Derrière l’image d’opposés, Lou Reed a toujours reconnu son admiration pour les Beatles, saluant leur audace et leur impact sur la pop moderne. S’il a construit le Velvet Underground dans l’ombre, il a aussi puisé dans l’énergie, les mélodies et l’innovation des Beatles, qu’il considérait comme des pionniers, loin de toute rivalité caricaturale.
On a souvent opposé Lou Reed et The Beatles comme deux pôles irréconciliables : d’un côté, les princes tirés à quatre épingles de la pop ; de l’autre, l’âme sombre de The Velvet Underground, plongée dans l’obscurité du New York de la Factory. Cette dichotomie, colportée par des années de mythologie rock, masque pourtant une vérité plus simple : Reed appréciait véritablement les Quatre de Liverpool. « I got off on the Beatles », confia-t-il un jour, rappelant qu’avant d’être l’architecte de “Heroin” ou de “Sister Ray”, il avait grandi comme tout le monde dans le fracas radieux de la British Invasion. La révélation étonne encore, tant l’imaginaire collectif relègue Reed aux marges, loin des mélodies avenantes de Please Please Me ou des harmonies ciselées de Rubber Soul. Pourtant, en 1964, quand “I Want to Hold Your Hand” déferle sur les ondes américaines, Lou est un étudiant de vingt-deux ans qui ne manque aucun passage à la radio.
Sommaire
- La jeunesse rock’n’roll d’un futur poète de l’ombre
- Un tournant esthétique : quand Revolver croise European Son
- L’influence de Bob Dylan : un triangle d’inspiration
- La Beatlemania vue du fond de la salle
- Des trajectoires parallèles, un respect mutuel
- Le rôle d’Andy Warhol : quand l’art rassemble la pop
- Les échos de la Velvet dans l’après-Beatles
- Lou Reed, critique des Beatles ? L’ambiguïté d’une déclaration
- Les convergences harmoniques : la science de l’accord parfait
- La réception critique : du malentendu à la reconnaissance
- Lou Reed après John Lennon : hommage discret et fidélité intime
- Héritages entremêlés : de la britpop à l’indie new-yorkais
- Au-delà du cliché : réhabilitation d’un goût partagé
- Conclusion : l’ombre et la lumière, même combat
La jeunesse rock’n’roll d’un futur poète de l’ombre
Contrairement à la légende qui le présente comme un intellectuel isolé trouvant l’inspiration chez son professeur d’anglais Delmore Schwartz, Lou Reed est d’abord un garçon de banlieue nourri aux disques de Chuck Berry, Buddy Holly et aux nuits blanches passées à accorder sa guitare sur les standards doo-wop de la station WINS. Cette passion précoce pour le rock’n’roll explique sa fascination pour les Beatles : « Ils écrivaient des chansons simples, mais l’énergie était sauvage. » À l’époque, Reed vient à peine d’intégrer l’Université de Syracuse, où il anime une émission de radio consacrée au rock. Entre deux embryons de projets musicaux, il disserte au micro sur la fraîcheur des singles beatlemaniacs qui s’alignent dans les classements américains. Loin d’être rebuté par le succès massif des Liverpuldiens, il y voit une validation : l’idée qu’un répertoire tissé d’accords élémentaires peut, s’il est sincère, conquérir le monde.
Un tournant esthétique : quand Revolver croise European Son
1966 s’impose comme une année charnière. Tandis que les Beatles sortent Revolver – un disque où les influences de Bob Dylan, du raga indien et de l’avant-garde londonienne infusent la pop – Lou Reed, lui, grave avec le Velvet la version originale de “European Son”. Sur le papier, tout oppose l’expérimentation pleine de morgue du morceau dédié à Delmore Schwartz et les arabesques psychédéliques lumineuses de “Tomorrow Never Knows”. Pourtant, un fil invisible relie les deux démarches : l’audace de la forme et la volonté d’élargir la notion même de chanson pop. Reed avouera plus tard admirer le cran des Beatles, capables d’introduire des bandes inversées et des drones tambourinants dans un tube destiné aux foules. « Ils ont prouvé qu’on pouvait être pop sans être docile », dira-t-il.
