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George Harrison : le cri oublié de sa guitare blessée

Publié le 17 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« This Guitar (Can’t Keep from Crying) », chanson méconnue de George Harrison sortie en 1975, est une réponse intime et poignante aux critiques qu’il subit après sa tournée américaine de 1974. Reprenant la métaphore de sa guitare comme voix de son âme blessée, il livre un autoportrait bouleversant d’un artiste en quête d’authenticité. Mal accueillie à sa sortie, la chanson sera réhabilitée bien plus tard comme un joyau caché de sa discographie solo, symbole de résilience et de sincérité artistique.


Au panthéon des grandes chansons écrites par George Harrison, certaines œuvres, adulées du grand public et des critiques, semblent s’imposer d’elles-mêmes : « Something », « Here Comes the Sun », « My Sweet Lord ». Pourtant, la trajectoire solo de l’ex-Beatle est aussi jalonnée de morceaux plus obscurs, restés dans l’ombre du succès éclatant des premières années post-Beatles, et dont la puissance émotionnelle mérite d’être redécouverte. « This Guitar (Can’t Keep from Crying) », publié à l’automne 1975 sur l’album Extra Texture (Read All About It), s’impose, à cet égard, comme un chef-d’œuvre secret, reflet fidèle du tiraillement intérieur de Harrison et de sa relation compliquée à l’héritage des Beatles.

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D’une ombre à l’autre : Harrison, l’émancipation contrariée

L’histoire de George Harrison au sein des Beatles est celle d’une frustration patiente, d’un talent contenu, bridé par l’omniprésence du duo Lennon/McCartney. Si, dans la seconde moitié de la carrière du groupe, Harrison parvient à imposer quelques chefs-d’œuvre, il demeure cantonné à un rôle de troisième homme, rarement autorisé à placer plus de deux compositions par album. Cette marginalisation, tout autant subie qu’intériorisée, nourrit chez Harrison une volonté farouche de s’affirmer à part entière comme auteur-compositeur.

La séparation des Beatles, en 1970, offre à Harrison une revanche éclatante. Son album All Things Must Pass est une déferlante : triple album, foisonnant de chansons longtemps gardées sous le coude, il rencontre un immense succès critique et public. Cette reconnaissance, pourtant, s’accompagne d’un inévitable contrecoup : en vidant d’un coup ses tiroirs de chansons accumulées, Harrison se trouve contraint d’entrer, pour la première fois, dans le rythme éprouvant de l’écriture « à la demande ».

Contrairement à Lennon ou McCartney, dont la fécondité ne semble jamais tarir, Harrison a besoin de lenteur, de silence, d’espace. La pression extérieure — celle de l’industrie, du public, des critiques — se double d’une exigence intérieure : être à la hauteur du passé, sans se répéter ni trahir son identité.

« This Guitar (Can’t Keep from Crying) » : Genèse d’une chanson blessée

C’est dans ce climat de doute et de remise en question qu’apparaît « This Guitar (Can’t Keep from Crying) ». Harrison sort alors fragilisé d’une année 1974 éprouvante, marquée par une tournée américaine largement incomprise, voire moquée par la presse, qui lui reproche ses choix artistiques et la prédominance du répertoire indien sur scène. Pour la première fois depuis longtemps, il fait l’objet d’une hostilité ouverte, loin de l’engouement quasi-messianique qui entourait encore les Beatles quelques années plus tôt.

Harrison, plutôt que de répondre frontalement à ses détracteurs, choisit l’arme de la musique et de l’introspection. « This Guitar (Can’t Keep from Crying) » s’inscrit dans la lignée de « While My Guitar Gently Weeps », son chef-d’œuvre du White Album (1968) — jusqu’à reprendre, dans son titre, la formule qui fit sa gloire. Loin d’une simple autoparodie ou d’un pastiche, la chanson s’impose comme une « suite », une réponse tardive à la détresse qui animait déjà le morceau originel.

