Paul McCartney a toujours revendiqué l’influence majeure de Little Richard sur sa voix et sa créativité. Véritable maître à penser pour McCartney, Little Richard a façonné l’énergie et l’audace vocale des Beatles, inspirant une nouvelle façon d’aborder le rock et la pop. Leur filiation, faite d’hommages et de réinventions, a profondément marqué l’histoire de la musique.
L’histoire des Beatles, et plus largement celle du rock britannique, est jalonnée de filiations, d’influences, d’hommages plus ou moins assumés. Si l’on se plaît à célébrer la singularité du duo Lennon/McCartney, leur capacité à inventer une pop « éternelle » dont chaque chanson semble sortie du néant, il ne faut jamais perdre de vue l’épaisseur de leur bagage musical. Paul McCartney, en particulier, n’a jamais caché la dette immense qu’il entretient envers ses maîtres, et au premier rang de ceux-ci : Little Richard, l’un des pères fondateurs du rock’n’roll américain.
Sommaire
- Une jeunesse sous le choc du rock’n’roll : la révélation Little Richard
- Plus qu’un modèle vocal : une école de liberté
- L’émancipation par l’éclectisme : du rock pur à la pop savante
- L’hommage explicite : « Run Devil Run » et la reconnaissance du maître
- La filiation Little Richard : du rock’n’roll au hard rock
- Transmission et reconnaissance : de l’influence à l’hommage
- Un legs éternel : l’influence Little Richard aujourd’hui
Une jeunesse sous le choc du rock’n’roll : la révélation Little Richard
Dans l’Angleterre d’après-guerre, la jeunesse de Liverpool grandit sous le signe du rationnement, d’une culture locale marquée par la grisaille industrielle, mais aussi de l’irruption de la musique américaine, portée par les radios pirates et les disques rapportés par les marins. Au sein de ce bouillonnement sonore, l’apparition de Little Richard agit comme une déflagration. Son chant, mélange unique de gospel et de blues, sa voix rauque et puissante, sa manière d’habiter la scène sans concession, ouvrent un champ des possibles inouï pour une génération en quête d’évasion.
Paul McCartney, adolescent, se passionne pour les disques de Little Richard. Plus qu’aucun autre artiste, il va modeler sa voix, son style et sa conception du chant sur cette figure solaire. Dans les clubs de Liverpool et de Hambourg, bien avant la gloire, McCartney impressionne le public en reprenant les classiques de son idole, allant jusqu’à adopter ses fameux « woo! » suraigus, qui feront bientôt sa signature sur les premiers tubes des Beatles.
Plus qu’un modèle vocal : une école de liberté
L’influence de Little Richard sur McCartney ne s’arrête pas au simple mimétisme. Elle est, avant tout, une école de liberté, d’audace, de dépassement de soi. Là où d’autres pionniers du rock, tel Elvis Presley, fascinent par leur charisme ou leur sens du rythme, Richard impose un modèle de puissance vocale et d’expression sans filtre. Il n’a cure de plaire à tous : il cherche avant tout à « tout donner », à s’abandonner dans la performance, quitte à bousculer les codes de la bienséance anglaise.
Pour McCartney, ce refus du compromis devient une boussole artistique. Même si Lennon le taquinera toute sa vie pour son goût des « granny songs » — ces ballades et rengaines rétro qu’il affectionne —, il n’aura de cesse, tout au long de la carrière des Beatles, de revenir à cette énergie brute, à cette urgence viscérale héritée de Little Richard. De « Long Tall Sally » à « I’m Down », de « Kansas City/Hey-Hey-Hey-Hey! » à « Helter Skelter », on retrouve la trace de cette filiation, tant dans le répertoire de reprises que dans les compositions originales.
L’émancipation par l’éclectisme : du rock pur à la pop savante
L’apport de Little Richard ne se limite pas à la technique vocale ou au choix des reprises. Il irrigue plus profondément la conception que McCartney se fait de la musique populaire. Refusant de s’enfermer dans un style, Paul puise chez Richard l’idée que l’expressivité prime sur la pureté des genres : le rock, le gospel, le blues, la pop ne sont, chez lui, que des langages à réinventer au service de l’émotion.
