John Paul Jones, bassiste de Led Zeppelin, revient sur la comparaison récurrente entre son groupe et les Beatles. Il explique pourquoi Led Zeppelin n’a jamais atteint la même notoriété universelle, préférant une quête artistique exigeante au star-système médiatique. Cette opposition incarne deux visions du rock : les Beatles, icônes pop mondiales, et Led Zeppelin, maîtres de l’ombre au son brut et novateur.
Il existe dans le panthéon du rock un duel silencieux, une confrontation que l’histoire n’a jamais vraiment tranchée mais que les fans du monde entier évoquent avec passion : celle entre Led Zeppelin et les Beatles. Si ces deux groupes ont incarné des sommets créatifs et commerciaux durant le XXe siècle, ils n’ont pourtant pas partagé le même destin médiatique ni la même postérité symbolique. Dans une interview datant de 2003, John Paul Jones, discret mais essentiel bassiste de Led Zeppelin, livrait un regard lucide et modeste sur cette dichotomie. Selon lui, Led Zeppelin n’a jamais atteint le niveau des Beatles… et ce, pour une raison qui dépasse largement la simple question musicale.
Sommaire
- Une renommée éclipsée par un phénomène culturel total
- Une approche hermétique aux sirènes de la célébrité
- Quand la presse devient une arme à double tranchant
- La musique comme seule vérité
- Deux époques, deux visages de l’Angleterre musicale
- Le choix de l’ombre, gage de pérennité
- Une comparaison éternellement stérile, mais toujours stimulante
Une renommée éclipsée par un phénomène culturel total
À première vue, la comparaison peut sembler absurde. Led Zeppelin, avec ses disques d’or, ses concerts légendaires et son influence immense sur des générations de musiciens, a incarné une forme d’apogée du rock. Pourtant, comme le souligne Jones, le groupe n’a jamais été perçu par le grand public avec la même universalité que les Fab Four de Liverpool.
« Nous commencions à avoir un public assez massif, et la seule comparaison possible pour eux, c’était les Beatles », confiait Jones en 2003, non sans une pointe de surprise. Mais immédiatement, il tempérait l’idée d’une rivalité réelle : le terrain de jeu n’était pas le même. « On nous demandait : “Allez-vous faire un film ?” Cela me prenait toujours au dépourvu. Nous étions un groupe qui faisait de la musique. Ce n’était pas ce type d’opération. »
Le mot est lâché : « opération ». Car là où les Beatles devinrent une entreprise culturelle tentaculaire – conjuguant cinéma, télévision, merchandising, presse, et bien sûr musique – Led Zeppelin resta farouchement ancré dans une démarche purement artistique. Pour Jimmy Page, Robert Plant, John Bonham et John Paul Jones, tout passait par le studio ou la scène. Le reste leur était secondaire, voire étranger.
Une approche hermétique aux sirènes de la célébrité
Dès ses débuts, Led Zeppelin imposa une forme de distance presque aristocratique avec le monde des médias. Là où les Beatles souriaient devant les caméras, enchaînaient les conférences de presse et multipliaient les apparitions publiques, leurs cadets du hard rock cultivaient le mystère. Peu d’interviews, pas de plateaux télé, et une gestion de l’image qui flirtait avec l’ésotérisme. Ce choix, volontaire, fut souvent interprété comme de l’arrogance, voire du mépris envers les fans. Mais il s’agissait d’une posture profondément cohérente avec la vision du groupe.
Le manager Peter Grant joua un rôle décisif dans cette stratégie. Protecteur féroce, il mit un point d’honneur à contrôler l’accès au groupe, limitant drastiquement les interactions avec les journalistes, refusant les questions indiscrètes, et imposant un silence médiatique que peu de formations osaient revendiquer à l’époque. Une politique du retrait qui permit à Led Zeppelin de se concentrer exclusivement sur la musique, et d’éviter les scandales publics qui émaillèrent les parcours des Beatles ou des Rolling Stones.
Quand la presse devient une arme à double tranchant
L’exemple des Beatles est édifiant à ce sujet. Si leur célébrité fut planétaire, elle se mua rapidement en carcan. Chaque déclaration de Lennon, chaque coupe de cheveux, chaque geste public devint un événement scruté, commenté, parfois déformé. Le fameux épisode du « plus populaires que Jésus » provoqua une onde de choc internationale, marquant un tournant dans la relation entre le groupe et la presse. À l’inverse, Led Zeppelin, en s’épargnant les feux des projecteurs, évita les polémiques d’ampleur, laissant le mystère nourrir leur légende.
