En 1966, John Lennon déclare que les Beatles sont « plus populaires que Jésus », une phrase d’abord ignorée au Royaume-Uni mais qui déclenche un scandale massif aux États-Unis. Ce choc culturel révèle une fracture entre deux mondes, bouleverse la carrière du groupe et provoque une prise de conscience sur la place des idoles modernes dans une société en pleine mutation spirituelle.
Mars 1966. Londres. Un Beatle se confie. La journaliste Maureen Cleave, figure emblématique duLondon Evening Standard, brosse un portrait intime de John Lennon, entre excentricités domestiques et réflexions existentielles. Dans cette série d’entretiens consacrés aux membres des Beatles, celui de Lennon, intituléHow Does a Beatle Live? John Lennon Lives Like This, contient une phrase qui ne fait alors que peu de bruit sur le sol britannique, mais qui, quelques mois plus tard, provoquera un tremblement de terre culturel et religieux à l’échelle mondiale : « Le christianisme va disparaître. Il va rétrécir et s’éteindre. […] Nous sommes plus populaires que Jésus aujourd’hui. »
Ce qui aurait pu rester l’anecdote d’un entretien parmi d’autres deviendra un cas d’école de choc culturel entre deux continents, une affaire d’une intensité rare dans l’histoire de la musique populaire, et l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire des Beatles. Retour sur un scandale qui en dit long, non seulement sur Lennon, mais sur l’époque elle-même.
Sommaire
- John Lennon, prophète malgré lui
- Le calme britannique… avant la tempête américaine
- Autodafés et excommunications radiophoniques
- Chicago, août 1966 : l’heure de la rédemption publique
- Vatican : de l’excommunication implicite au pardon tardif
- Ringo, pince-sans-rire face au pardon pontifical
- Entre foi, idoles et irrévérence : un miroir de notre modernité
- Le dernier mot
John Lennon, prophète malgré lui
Lorsqu’il prononce ces mots dans le salon feutré de sa demeure cossue de Weybridge, Lennon est en pleine période de réflexion, oscillant entre désenchantement spirituel, curiosité intellectuelle et quête de sens. Son propos, dense et provocateur, n’est pas un trait d’humour ni une provocation gratuite. Il est l’expression d’une inquiétude, voire d’une lucidité, sur l’évolution de la société occidentale. Il pointe du doigt un phénomène observable : le recul manifeste de la pratique religieuse, notamment chez les jeunes, et l’émergence de nouvelles figures d’identification — dont les Beatles sont les symboles vivants.
Ce n’est pas tant Jésus que Lennon vise, mais plutôt ses disciples et les institutions religieuses qu’il juge aliénantes et déformantes. Il parle à la première personne d’un malaise profond, d’un rejet des dogmes : « Jésus allait bien, mais ses disciples étaient épais et ordinaires. C’est eux qui l’ont gâché pour moi. »
Le calme britannique… avant la tempête américaine
À sa publication dans la presse britannique, l’article de Cleave, malgré la charge symbolique de la déclaration de Lennon, ne déclenche aucune réaction majeure. L’Angleterre des années 60 vit une mutation spirituelle : le swing de Londres, les expérimentations culturelles, l’essor de la contre-culture et la baisse de la fréquentation religieuse dessinent un nouveau paysage où de telles paroles, bien que piquantes, trouvent un certain écho. On en sourit, on l’analyse, mais on ne s’en offusque guère.
Tout change au cœur de l’Amérique chrétienne, quelques mois plus tard. Lorsque des médias américains relaient la fameuse déclaration — souvent sortie de son contexte original — l’indignation éclate. L’Amérique profonde, marquée par un protestantisme fervent et une religiosité encore dominante, voit dans les mots de Lennon une attaque directe contre les fondements moraux de la nation.
Autodafés et excommunications radiophoniques
L’été 1966 devient brûlant pour les Fab Four. Dans le Sud des États-Unis, des disques sont détruits en public, parfois brûlés dans des cérémonies à mi-chemin entre l’exorcisme et le lynchage symbolique. Certaines stations de radio annoncent qu’elles ne diffuseront plus jamais un seul morceau des Beatles. Le boycott s’organise avec une ferveur quasi religieuse, tant la déclaration de Lennon est perçue comme blasphématoire.
Le contexte est tendu : les Beatles s’apprêtent à débuter leur tournée américaine la plus périlleuse, alors que la polémique prend une ampleur incontrôlable. Il ne s’agit plus simplement de fans mécontents, mais d’une nation divisée par des enjeux bien plus larges que la musique. Lennon, sans l’avoir prémédité, est devenu le catalyseur d’un débat houleux sur la place de la foi, de l’autorité et de la célébrité dans la culture contemporaine.
