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Audition chez Decca : Le jour où les Beatles ont été rejetés !

Publié le 17 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 1er janvier 1962, les Beatles passent leur première audition chez Decca à Londres, après un trajet compliqué dû à une tempête de neige. Malgré une séance d’une heure où ils enregistrent 15 titres variés, dont trois compositions originales, leur prestation est jugée insuffisante par les dirigeants du label. Decca refuse de les signer, préférant un groupe local. Ce refus devient célèbre comme une grave erreur de jugement. Pourtant, ce rejet ouvre indirectement la voie à leur succès futur chez EMI, où ils travailleront avec le producteur George Martin, lançant ainsi leur carrière fulgurante.


À l’automne 1961, les Beatles étaient déjà un groupe bien rôdé à Liverpool et à Hambourg, mais sans contrat d’enregistrement. Ils enchaînaient les concerts au Cavern Club de Liverpool et en Allemagne, avec un répertoire mêlant reprises de rhythm and blues, de rock’n’roll et quelques compositions originales naissantes. C’est grâce à Brian Epstein, un marchand de disques de Liverpool devenu leur manager fin 1961, qu’ils entrèrent en contact avec les maisons de disques. Epstein avait croisé les Beatles au Cavern et fut aussitôt séduit par leur énergie et leur charme sur scène. Il entreprit de les présenter aux grands labels londoniens. Après avoir essuyé plusieurs refus, Epstein obtint finalement qu’un responsable de l’A&R de Decca, Mike Smith, vienne les voir jouer à Liverpool début décembre 1961. Smith, client de l’entreprise de Brian (NEMS), accepta de leur proposer une audition. Le rendez-vous fut fixé au 1er janvier 1962 à 11 heures au studio Decca de Broadhurst Gardens à West Hampstead, Londres.

Dès son arrivée sur la scène musicale locale, le groupe des quatre jeunes Liverpuldiens (John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et le batteur Pete Best) attira l’attention d’Epstein, qui nota leur puissance, leur sens de l’humour et leur présence de scène. L’automne 1961 vit aussi l’émergence de leurs premières compositions : des morceaux comme Like Dreamers Do ou Hello Little Girl qu’ils testaient en concert. Brian Epstein, convaincu qu’ils pouvaient être « plus grands qu’Elvis Presley », fit de la recherche d’un contrat d’enregistrement sa priorité. C’est dans ce contexte qu’il profita de ses relations pour amener les Beatles chez Decca le jour de l’An 1962.

Sommaire

L’audition du 1er janvier 1962

Le voyage des Beatles vers Londres fut chaotique. Le 31 décembre 1961 au soir, Pete Best (qui était encore batteur du groupe) et Neil Aspinall prirent la route en van depuis Liverpool, traversant une violente tempête de neige. Ce qui aurait dû être un trajet de 4 heures dura en fait près de 10 heures. Ils arrivèrent au studio seulement un peu avant 11h00, en courant contre la montre. Brian Epstein, lui, était venu en train et était déjà à Londres. Pour aggraver la situation, le représentant de Decca, Mike Smith, se montra en retard : ayant fêté le Nouvel An, il fit attendre le groupe au studio malgré leurs plaintes. Piqué au vif, Epstein se rembrunit tandis que les musiciens montaient leur matériel. D’emblée, Smith déclara que les amplis des Beatles étaient « rudimentaires » et leur imposa d’utiliser le matériel de Decca, ce qui irrita un peu plus le groupe.

La séance débuta vers midi dans le studio 2 du bâtiment Decca (là où avaient été enregistrés auparavant des classiques du skiffle). Le studio était équipé pour de l’enregistrement direct : une bande deux-pistes mono capturait la performance en « live ». Les Beatles n’avaient alors que peu d’expérience en studio, et l’ambiance était tendue. Selon Brian Epstein, ils étaient nerveux mais jouèrent pourtant avec énergie. Au total, ils enregistrèrent 15 chansons en environ une heure, la plupart en une seule prise sans overdubs. Les titres choisis reflétaient la variété de leur répertoire : on y trouvait du rhythm & blues (Money, Memphis, Tennessee), des standards américains (September in the Rain, Till There Was You), des chansons pop (Besame Mucho), des reprises humoristiques (The Sheik of Araby, Three Cool Cats) ainsi que trois compositions originales Lennon-McCartney (« Like Dreamers Do », « Hello Little Girl » et « Love of the Loved »).

