Paul McCartney a fait de chaque pochette d’album un manifeste visuel, reflet de son parcours, de ses liens familiaux et de son dialogue constant avec l’art. Collaborant avec de grands artistes et impliqué personnellement dans le choix des images, il a su transformer chaque disque en une expérience sensorielle unique, mêlant musique, photographie, peinture et graphisme.
Il est une vérité souvent négligée, lorsqu’on évoque la carrière de Paul McCartney, c’est la place centrale qu’occupe, à ses yeux, la dimension visuelle de l’œuvre musicale. Depuis la fin des Beatles, chaque pochette d’album, chaque livret, chaque choix graphique devient un manifeste, un reflet d’un état d’esprit, d’une étape biographique, ou d’une expérimentation plastique. Il ne s’agit jamais de simple illustration, mais d’un dialogue constant entre l’œil et l’oreille, où la pochette devient, à part entière, le premier morceau de musique à « écouter » du regard.
Sommaire
- McCartney (1970) : la simplicité manifeste
- RAM (1971) : entre autodérision et manifeste amoureux
- Red Rose Speedway (1973) : du pop art au clin d’œil sentimental
- Band on the Run (1973) : la légende en photo de groupe
- Wings Over America (1976) : l’Amérique comme théâtre du rêve
- Wings Greatest (1978) : le kitsch sublimé
- McCartney II (1980) : autoportrait en crise
- Tug of War (1982) / Pipes of Peace (1983) : l’art contemporain au service du symbole
- Off the Ground (1993) : l’humour visuel
- Paul Is Live (1993) : la réappropriation du mythe
- Run Devil Run (1999) : la photo du réel comme fétiche
- Driving Rain (2001) : l’autoportrait numérique
- Chaos & Creation in the Backyard (2005) : la mémoire familiale
- NEW (2013) : l’art minimal et la lumière
- Egypt Station (2018) : la peinture comme refuge
- McCartney III (2020) : la résilience du confinement
- Au-delà de la musique : l’album comme expérience sensorielle
McCartney (1970) : la simplicité manifeste
Dès son premier album solo, Paul McCartney donne le ton. Pas d’autoportrait, pas de nom en façade, mais une photographie prise par Linda McCartney : quelques cerises éclatantes sur un mur blanc, sur fond d’eau rouge. Cette image, anodine en apparence, exprime déjà une rupture avec le passé : refus du spectaculaire, recentrage sur l’intime, et goût du détail quotidien. En ces temps de déflagration post-Beatles, la pochette affirme l’ancrage familial et la volonté de retrouver une innocence perdue. Le geste est fort, presque subversif.
RAM (1971) : entre autodérision et manifeste amoureux
Avec RAM, Paul et Linda posent sur la pochette, photographiés à la ferme, dans une scène rurale aux couleurs acidulées. Le cadre, dessiné à la main par McCartney lui-même, évoque à la fois l’enfance et l’art brut. À l’intérieur, les initiales L.I.L.Y. (« Linda, I Love You ») ajoutent une dimension de manifeste conjugal et de complicité créative. L’œuvre joue la carte du « fait maison » assumé, tout en affichant un sens du pastiche et de l’humour qui deviendra récurrent chez McCartney.
Red Rose Speedway (1973) : du pop art au clin d’œil sentimental
L’album Red Rose Speedway marque la première collaboration avec le sculpteur Eduardo Paolozzi, figure majeure du pop art britannique, dont les œuvres parsèment le livret. La photographie centrale, signée Linda, capte Paul en gros plan, une rose coincée dans la bouche, oscillant entre romantisme kitsch et ironie. La pochette, luxueuse, multiplie les clins d’œil à l’histoire de l’art, tout en s’offrant le luxe d’un message en braille à Stevie Wonder au verso.
Band on the Run (1973) : la légende en photo de groupe
Sans doute la plus célèbre des pochettes de McCartney post-Beatles, Band on the Run réunit une galerie de célébrités britanniques, saisies comme des évadés pris sous le faisceau d’un projecteur. Le concept, signé Clive Arrowsmith, joue sur la théâtralité et le mythe de l’évasion, mais se teinte d’accidents techniques (le film utilisé donne un ton jaune à la photo), qui ne font qu’ajouter à la légende. Au-delà du clin d’œil à Sgt. Pepper, la pochette exprime la dimension collective et cosmopolite de la pop anglaise des années 1970.
Wings Over America (1976) : l’Amérique comme théâtre du rêve
Pour immortaliser la grande tournée américaine de Wings, McCartney confie la conception à Hipgnosis, agence mythique du rock progressif. L’image d’une porte d’avion s’ouvrant sur un éclat de lumière évoque à la fois le voyage, l’inconnu, et le souffle de l’épopée. L’attention portée aux détails (jusqu’aux deux mille rivets dessinés à la main !) témoigne du perfectionnisme de l’équipe, et de la volonté de donner au disque l’allure d’un objet-sculpture.
Wings Greatest (1978) : le kitsch sublimé
Avec Wings Greatest, la pochette se fait monumentale : une statuette Art déco, photographiée sur un sommet des Alpes suisses, transformant l’album en relique mythologique. Le choix, à la fois extravagant et ironique, incarne la propension de McCartney à transformer l’anodin en icône pop, et à inscrire sa musique dans une temporalité « hors du temps ».