John Paul Jones le reconnaît avec lucidité : « Nous ne faisions rien de tout cela. » Pas de films, pas de sitcoms, pas de slogans publicitaires. Leur unique ambition résidait dans la création sonore, dans cette alchimie unique née de l’improvisation, du groove, de l’électrification du blues et des expérimentations sonores. Une démarche presque monastique, où la musique devait primer sur l’image.
La musique comme seule vérité
Il serait cependant injuste de réduire Led Zeppelin à une entité anti-médiatique ou de croire que leur impact fut moins profond. Leurs albums – deLed Zeppelin IàPhysical Graffiti, en passant par l’épiqueStairway to Heaven– ont façonné une part essentielle du langage rock moderne. Là où les Beatles incarnaient la pop parfaite, changeante et colorée, Zeppelin déployait une force brute, électrique, qui ouvrait la voie au heavy metal, au hard rock, voire au grunge.
Mais cette radicalité artistique, justement, les éloignait du cœur du grand public. Les Beatles étaient universels : petits et grands, adolescents ou adultes, tout le monde connaissait leurs mélodies. Led Zeppelin, plus âpre, plus viscéral, s’adressait à une audience plus ciblée, plus engagée, mais aussi moins accessible.
Leur refus du single – ils ne sortirent pratiquement aucun 45 tours au Royaume-Uni – témoigne de cette logique. Là où les Beatles empilaient les tubes radiophoniques, Zeppelin privilégiait l’expérience de l’album, la construction d’un univers sonore dense, parfois hermétique. C’était une autre philosophie, presque l’inverse de celle des Fab Four.
Deux époques, deux visages de l’Angleterre musicale
Il faut aussi rappeler que les deux groupes n’appartiennent pas exactement à la même ère. Lorsque Led Zeppelin explose à la fin des années 1960, les Beatles sont déjà sur le déclin. Leurs trajectoires se croisent brièvement, mais ils incarnent des moments différents de l’histoire culturelle britannique. Les Beatles furent les enfants chéris du Swinging London, de la révolution pop, de l’espoir post-guerre. Led Zeppelin, eux, naissent dans une Angleterre plus sombre, marquée par la désillusion, la fin de l’utopie hippie, la montée d’une rage sourde qui trouvera son écho quelques années plus tard dans le punk.
Cette différence générationnelle explique aussi leur traitement médiatique. Les Beatles incarnaient la nouveauté joyeuse, l’effervescence. Led Zeppelin, plus sombres, plus adultes dans leur approche musicale, s’adressaient à un public en quête de profondeur et de puissance.
Le choix de l’ombre, gage de pérennité
Avec le recul, on pourrait penser que cette distance choisie vis-à-vis des médias a finalement joué en faveur de Led Zeppelin. Là où tant d’icônes des années 60 ont pâti de la surexposition, sombrant parfois dans la caricature ou la désuétude, le groupe de Jimmy Page a conservé une aura quasi intacte. L’absence de déclarations tonitruantes, de documentaires explicatifs ou de biographies autorisées contribue à entretenir le mythe. Led Zeppelin demeure, encore aujourd’hui, une énigme fascinante, un bastion d’intégrité artistique dans un paysage de plus en plus dominé par le marketing.
John Paul Jones ne s’en cache pas : pour eux, « sans la musique, nous ne sommes rien ». Cette devise, appliquée à la lettre pendant toute leur carrière, résonne comme un testament. Les Beatles ont conquis le monde en devenant des icônes culturelles totales ; Led Zeppelin a marqué l’histoire en se tenant à l’écart, fidèle à son unique obsession : le son.
Une comparaison éternellement stérile, mais toujours stimulante
Comparer les Beatles à Led Zeppelin, c’est confronter deux visions radicalement opposées de ce que peut être un groupe. L’un devint une religion pop planétaire, l’autre un culte secret pour initiés, vénéré pour sa rigueur musicale et sa liberté artistique. Et si les Beatles furent les premiers à gravir l’Olympe, il serait faux de penser que Led Zeppelin y fut absent. Ils y siégeaient simplement dans une autre aile du temple, plus discrète, mais tout aussi essentielle.
Le témoignage de John Paul Jones rappelle ainsi une vérité fondamentale : la gloire ne se mesure pas qu’en apparitions télévisées ou en records de vente. Elle se forge aussi dans le refus, dans l’ombre, dans la cohérence artistique. Les Beatles ont changé le monde. Led Zeppelin, eux, ont changé la musique. Et cela suffit amplement à nourrir leur légende.