Dans ses mémoires, John Lennon résuma la situation : la séance d’enregistrement était à ses yeux « quasiment notre spectacle du Cavern joué en direct ». En effet, le groupe tenta de transposer en studio la formule « live » qui leur avait valu leur réputation. L’ordre probable des morceaux joués commença par « Like Dreamers Do » suivi de grands classiques comme Money et Till There Was You, puis alterna originaux et reprises variées (la liste exacte reste sujette à caution, mais inclut notamment Take Good Care of My Baby, Hello Little Girl, The Sheik of Araby, Memphis Tennessee et Besame Mucho entre autres). Sur ces 15 titres, trois étaient des originaux Lennon-McCartney et les autres provenaient de divers répertoires, illustrant la polyvalence du groupe. Malgré le stress, Paul McCartney chanta sept des titres, John et George en chantèrent quatre chacun.

Selon  Lewisohn, les Beatles interprètront les chansons suivantes dans cet ordre :

  • « Like Dreamers Do » (Lennon–McCartney)
  • « Money (That’s What I Want) » (Berry Gordy–Janie Bradford)
  • « Till There Was You » (Meredith Willson)
  • « The Sheik of Araby » (Harry B. Smith–Francis Wheeler–Ted Snyder)
  • « To Know Her Is to Love Her » (Phil Spector)
  • « Take Good Care of My Baby » (Carole King–Gerry Goffin)
  • « Memphis, Tennessee » (Chuck Berry)
  • « Sure to Fall (in Love with You) » (Carl Perkins–Bill Cantrell–Quinton Claunch)
  • « Hello Little Girl » (Lennon–McCartney)
  • « Three Cool Cats » (Jerry Leiber–Mike Stoller)
  • « Crying, Waiting, Hoping » (Buddy Holly)
  • « Love of the Loved » (Lennon–McCartney)
  • « September in the Rain » (Harry Warren–Al Dubin)
  • « Bésame Mucho » (Consuelo Velázquez)
  • « Searchin' » (Jerry Leiber–Mike Stoller)

Le groupe était confiant en repartant : tous pensaient avoir fait bonne impression. « Nous sommes tous sortis en croyant que nous allions obtenir un contrat d’enregistrement avec Decca », expliqua Brian Epstein. Sur le moment, l’audition leur avait semblé réussie et ils rentrèrent à Liverpool persuadés qu’un disque sortirait bientôt.

Le refus de Decca et ses raisons

Quelques semaines plus tard, cependant, Decca fit savoir qu’elle ne signerait pas les Beatles. Le verdict officiel fut pour le moins cassant : selon Brian Epstein, on leur déclara tout net que « les groupes de guitares sont passés de mode ». Dans les faits, plusieurs considérations stratégiques motivèrent ce refus. D’une part, Decca avait également auditionné le même jour Brian Poole and the Tremeloes, un groupe local originaire de Dagenham, dans l’Essex. Comme l’admit plus tard Dick Rowe, directeur artistique de Decca, il s’agissait de choisir entre deux jeunes groupes : « Ils étaient tous les deux bons, mais l’un venait de Liverpool, l’autre du coin », expliquant qu’« il était plus facile de travailler avec le groupe local ». Le voyage depuis Liverpool et les frais logistiques jouèrent manifestement contre les Beatles. D’autre part, il est clair que la qualité de la séance inquiéta les dirigeants de Decca. L’enregistrement matinal du 1er janvier fut loin de rendre justice à l’énergie qui caractérisait les Beatles en concert : le producteur Mike Smith, inexpérimenté et fatigué par la fête du Nouvel An, obtint de la bande un résultat terne et guère accrocheur.

Le délégué artistique Dick Rowe finit par téléphoner à Epstein pour annoncer la décision. Selon plusieurs témoignages (dont la version de Brian Epstein lui-même), on leur répéta qu’on n’aimait « pas leur son » et que les « groupes de guitares » étaient sur le déclin. Aussitôt, Epstein rétorqua avec passion qu’il était persuadé du contraire et que « ces garçons allaient tout exploser, plus grands qu’Elvis Presley ». Mais son insistance ne changea pas le verdict. Dick Rowe se concentra plutôt sur les calculs commerciaux : il préféra engager Brian Poole and the Tremeloes, estimant qu’ils seraient « plus faciles à contacter » car domiciliés à Londres, et qu’il valait mieux miser sur un groupe « local ».