McCartney II (1980) : autoportrait en crise
Quasiment dix ans après son premier solo, McCartney opte pour un portrait frontal et suréclairé, réalisé par Linda. Multipliant les ombres et les angles, l’image évoque la solitude du créateur, à l’heure où McCartney affirme définitivement son statut d’artiste solo. L’art du « mugshot » devient ici langage visuel de la renaissance et de l’introspection.
Tug of War (1982) / Pipes of Peace (1983) : l’art contemporain au service du symbole
Pour Tug of War, Paul collabore avec le peintre Brian Clarke, qui retravaille à l’huile le portrait photographique de Linda. La pochette devient tableau, mosaïque de bleus et de rouges, expression d’un conflit intérieur et d’une tension créatrice. L’année suivante, Pipes of Peace privilégie le symbole : sur fond de pan pipes et de sculptures inspirées de Van Gogh, McCartney efface son visage pour ne montrer que sa main, affirmant que la paix, comme l’art, se construit par gestes plus que par posture.
Off the Ground (1993) : l’humour visuel
Avec Off the Ground, la pochette joue sur l’effacement ironique du groupe : seuls les pieds des musiciens apparaissent, flottant dans le bleu du ciel. Clin d’œil à la maladresse des photos de famille « décapitées », le visuel affirme un humour so british, tout en renouvelant le langage de la pochette pop.
Paul Is Live (1993) : la réappropriation du mythe
Ici, McCartney s’amuse ouvertement des rumeurs « Paul is dead », pastichant la pochette d’Abbey Road avec sa propre image, tiré par un chien et chaussé. L’autodérision s’affiche comme méthode de résistance aux légendes urbaines, tandis que le jeu du « spot the difference » célèbre le rapport ludique aux icônes Beatles.
Run Devil Run (1999) : la photo du réel comme fétiche
Pour ce disque de reprises, Paul choisit un cliché pris devant une boutique vaudou à Atlanta, « Run Devil Run ». Le hasard du réel devient signe, la devanture anecdotique se fait talisman. McCartney transforme le banal en mythe personnel, tout en propageant une anecdote qui fera la fortune du magasin.
Driving Rain (2001) : l’autoportrait numérique
Premier album de l’ère post-Linda, Driving Rain arbore un autoportrait pixelisé, pris par Paul lui-même avec une montre-caméra. La basse résolution devient ici symbole de la vulnérabilité, du deuil, mais aussi de la modernité technologique. Le choix du support (la montre Casio) affirme une volonté de jouer avec les outils du temps présent.
Chaos & Creation in the Backyard (2005) : la mémoire familiale
La couverture, prise par le frère de Paul, Mike McCartney, en 1962, ressuscite le passé intime du compositeur : un jeune Paul, assis sous le linge, à la veille de la célébrité. La maison de Forthlin Road, aujourd’hui classée, devient le décor silencieux de la mémoire, ancrant la trajectoire du musicien dans l’épaisseur du vécu.
NEW (2013) : l’art minimal et la lumière
Pour NEW, la pochette s’inspire des œuvres de Dan Flavin, artiste minimaliste américain, et met en scène le mot « NEW » en néons colorés. Par son dépouillement, le visuel exprime le renouveau, l’éclat, et la vitalité intacte du musicien au seuil de sa septième décennie de création.
Egypt Station (2018) : la peinture comme refuge
Pour la première fois, McCartney utilise une de ses propres toiles pour illustrer un album. Le tableau « Egypt Station » évoque un lieu imaginaire, où chaque chanson serait une escale, une destination. L’univers pictural, à la fois onirique et coloré, affirme la symbiose de l’image et du son, et fait de l’album un voyage visuel autant que musical.
McCartney III (2020) : la résilience du confinement
Troisième volet de la série éponyme, McCartney III naît du confinement lié à la pandémie de Covid-19. Paul fait appel au grand artiste Ed Ruscha, qui imagine un dé à trois faces, motif décliné en variations colorées. Les photos de la pochette sont signées de sa fille Mary et de son neveu Sonny, perpétuant la tradition familiale. L’objet devient manifeste de résilience, de retour à l’essentiel, et de création « en circuit fermé ».
Au-delà de la musique : l’album comme expérience sensorielle
En retraçant la saga visuelle des pochettes de Paul McCartney, on découvre un créateur soucieux de faire dialoguer tous les arts : photographie, peinture, sculpture, graphisme, jusqu’au numérique. Loin de se contenter de son image de « Beatle éternel », McCartney multiplie les collaborations avec des artistes majeurs (Linda et Mike McCartney, Hipgnosis, Eduardo Paolozzi, Brian Clarke, Ed Ruscha), tout en s’impliquant personnellement dans la conception et le choix des œuvres.
Chaque pochette devient alors une fenêtre ouverte sur une époque, un état d’âme, une esthétique particulière. Qu’elles jouent sur l’intime, l’ironie, l’hommage ou l’abstraction, ces couvertures font de chaque album un objet total, à la fois sonore, visuel et émotionnel. Ainsi, l’art de McCartney, loin de se limiter au domaine de l’audible, s’affirme comme une quête ininterrompue de beauté, de sens et d’invention.
