lily the Pink » et leur capacité à mêler chanson, poésie et comédie. Si Mike a adopté le nom de McGear afin de ne pas profiter de la notoriété de son frère, les deux hommes n’ont jamais cessé de cultiver une profonde complicité artistique et affective.
Le contexte de la genèse de McGear est celui d’un besoin de relance pour Mike, fraîchement écarté du collectif GRIMMS suite à une querelle avec le poète Brian Patten. Paul, soucieux de soutenir son frère, propose d’abord un simple single, « Leave It », avec la complicité des Wings. Mais l’expérience s’avère si stimulante que le projet s’élargit rapidement à un album entier. Les séances d’enregistrement, menées entre EMI Studios à Londres et Strawberry Studios à Stockport, vont permettre aux deux frères d’explorer ensemble une palette musicale étonnamment large.
Un laboratoire pop : le son et la diversité de McGear
Si McGear est un album peu connu du grand public, c’est pourtant une œuvre qui condense l’esprit d’expérimentation et l’humour absurde typique de la scène de Liverpool. Dès la première écoute, on est frappé par la variété des styles et la liberté de ton qui règne tout au long du disque. Paul McCartney, omniprésent à la composition, à la production et à l’interprétation (basse, guitare, claviers, chœurs), s’amuse à revisiter aussi bien la pop anglaise que les sons glam rock, la ballade, le cabaret, la parodie publicitaire ou la comptine enfantine.
Le résultat est un kaléidoscope sonore où se côtoient la légèreté, la fantaisie et parfois une pointe de mélancolie. Outre « Leave It », qui reste le morceau le plus emblématique de l’album et se hisse jusqu’à la 36e place du classement britannique, on retient des titres comme « Sea Breezes » (reprise audacieuse du groupe Roxy Music), ou encore « Sweet Baby », ballade tendre coécrite et produite par Paul, où se devine la fraternité authentique qui lie les deux hommes.
L’album, loin de se vouloir un manifeste de virtuosité, revendique au contraire une approche artisanale, presque bricolée, où chaque chanson devient un terrain de jeu. L’humour décalé de Mike McGear y fait merveille, tandis que Paul, en retrait par rapport à son rôle habituel de frontman, s’efface pour servir la dynamique collective. Ce choix, rare dans sa carrière, confère à McGear une dimension d’humilité et de générosité inhabituelle.
Un projet Wings en filigrane : auditions secrètes et clins d’œil
Il serait toutefois réducteur de présenter McGear comme un simple duo fraternel. En réalité, l’album porte en filigrane la marque des Wings et des stratégies de Paul McCartney pour reconstruire son groupe après la tempête. Profitant des sessions pour auditionner discrètement de nouveaux musiciens — notamment le guitariste Jimmy McCulloch, qui rejoindra bientôt la formation — McCartney transforme l’enregistrement de l’album en laboratoire pour l’avenir de sa propre carrière.
La présence de Linda McCartney, fidèle partenaire artistique et sentimentale, ainsi que de Denny Laine, renforce encore l’impression d’un disque qui, tout en portant le nom de Mike, n’en demeure pas moins une production typiquement « maccartnienne ». On retrouve dans les arrangements la patte reconnaissable du créateur de Band on the Run, capable de passer sans effort du burlesque à la poésie, de la pop la plus légère à l’expérimentation sonore.
Cet entrelacement subtil entre soutien familial et stratégie artistique donne à McGear une dimension supplémentaire, celle d’un objet à la croisée des chemins, charnière à la fois dans la trajectoire de Mike et dans celle, plus large, de Paul McCartney au sein de l’après-Beatles.
Réception et postérité : l’ombre d’un disque culte
À sa sortie, McGear ne rencontre qu’un succès modeste. L’album ne parvient pas à s’imposer dans les charts, en dehors du single « Leave It », mais il suscite néanmoins la curiosité des critiques et des fans attentifs à la carrière de Paul McCartney. Ce relatif échec commercial s’explique autant par la difficulté à positionner l’album — trop étrange pour le grand public, trop pop pour les amateurs d’avant-garde — que par le refus de ses auteurs de capitaliser sur la célébrité des Beatles.
Pour autant, avec le recul, McGear s’impose comme une œuvre culte, chérie par un cercle de passionnés. Les rééditions successives, notamment la version remastérisée par Cherry Red Records en 2019, ont permis de redécouvrir la richesse et la singularité de ce projet. Les critiques les plus récentes soulignent l’importance de l’album dans la cartographie des années 1970, saluant sa fraîcheur, son humour et la liberté totale qui y règne.