Ce « syncrétisme » se retrouve dans toute la discographie Beatles, mais aussi dans les choix esthétiques postérieurs de McCartney. Son éclectisme, longtemps moqué comme un manque de radicalité, devient peu à peu une force, un signe d’ouverture et de curiosité sans limites. C’est là encore, à travers la figure de Little Richard, que Paul trouve l’exemple de la réinvention perpétuelle : une énergie qui traverse le rock, la pop, la soul, sans jamais se fixer.
L’hommage explicite : « Run Devil Run » et la reconnaissance du maître
Cette dette assumée prendra une dimension particulièrement explicite lors de l’enregistrement de l’album Run Devil Run (1999), disque de reprises où McCartney, alors meurtri par la perte de Linda, choisit de revenir à ses racines les plus profondes. Parmi les titres choisis, le « Shake A Hand » de Little Richard occupe une place de choix. Paul l’interprète avec une ferveur quasi religieuse, affirmant devant les micros : « Il m’a tout appris. ‘Paul, tu sais que je t’ai tout appris…’ C’est vrai, c’est vrai, Richard. »
La démarche n’est pas feinte. Dans sa façon d’aborder le morceau, de reproduire l’intensité, la couleur gospel du chant originel, McCartney rend un hommage vibrant à celui qui, plus que quiconque, a façonné sa voix, son énergie scénique, et peut-être même sa vision de la transmission musicale. Il ne s’agit plus, ici, d’une simple reprise, mais d’un acte de filiation, d’un passage de relais entre deux générations de créateurs.
La filiation Little Richard : du rock’n’roll au hard rock
L’influence de Little Richard sur McCartney, et à travers lui sur la culture Beatles, ne s’arrête pas aux années 1960. On peut en effet tracer une ligne directe entre la puissance vocale du chanteur américain, la flamboyance de certains morceaux des Beatles (« Helter Skelter » en tête), et l’émergence ultérieure du hard rock puis du heavy metal. Robert Plant, Freddie Mercury, ou même James Hetfield, héritent tous, à leur manière, de cette tradition du cri, du « high note » jeté au public comme un défi.
À travers McCartney, c’est toute une génération de musiciens qui s’autorise à repousser les limites du chant, à faire du corps et de la voix le véritable instrument du rock. Little Richard, par son grain, sa dynamique, son audace, s’impose comme l’ancêtre non seulement du rock britannique, mais de tous les styles qui, par la suite, feront de la démesure et de l’expressivité leur loi.
Transmission et reconnaissance : de l’influence à l’hommage
Si Paul McCartney n’a jamais fait mystère de son admiration pour Little Richard, il a également toujours veillé à rappeler l’importance des racines afro-américaines dans la pop mondiale. Dans une industrie trop souvent tentée d’effacer l’origine des sons et des gestes, McCartney s’est montré exemplaire, n’hésitant pas à rendre à César ce qui lui appartient.
Le dialogue entre les Beatles et leurs modèles américains — Little Richard, Chuck Berry, Ray Charles, Elvis Presley — fut l’un des moteurs de l’explosion culturelle des années 1960. Mais il ne s’est jamais limité à l’imitation. McCartney, en disciple fervent, a su assimiler, digérer, puis dépasser ses influences pour offrir au monde une œuvre unique, qui fait de la filiation un moteur d’invention permanente.
Un legs éternel : l’influence Little Richard aujourd’hui
Plus de soixante ans après l’irruption de Little Richard sur les ondes britanniques, sa trace demeure vivace dans la voix et l’énergie de McCartney, mais aussi dans l’ensemble de la musique populaire occidentale. À travers l’hommage du Beatle, c’est toute une mémoire collective qui s’actualise, se transmet, et inspire chaque nouvelle génération de musiciens.
Paul McCartney n’a jamais cessé de le répéter : « Il m’a tout appris. » Mais l’élève, à son tour, est devenu maître, traçant le sillon d’un rock qui, sans jamais renier ses racines, ne cesse de se réinventer au contact du passé.
