Même si John Lennon et George Harrison étaient encore en vie, la reformation des Beatles aurait relevé du fantasme. Leurs parcours artistiques devenus incompatibles, leurs choix individuels et leur désir de liberté rendaient impossible tout retour en arrière. L’histoire du groupe, scellée dans l’éclat de sa rupture, s’est muée en légende précisément parce qu’elle a refusé la redite.
La question hante l’imaginaire collectif depuis plus de cinquante ans : et si John Lennon et George Harrison étaient toujours parmi nous, les Beatles se seraient-ils un jour reformés ? La tentation est grande, tant la nostalgie de ce groupe – qui a bouleversé la culture populaire au-delà même de la musique – demeure vivace. Pourtant, si l’on analyse le parcours des quatre musiciens, leurs caractères, leurs ambitions et surtout les lignes de fractures artistiques qui ont mené à leur séparation, il est raisonnable de penser qu’aucune reformation n’aurait pu advenir, quelles que soient les circonstances.
Sommaire
- Une rupture inéluctable
- Des identités artistiques devenues incompatibles
- Un phénomène de société, pas un simple « boys band »
- Les retrouvailles : mythe ou réalité ?
- La liberté retrouvée : un choix assumé
- Une légende définitivement scellée
Une rupture inéluctable
La dissolution des Beatles, actée au printemps 1970, fut un séisme dont l’onde de choc se fait encore sentir. On a longtemps cherché des boucs émissaires : la relation entre John Lennon et Yoko Ono, la gestion d’Apple Corps, les conflits d’ego, ou encore le poids des attentes médiatiques et du public. Mais réduire la rupture à ces éléments, c’est négliger une dimension essentielle : l’évolution divergente, presque irréconciliable, des aspirations artistiques de chacun.
À la fin des années 1960, le groupe fonctionne encore, mais l’alchimie collective qui avait fait son génie initial est fissurée. Paul McCartney, artisan d’une pop mélodique raffinée, continue de privilégier l’efficacité et la tradition du songwriting, même sous des apparences de modernité. John Lennon aspire à une forme de vérité brute, parfois abrasive, n’hésitant plus à mettre à nu ses failles et ses colères dans ses compositions. George Harrison, trop longtemps cantonné à un rôle de « troisième homme », ressent le besoin vital de s’affirmer, de donner enfin la pleine mesure de son talent, alors que ses chansons subissaient souvent le filtre – parfois condescendant – du tandem Lennon-McCartney. Quant à Ringo Starr, s’il reste l’épine dorsale rythmique du groupe et un précieux liant humain, il n’a jamais revendiqué un rôle décisionnaire sur l’orientation musicale du quatuor.
Des identités artistiques devenues incompatibles
L’analyse des carrières post-Beatles est éclairante. John Lennon se radicalise, politiquement et artistiquement, dès son premier album solo, Plastic Ono Band. Ses chansons, viscérales, sont à mille lieues du vernis pop qui faisait la signature de l’ère Beatles. Paul McCartney, lui, assume pleinement son goût pour la variété sophistiquée, la pop ambitieuse et immédiatement accessible, et s’impose avec Wings comme le garant d’une certaine forme d’universalité mélodique. George Harrison, libéré du carcan du groupe, livre avec All Things Must Pass un manifeste d’introspection spirituelle, à la croisée du folk, du rock et de la musique indienne. Ringo Starr, enfin, capitalise sur sa personnalité solaire, fédère des musiciens de tous horizons et parcourt la planète avec ses All-Starr Bands.
Au-delà de l’amitié qui a pu survivre à la séparation (comme en témoigne le fameux baiser entre Lennon et McCartney lors de retrouvailles privées en 1974, ou leur soutien ponctuel sur certains projets), les trajectoires artistiques se sont donc définitivement éloignées. Chacun a trouvé dans sa carrière solo l’espace de liberté qui lui avait tant manqué lors des dernières années du groupe.
Un phénomène de société, pas un simple « boys band »
L’histoire du rock regorge de reformations plus ou moins opportunistes, de réunions « historiques » qui, souvent, ne sont que des tentatives de réanimer une magie disparue. Or, les Beatles ont toujours été à part : ni S Club, ni Oasis, ni même Pink Floyd n’ont jamais cristallisé autant de fantasmes, ni autant de déchirements lors de leur séparation.