Chicago, août 1966 : l’heure de la rédemption publique
Face à la violence des réactions, Lennon n’a d’autre choix que de s’expliquer. Une conférence de presse est organisée en urgence à Chicago. Le ton est grave. Visiblement affecté, le chanteur tente de désamorcer la bombe médiatique :
« Je ne suis pas contre Dieu, ni contre Jésus ni contre la religion, » déclare-t-il. « Ce que j’ai dit, je l’ai dit à un ami, en parlant des Beatles comme d’un phénomène extérieur à nous-mêmes. J’ai dit qu’ils avaient plus d’influence sur les jeunes que tout le reste, y compris Jésus. »
L’excuse, bien que nuancée, se double d’un semblant d’excuse plus explicite :
« Je suis désolé de l’avoir dit — vraiment. Je n’ai jamais voulu que cela paraisse comme une attaque anti-religieuse. Si vous voulez que je m’excuse, si cela peut vous rendre heureux, alors… je suis désolé. »
Mais la déclaration, malgré l’effort de repentance, n’éteint pas complètement l’incendie. Les Beatles, ébranlés par cette tempête, commencent à envisager la fin des tournées. Le concert du 29 août 1966 à San Francisco sera leur dernier en public, hors sessions privées ou télévisées. L’ère des Beatles scéniques s’achève, et le studio deviendra leur unique terrain de jeu artistique.
Vatican : de l’excommunication implicite au pardon tardif
La réaction du Vatican ne tarde pas, à l’époque, à condamner fermement les propos de Lennon.L’Osservatore Romano, le journal officiel du Saint-Siège, fustige les propos de l’artiste et rappelle que certains sujets « ne doivent jamais être traités avec irrévérence, même dans le monde des Beatniks. »
Mais les décennies passent, et avec elles les orages s’estompent. En 2010, quarante-quatre ans après la déclaration de Lennon, le Vatican publie une surprenante réévaluation de l’affaire. Le même journal reconnaît que, bien que les Beatles aient connu une vie « dissolue », leurs chansons « vivent encore comme des joyaux précieux » qui ont « changé à jamais la musique pop ».
Giovanni Maria Vian, rédacteur en chef de l’organe vatican, va même plus loin dans une déclaration auNew York Times: « Ce n’était pas si scandaleux que ça, en réalité. La fascination pour Jésus était si forte qu’elle attirait même les nouveaux héros de l’époque. »
Un geste de pardon posthume, qui, s’il ne peut effacer les tensions passées, témoigne de l’impact culturel des Beatles au-delà de la musique.
Ringo, pince-sans-rire face au pardon pontifical
Mais tout le monde n’accueille pas cette reconnaissance tardive avec la même gravité. Ringo Starr, fidèle à son humour so british, déclare à CNN : « Le Vatican n’avait-il pas dit que nous étions sataniques ou potentiellement sataniques ? Et maintenant ils nous ont pardonnés ? Je pense qu’ils ont des choses plus importantes à gérer que les Beatles. »
Cette remarque, aussi légère qu’ironique, met en lumière le décalage entre la portée réelle des propos de Lennon et leur interprétation démesurée à l’époque. Elle souligne aussi l’évolution des mentalités : dans un monde globalisé, où la culture pop est devenue patrimoine universel, les paroles d’un musicien peuvent, certes, choquer, mais elles peuvent aussi — avec le temps — devenir objets d’analyse, voire de clémence.
Entre foi, idoles et irrévérence : un miroir de notre modernité
L’affaire Lennon dépasse de loin le cadre de la simple polémique. Elle pose une question cruciale, toujours actuelle : jusqu’où les artistes peuvent-ils aller dans leurs prises de position ? Quelle est la part de responsabilité d’une icône culturelle lorsqu’elle s’exprime publiquement ? Et plus encore : quelle est la réaction appropriée d’une société face à une provocation intellectuelle ou spirituelle ?
Les Beatles, à travers cette controverse, deviennent malgré eux des figures christiques — adulées, crucifiées, puis réhabilitées. Lennon, en prophète païen du XXe siècle, a mis le doigt sur une fracture de civilisation. Il n’a pas seulement défié les dogmes religieux ; il a révélé, dans un raccourci saisissant, la bascule d’un monde où la foi traditionnelle cédait peu à peu la place à de nouvelles formes de sacré, dont la musique populaire n’est pas la moindre.
Le dernier mot
« Plus populaires que Jésus » : la phrase continue de résonner, non pas comme une provocation gratuite, mais comme le symptôme d’un temps, d’un trouble, d’une mutation. John Lennon, en toute inconscience peut-être, avait vu juste. Et s’il fut crucifié sur la place médiatique pour l’avoir dit, c’est sans doute parce qu’il avait touché un nerf à vif.
Aujourd’hui, les Beatles ne sont plus un simple groupe. Ils sont un mythe. Et comme tout mythe, ils suscitent, encore et toujours, la foi, le doute… et parfois même la rédemption.