Officiellement, Decca clôtura le débat en arguant que le groupe n’aurait « aucun avenir dans le show-business ». La phrase « guitar groups are out, Mr Epstein » – attributée à la haute direction de Decca – devint tristement célèbre comme symbole de cette erreur de jugement. Quoi qu’il en soit, la lettre d’engagement ne parvint jamais : Decca signa finalement Brian Poole and the Tremeloes, tandis que les Beatles demeurèrent sans contrat.

Les conséquences et la suite de la carrière

La déception fut grande pour Brian Epstein et les Beatles. Néanmoins, la copie de la bande-de-rouleau de l’audition accordée à Epstein s’avéra un précieux sésame. Epstein repartit de chez Decca avec sa propre copie professionnelle du test, un cadeau vraisemblablement motivé par le fait que son magasin NEMS était un bon client de Decca. Cette bande allait jouer un rôle crucial. En février 1962, Epstein se rendit au magasin HMV d’Oxford Street, où siégeait la maison d’édition Ardmore & Beechwood (filiale d’EMI). Il présenta au responsable la cassette de l’audition, expliquant que les Beatles écrivaient leurs propres chansons. Intrigués, les responsables l’encouragèrent à rencontrer des décideurs d’EMI. Mieux, la direction d’EMI lui donna accès à un petit studio pour fabriquer quelques acetates du test Decca. Ces enregistrements furent prêts à temps pour la rencontre décisive avec le producteur George Martin.

George Martin reçut Epstein le 13 février 1962 et écouta ces bandes. Comme il le racontera plus tard, il ne fut pas immédiatement ébloui par la qualité sonore de l’enregistrement amateur – « ce n’était pas un tube immédiat » – mais il sentit chez les Beatles « quelque chose d’inhabituel, une rugosité particulière et le fait que plusieurs personnes chantaient en même temps ». Cette singularité artistique suscita son intérêt. Au printemps 1962, plusieurs tractations eurent lieu chez EMI, parfois contrariées, mais la persévérance d’Epstein et la curiosité de Martin finirent par payer. Le 9 mai 1962, lors d’une entrevue au siège d’EMI, Martin annonça la nouvelle tant attendue : Parlophone – l’étiquette d’EMI où travaillait Martin – offrait finalement un contrat d’enregistrement aux Beatles.

Le tournant fut pris. Le 6 juin 1962, les Beatles enregistrèrent chez EMI leur premier single (« Love Me Do ») sous la houlette de George Martin. (Fait notable, Ringo Starr remplaça Pete Best à la batterie peu après, mais ceci dépasse le cadre immédiat de l’audition Decca.) Dès lors, leur carrière s’emballa à une vitesse fulgurante : les disques suivants (Please Please Me, etc.) firent exploser leur popularité. George Martin, que rien ne prédestinait à collaborer avec un groupe de « rock », devint avec le temps le mentor artistique du quatuor, contribuant à sculpter leur son et à valoriser leurs compositions originales.

Aujourd’hui, cette audition manquée chez Decca est vue comme une lourde erreur historique. Les chroniqueurs l’évoquent comme « l’erreur de disque la plus célèbre du XXe siècle ». Decca reste notamment « le label qui a refusé les Beatles ». Dans les anthologies et documentaires, on souligne souvent que le sort des quatre jeunes Mancuniens aurait pu être très différent si le label avait pris la bonne décision. En France comme ailleurs, cette histoire est devenue légendaire, témoignant de la chance – ou de la malchance – qui joue parfois dans les carrières musicales.

Analyse du répertoire enregistré

Au-delà des anecdotes, l’audition Decca offre un précieux instantané du groupe à la charnière de ses débuts. Le choix du répertoire était volontairement éclectique. Il comprenait des tubes américains qui révélaient les influences R&B et rockabilly du groupe (on y reconnaît par exemple Money (That’s What I Want) ou Memphis Tennessee), mais aussi des standards plus doux (Till There Was You), des chansons latines (Bésame Mucho) et des morceaux plus légers ou humoristiques (The Sheik of Araby, Three Cool Cats). Cette diversité est bien sûr le reflet du « cavérnisation » du groupe : au Cavern, ils devaient plaire à un public varié en enchaînant styles et humeurs.