Ce qui distingue fondamentalement les Beatles, c’est la manière dont leur art s’est développé dans le cadre d’une dialectique perpétuelle entre innovation et tradition, entre affirmation individuelle et esprit collectif. Dès 1966, le groupe ne se produisant plus sur scène, le lien avec le public s’est déplacé vers une sphère presque sacrée, celle du studio, de l’expérimentation sonore et de la liberté créatrice absolue. Les années suivantes n’ont fait qu’amplifier ce mouvement centrifuge : chaque membre, mû par ses propres obsessions, a utilisé l’entité Beatles comme un laboratoire. Lorsque la greffe ne prend plus, il n’y a plus de raison d’exister ensemble.
Les retrouvailles : mythe ou réalité ?
On aime à évoquer l’idée d’une tournée de retrouvailles, sur le modèle des Rolling Stones ou de Simon & Garfunkel. Mais la vérité est que, pour les Beatles, le retour en arrière était impossible. Les rares moments de réunion ont toujours eu lieu dans un cadre privé, familial, jamais public. La collaboration posthume autour de « Free as a Bird » et « Real Love », dans les années 1990, n’a pu exister que grâce à la technologie, et ne fut jamais envisagée comme un retour à l’équilibre d’antan.
Le rapport à la nostalgie, chez les Beatles, est profondément ambivalent. Paul McCartney et Ringo Starr, encore aujourd’hui, cultivent un dialogue constant avec leur histoire commune, mais sans jamais céder à l’illusion d’une résurrection. Ils l’ont démontré en 2024, lorsque McCartney invita Ringo sur scène, soulevant l’enthousiasme de stades entiers : ce fut un moment d’émotion, mais jamais la promesse d’une reformation. Si Lennon et Harrison étaient encore là, il est probable que l’on aurait assisté à de telles célébrations ponctuelles – des apparitions lors de concerts, des collaborations sur un morceau ou deux – mais l’alchimie originelle, celle du « groupe », aurait été hors de portée.
La liberté retrouvée : un choix assumé
L’un des grands mérites de la séparation des Beatles est d’avoir permis à chacun d’eux de s’accomplir selon sa propre nature. Le temps a montré que ce choix était non seulement salutaire, mais nécessaire. Les différences artistiques qui avaient nourri la richesse du groupe se seraient inévitablement transformées en conflits insolubles à mesure que les années passaient. Même les retrouvailles les plus fraternelles n’auraient pu masquer ce fossé.
Plus encore, le public, aussi frustré qu’il ait pu être par la séparation, a fini par accepter cette réalité : la grandeur des Beatles réside aussi dans leur refus d’un éternel retour, dans l’acceptation lucide de la fin d’un cycle. La postérité, loin d’être ternie par l’absence de reformation, s’en trouve paradoxalement magnifiée. Les Beatles ne sont jamais devenus leur propre caricature.
Une légende définitivement scellée
On peut bien sûr fantasmer une autre histoire, rêver d’un « dernier concert », d’un album d’adieux. Mais ce rêve appartient à la sphère de l’utopie. Les Beatles ont fait le choix, rarement suivi dans l’histoire de la musique populaire, de la dignité et de la cohérence artistique. Ils sont restés, jusqu’au bout, les maîtres de leur propre légende. Même si Lennon et Harrison avaient survécu, il y a fort à parier que le destin du groupe aurait été le même : celui d’une étoile filante, fulgurante, dont la lumière continue d’illuminer la création musicale universelle.
En définitive, la dissolution des Beatles fut à la fois triste et inévitable, mais surtout nécessaire. Elle permit à chacun de ses membres de trouver sa voie, et à la légende de ne jamais s’éteindre dans la redite ou le compromis. La grandeur des Beatles réside, sans doute, dans cette fidélité à eux-mêmes, plus forte que toutes les sirènes de la nostalgie.
Ainsi, la question de la reformation n’est plus une simple hypothèse à agiter : elle est devenue, avec le temps, le socle d’une légende qui n’a jamais eu besoin de se démentir pour durer.