Au-delà des chiffres de vente, McGear est devenu un objet de collection, précieux témoignage de l’effervescence musicale de l’époque et du désir de Paul McCartney de s’aventurer hors des sentiers battus, même lorsqu’il s’agit de mettre son immense talent au service d’un projet collectif et familial.
La trajectoire de Mike McGear : humour, poésie et photographie
L’aventure McGear constitue, pour Mike, le sommet d’une carrière musicale atypique. Après la dissolution de The Scaffold, puis son passage éclair chez GRIMMS, il continue à enregistrer quelques singles dans la veine humoristique et satirique qui a fait son succès (« No Lar Di Dar (Is Lady Di) », pastiche du mariage princier de 1981). Mais c’est la photographie qui lui offrira, finalement, un nouvel espace d’expression.
Déjà à l’origine du célèbre cliché de Paul adolescent — choisi bien des années plus tard comme pochette de l’album Chaos and Creation in the Backyard (2005) —, Mike Peter McCartney va se consacrer pleinement à cet art, capturant l’intimité du Swinging London, des Beatles, et de la scène musicale britannique. Sa double carrière, à la fois musicale et visuelle, témoigne d’une créativité multiforme, longtemps éclipsée par l’ombre imposante de son frère, mais aujourd’hui reconnue à sa juste valeur.
Un disque miroir : fraternité, dérision et tendresse
Ce qui distingue McGear dans la galaxie des albums post-Beatles, c’est sans doute la sincérité de sa démarche et la douceur de son propos. Là où Paul McCartney, dans sa carrière solo ou au sein des Wings, a parfois cherché à rivaliser avec l’ambition conceptuelle de Lennon ou Harrison, il choisit ici la simplicité, la complicité, le plaisir de jouer pour le plaisir, sans autre enjeu que celui du partage familial.
Le disque se lit ainsi comme un miroir déformant de la pop britannique, où chaque chanson, chaque pastiche, chaque clin d’œil, vient rappeler l’importance de l’humour, de la dérision, mais aussi de la tendresse dans la création musicale. Les voix mêlées de Paul et Mike, les arrangements fantasques, les textes à double lecture, composent une fresque à la fois joyeuse et touchante, où perce l’amour fraternel.
McGear n’est pas un disque majeur au sens où l’entendent les canons du rock, mais il s’impose comme une œuvre unique, inclassable, qui dit beaucoup de la capacité de Paul McCartney à se réinventer, à s’ouvrir aux autres, et à faire de la musique un espace de liberté et d’expérimentation.
Les années qui suivent : une séparation en douceur et l’empreinte sur la pop britannique
La collaboration entre les deux frères ne sera pas reconduite à grande échelle. Leur dernière aventure commune, « Dance the Do » en 1975, ne rencontre pas un succès notable, et Mike McGear s’éloigne progressivement du monde de la musique. Mais les traces de cette fraternité artistique demeurent, tant dans la mémoire des fans que dans la richesse du patrimoine musical britannique.
Si l’on devait retenir une leçon de l’expérience McGear, c’est bien celle de la générosité et de l’humilité. Paul McCartney, alors au sommet de sa carrière retrouvée, n’hésite pas à mettre son talent au service d’un projet décalé, sans souci de rentabilité ou de reconnaissance. Mike, quant à lui, accepte de jouer le jeu, d’assumer son identité singulière, entre satire, poésie et mélancolie.
Le disque témoigne, enfin, de la capacité du rock à accueillir la diversité, l’extravagance, la fantaisie, sans jamais perdre de vue l’essentiel : le plaisir de créer, ensemble, au-delà des différences et des hiérarchies.
McGear aujourd’hui : un secret bien gardé à redécouvrir
Redécouvrir McGear aujourd’hui, c’est plonger dans une époque où tout semblait possible, où la musique se nourrissait autant de la culture populaire que de l’expérimentation. C’est aussi comprendre, à travers le prisme de la fraternité McCartney, que la créativité naît souvent du dialogue, de l’échange, du jeu, loin des logiques commerciales et des attentes du marché.
L’album, dans sa diversité, offre une leçon de modestie et d’ouverture, rappelant que derrière les plus grands noms de la pop, il existe toujours des histoires parallèles, des rencontres improbables, des trésors cachés. McGear est de ceux-là, disque miroir, disque laboratoire, témoignage d’un moment rare de liberté créatrice.