Trois compositions originales figurent pourtant dans la session. Ces chansons – Like Dreamers Do, Hello Little Girl et Love of the Loved – sont aujourd’hui étudiées comme les premières signatures de Lennon-McCartney. À l’époque, elles sonnaient comme de jolies bluettes pop mais laissait déjà entrevoir leur sens de la mélodie. Le producteur George Martin, qui ne connaissait pas encore le nom des auteurs lors de la première rencontre, verra dans Like Dreamers Do une chanson sympathique mais pas révolutionnaire. Pourtant, quelques mois plus tard, c’est précisément ce titre (en version enregistrée par un autre groupe) qui ouvrira la porte aux contrats de publication pour Lennon-McCartney.

En studio Decca, on sentait toutefois que le groupe manquait encore de naturel. Selon les récits, Paul McCartney semblait notamment nerveux sur certains morceaux (notamment des ballades douces comme Till There Was You), sa voix trahissant un peu l’émotion de l’instant. On relève aussi que George Harrison multiplia deux parties de guitare sur Till There Was You, comme s’il essayait de ne pas perdre pied dans l’arrangement. De manière générale, les 15 titres sonnent « live » : on perçoit parfois les hésitations et l’acoustique sèche du studio fait ressortir leurs voix sans fioritures. Mais derrière ces maladresses, on sent déjà leur talent : leurs reprises de R&B montrent une énergie brute, et les harmonies vocales sur Hello Little Girl dévoilent les prémices du son distinctif du groupe. L’un des points forts de la séance, relevé par les historiens, est d’ailleurs la voix principale de Paul sur les deux chansons originales « Like Dreamers Do » et « Love of the Loved », avant même qu’il ne devienne la tête d’affiche vocale sur les singles futurs.

Quelques extraits de cette audition ont ensuite été publiés. Cinq des titres (dont les deux originaux « Like Dreamers Do » et « Hello Little Girl ») se retrouveront sur la compilation Anthology 1 en 1995. Le reste du répertoire est depuis longtemps connu grâce aux milliers de fans qui ont fait circuler les bandes en bootleg. Ces enregistrements montrent les Beatles sous un jour différent : encore farouches, mais déjà bourrés de charme. Par exemple, la version de Money (That’s What I Want), bien que moins puissante que celle de 1963, surprend par le léger sourire dans la voix de Lennon et l’assise du groupe sur le riff, signe qu’ils maîtrisaient déjà bien le R&B. Sur un titre humoristique comme The Sheik of Araby, George Harrison donne la tonalité en prenant le chant principal et en insistant sur le côté dérisoire du morceau, ce qui amuse bien le studio. Enfin, la ballade September in the Rain, chantée par Paul, révèle sa douceur naturelle, même si le timbre tremblant trahit son trac.

Héritage historique de l’audition Decca

Aujourd’hui, l’audition du 1er janvier 1962 est célébrée comme un épisode clé, quoique paradoxal, de l’histoire des Beatles. Elle illustre comment un échec apparent peut finalement entraîner un meilleur destin : sans cette « audition ratée », les Beatles auraient peut-être été signés par un label moins visionnaire et leur chemin vers le succès aurait été différent, voire plus difficile. Les historiens insistent souvent sur ce paradoxe : en refusant les Beatles, Decca commit ce qui est considéré comme « l’une des plus grandes erreurs de l’industrie du disque ».

Pour les passionnés de musique, cette journée glaciale du Nouvel An 1962 reste emblématique. On s’y intéresse non seulement pour le mythe du rejet (« groupes de guitares… »), mais aussi pour la musique elle-même, préfigurant le son d’un groupe appelé à dominer les années 60. Les interviews récentes de Brian Epstein, de George Martin ou des archives audio confirment que même les membres du groupe se rappellent avec une pointe d’ironie cette audition légendaire.

En définitive, l’importance de l’audition Decca réside moins dans ses faiblesses que dans le chemin qu’elle a fait prendre aux Beatles. Privés d’un contrat chez Decca, c’est finalement chez EMI/Parlophone, sous la houlette de George Martin, que le groupe trouvera sa véritable chance et son identité artistique. La résonance de cette histoire reste forte : elle nous rappelle que le talent peut finir par éclore là où on ne l’attend pas, et que chaque étape – même ratée – a sa place dans la légende.


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