L’influence de Bob Dylan : un triangle d’inspiration
Si Lou Reed déclare « aller systématiquement acheter le dernier album de Bob Dylan », il sait aussi que les Beatles, en particulier John Lennon, se sont abreuvés des fulgurances poétiques de Dylan dès 1965. Le triangle Beatles–Dylan–Reed forme alors un jeu de miroirs : Lennon s’essaie aux confessions amères après avoir découvert “Subterranean Homesick Blues” ; Dylan, en retour, observe la conquête électrique des Beatles ; Reed, enfin, note qu’une narration crue et urbaine peut cohabiter avec des refrains mémorables. Cette alchimie explique pourquoi même les chansons les plus grinçantes du Velvet – “I’m Waiting for the Man”, “White Light/White Heat” – conservent souvent une charpente mélodique robuste héritée, in fine, de la tradition beatlesienne.
La Beatlemania vue du fond de la salle
Lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a jamais cherché à écrire un hit calibré pour les adolescentes hurlantes, Reed rétorque : « Pourquoi ne pas avoir quelque chose aussi pour les gamins du dernier rang ? » Cette phrase-clé résume son positionnement : il admire les Beatles, mais ne souhaite pas les reproduire. Il n’ignore pas que l’hystérie des stades peut briser une carrière avant qu’elle ne commence – le Velvet joue alors dans des clubs confidentiels où l’on entend chaque raclement de médiator. Pour Reed, l’intérêt est ailleurs : creuser le versant obscur de la vie moderne, montrer ce que la pop cache sous le vernis. Les Beatles peuvent chanter “Eleanor Rigby” ; lui, il racontera “Candy Darling” ou “Caroline says”.
Des trajectoires parallèles, un respect mutuel
Durant les années 1970, pendant que McCartney enchaîne Ram et Band on the Run, Lou Reed signe Transformer puis Berlin. Le contraste est frappant : d’un côté, la flamboyance mélodique et la nostalgie, de l’autre, une fresque sombre sur la déchéance conjugale. Mais Reed n’en demeure pas moins attentif aux expérimentations de ses aînés. Il salue la maturité de “Let It Be”, loue la production dépouillée de Phil Spector sur le morceau éponyme, et observe avec intérêt le virage solo de Lennon, notamment “Instant Karma!”. En privé, il admet aimer la façon dont George Harrison greffe la spiritualité indienne à la guitare slide. Ces confidences, rapportées par des proches, montrent que Reed ne perçoit pas les Beatles comme des rivaux : il voit en eux des pionniers, sinon des complices, dans l’art d’élargir le spectre du rock.
Le rôle d’Andy Warhol : quand l’art rassemble la pop
La connexion entre les deux univers passe aussi par Andy Warhol. Véritable démiurge de la rencontre entre Lou Reed et John Cale, Warhol incarne l’idée que la culture populaire peut devenir art plastique. Or, au même moment, la pochette bariolée de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band prouve que les Beatles pensent eux aussi leur œuvre comme un tout visuel et sonore. Les collages de Warhol, les sérigraphies de Campbell et le collage photographique imaginé par Peter Blake pour Pepper partagent une même ambition : abolir la frontière entre high et low culture. Reed en tirera la leçon, multipliant les passerelles avec le théâtre expérimental, la poésie new-yorkaise et la photographie.
Les échos de la Velvet dans l’après-Beatles
Après la dissolution des Beatles en 1970, le Velvet-Underground cesse lui-aussi d’enregistrer avec son line-up originel. Pourtant, les deux héritages s’entrelacent dans la naissance du punk. Les Sex Pistols reprennent “I Wanna Be Your Dog” des Stooges mais citent aussi le Velvet ; Johnny Ramone avouera avoir appris la guitare sur “I’m Waiting for the Man” tout en déclarant que “She Loves You” restait l’un des plus grands singles jamais écrits. Ce va-et-vient d’influence prouve que Reed et les Beatles sont, ensemble, le terreau d’une même révolution : simplifier la forme pour y glisser un maximum de charge émotionnelle.
Lou Reed, critique des Beatles ? L’ambiguïté d’une déclaration
On a parfois retenu de Lou Reed une phrase lapidaire : « Je n’ai jamais aimé les Beatles. » Sortie de son contexte, elle nourrit le mythe de l’artiste misanthrope. En réalité, dans cette interview tardive, il critiquait la récupération commerciale de la Beatlemania, non la musique. Il regrettait que l’industrie transforme un élan créatif en produit de masse. « Leur talent est énorme, mais on leur a mis une cage dorée », expliquait-il, précisant qu’il préférait les titres où Lennon et McCartney expérimentaient avec la saturation ou les métriques bancales. Autrement dit, Reed aime les Beatles aventureux, ceux de “Rain”, de “Strawberry Fields Forever” ou de “Happiness Is a Warm Gun”.