À la différence de « While My Guitar Gently Weeps », nourrie d’une mélancolie universelle, « This Guitar » prend la forme d’un plaidoyer personnel. Harrison y règle ses comptes avec la critique, assumant sa vulnérabilité tout en défendant la sincérité de sa démarche artistique :
« I thought by now you knew the score / You missed the point just like before / But this guitar can’t keep from crying. »

La guitare, métaphore filée du musicien blessé, devient le double de l’auteur : instrument de confession, elle traduit la peine, la déception, mais aussi la fidélité à une vision du monde faite d’intégrité et d’authenticité.

Structure, influences et portée émotionnelle

Musicalement, « This Guitar (Can’t Keep from Crying) » puise à la fois dans l’héritage du blues, de la soul et du folk, avec une ligne mélodique épurée, portée par la voix fatiguée mais bouleversante d’Harrison. La production, plus sobre que sur ses disques précédents, laisse affleurer la tristesse et l’amertume, sans céder à la grandiloquence.

On perçoit dans la composition la volonté de Harrison de renouer avec les racines du songwriting classique, tout en conservant une modernité harmonique. Le morceau s’inscrit pleinement dans la veine des chansons de confession qui caractérisent la seconde moitié des années 1970, à l’image des œuvres de Dylan ou de Young, mais avec une retenue toute britannique, où l’émotion se dit moins qu’elle ne se devine.

La structure même du morceau, en écho direct à « While My Guitar Gently Weeps », rappelle la force des motifs récurrents dans l’œuvre d’Harrison : la fidélité à ses thèmes de prédilection (la douleur, la recherche du sens, le rapport à la critique) et l’importance de la guitare comme voix seconde, souvent plus expressive que les paroles elles-mêmes.

Réception critique et oubli relatif

À sa sortie, Extra Texture — et par conséquent « This Guitar (Can’t Keep from Crying) » — ne suscite qu’un enthousiasme mesuré. L’album, publié à une période de creux créatif pour Harrison, pâtit d’une réception mitigée : la presse, déçue par l’accueil réservé à la tournée précédente et lassée du prosélytisme spirituel de l’artiste, se montre peu clémente. Dans ce contexte, la subtilité du morceau passe inaperçue, éclipsée par le souvenir glorieux de « While My Guitar Gently Weeps » et par la domination médiatique de Lennon et McCartney, alors en pleine renaissance solo.

Le public, de son côté, peine à retrouver dans la chanson la force d’impact émotionnel de ses grands standards. Trop intime, trop allusive, « This Guitar » reste cantonnée au rang de curiosité pour connaisseurs, marginalisée par une industrie qui exige de ses idoles des hymnes, non des confessions douloureuses.

Postérité et réhabilitation tardive

Il faudra attendre la réévaluation progressive de l’œuvre solo de Harrison, amorcée dans les années 1990 et 2000, pour que « This Guitar (Can’t Keep from Crying) » bénéficie d’une attention renouvelée. Les amateurs les plus attentifs y voient désormais un miroir fidèle des contradictions de l’artiste : sa volonté de rester fidèle à lui-même, quitte à décevoir les attentes ; son rapport ambigu à la célébrité ; sa capacité à transformer la blessure en matière créatrice.

La chanson connaîtra même une seconde vie, lorsque Harrison la réenregistrera dans une version modernisée en 1992 (avec Dave Stewart d’Eurythmics), publiée posthumément sur la compilation Songs by George Harrison 2. Cette relecture, tout en gardant l’esprit de la version originale, lui confère une densité nouvelle, gage de l’importance symbolique qu’elle conserve pour son auteur.

Un autoportrait en creux, un testament artistique

« This Guitar (Can’t Keep from Crying) » apparaît aujourd’hui comme un autoportrait à la fois pudique et déchirant, un document rare sur la difficulté d’exister dans l’ombre écrasante du mythe Beatles. Loin des facilités mélodiques de ses débuts ou du succès planétaire de ses premiers albums solo, Harrison livre ici le récit d’une solitude d’autant plus intense qu’elle est vécue sous le regard de tous.

En acceptant de « continuer à pleurer » à travers sa guitare, Harrison pose, avec une honnêteté désarmante, la question centrale de toute œuvre d’art : comment persévérer, comment continuer à dire, lorsque tout incite à se taire ou à céder à la facilité ? La réponse, chez lui, sera toujours la même : par la fidélité à l’émotion première, et par la confiance accordée à la musique, ce langage qui ne ment jamais


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