Les convergences harmoniques : la science de l’accord parfait
À y regarder de près, Lou Reed partage avec The Beatles un goût certain pour les progressions d’accords inattendues. Les musicologues ont montré que “Sunday Morning” emploie un glissement majeur/mineur semblable au pont de “If I Fell”. De même, le riff obsédant de “Sweet Jane” repose sur un cycle I–IV–V résolument classique, pas si éloigné de “Paperback Writer”. Reed, féru de théorie musicale, admirait la capacité de Lennon et McCartney à sublimer la simplicité : « Trois accords, un couplet, un pont, et le monde bascule », disait-il. Ce minimalisme structurant, il l’applique à “Rock & Roll” ou “Walk on the Wild Side”, démontrant que la sophistication peut naître de l’épure.
La réception critique : du malentendu à la reconnaissance
Dans les années 1970, certains chroniqueurs dressent un mur étanche entre le « bien-pensant » Beatles et le « décadent » Velvet. Reed en souffre : « On me décrit comme le sous-sol fétide de l’existence urbaine. Tout ce que je veux, c’est écrire des chansons pour des gens comme moi. » Il rappelle alors que Lennon, sur “Yer Blues”, hurle sa détresse avec une crudité équivalente aux complaintes du Velvet. Ce n’est qu’au tournant des années 1990, quand la critique redécouvre la période expérimentale des Beatles, que le dialogue est enfin reconnu : on salue la dimension avant-gardiste de “Revolution 9” autant que la dissonance contrôlée de “The Gift”. Lou Reed savoure cette réhabilitation silencieuse, convaincu que la postérité finira toujours par relier les points.
Lou Reed après John Lennon : hommage discret et fidélité intime
À la mort de John Lennon en décembre 1980, Reed se fait discret. Il envoie toutefois un bouquet dans Central Park, signé simplement « Lou ». Interrogé plus tard, il dira avoir pleuré « comme pour un membre de la famille ». Il se reconnaissait dans le Lennon post-Beatles, celui des textes tranchants, des coups de colère et des confessions à nu. Sur scène, Reed glissera ponctuellement un clin d’œil à “Jealous Guy”, repris dans le final de “Satellite of Love”. Ce mélange d’admiration et de pudeur témoigne d’un respect qu’il n’assumait qu’en privé, conscient que le public préférait le voir en antagoniste.
Héritages entremêlés : de la britpop à l’indie new-yorkais
Dans les années 1990, la vague britpop adoube simultanément les Beatles et le Velvet. Blur intègre des chœurs à la Lennon-McCartney tandis que Oasis revendique un mur de guitares crasseuses digne du Live 1969 du Velvet. Outre-Atlantique, The Strokes, Interpol ou LCD Soundsystem citent leurs deux influences comme faces d’une même pièce : la maîtrise mélodique des Beatles et l’attitude minimaliste de Reed. Le rapprochement devient si évident que les historiens du rock, aujourd’hui, parlent d’un continuum plutôt que d’une rupture.
Au-delà du cliché : réhabilitation d’un goût partagé
Si Lou Reed s’est souvent abrité derrière une posture provocatrice, c’était pour se protéger des assignations faciles. Mais il n’a jamais renié ses amours musicales. À quiconque lui demandait quelle était, selon lui, la plus grande chanson pop, il répondait “A Day in the Life” : « Tout est là : l’écriture, la production, le chaos et la beauté ». Et quand on l’interrogeait sur son disque idéal du dimanche matin, il citait parfois “Abbey Road”, louant « l’arc narratif qui relie You Never Give Me Your Money au dernier accord de The End ». De quoi faire vaciller une bonne fois pour toutes l’image du cynique impénitent.
Conclusion : l’ombre et la lumière, même combat
Loin des caricatures, Lou Reed et The Beatles partagent une ambition fondamentale : repousser les frontières du format pop pour mieux raconter leur époque. L’un choisit la lumière des studios d’Abbey Road, l’autre les néons blafards des rues de Manhattan, mais tous deux visent la même cible : chanter la modernité, ses vertiges, ses promesses. En reconnaissant qu’il « prenait son pied » sur les Beatles, Reed nous rappelle que la musique n’est pas un jeu de chapelles mais un territoire d’admirations croisées. Aujourd’hui, alors que leurs catalogues respectifs continuent d’inspirer des générations entières, il est temps de voir non plus deux mondes antagonistes, mais un dialogue permanent entre la clarté et la nuit, la pop et l’underground – un seul et même cœur battant au rythme d’une guitare électrique.
