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Une relecture partielle de « Voyage au bout de la nuit » de Céline

Par Etcetera
relecture partielle Voyage bout nuit Céline

Ayant choisi de relire « Voyage au bout de la nuit » de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), à l’issue d’un vote de notre cercle de lecture, je me suis finalement arrêtée vers la page 430. Non pas que l’univers célinien me déplaise – bien au contraire ! – mais je me souvenais d’avoir nettement préféré cette première moitié (ou les deux premiers tiers) du livre.
La relecture a confirmé ma préférence pour les trois premières parties, tout à fait éblouissantes : la guerre de 14-18, le séjour en Afrique (parmi les forces coloniales), le séjour aux Etats-Unis, plus précisément à New-York, et son expérience de travail dans les usines Ford.
La deuxième moitié du « Voyage » débute avec le retour en France du héros (Bardamu), son obtention du titre de médecin et son installation dans une petite ville de banlieue parisienne, La Garenne-Rancy.

Vous pouvez retrouver mon précédent article (de 2018) sur ce roman en cliquant ici.

Note pratique sur le livre

Editeur : Folio ; (initial) Denoël
Date de parution : 1932
Nombre de pages : 625

Mon Avis

Cette relecture a mis en valeur, à mes yeux, l’importance du corps humain tout au long de l’histoire de Bardamu, avec de nombreuses considérations gastro-intestinales, voire scatologiques, et tout un vocabulaire autour de la nausée, du dégoût : « J’aurais vomi la terre entière » note-t-il par exemple (dans la partie africaine). On voit là, naturellement, le fait que Céline était médecin et que le destin des organes l’intéressait tout particulièrement. Mais, au-delà de cette sorte de déformation professionnelle, il faut reconnaître que la guerre, les maladies tropicales ou le travail à la chaîne dans les usines sont avant tout des épreuves physiques, presque des performances sportives, où on risque sa peau.
Ces trois premières parties pourraient donc évoquer un roman d’aventure, s’il n’y avait en filigrane une très violente critique des valeurs considérées comme les plus sacrées, à son époque.
Il réduit les notions d’héroïsme et de courage au rang d’absurdités ignobles et il fait au contraire de la lâcheté une vertu. Il montre toute la laideur du colonialisme. Il s’en prend aussi aux horreurs du capitalisme, du travail industriel, du progrès scientifique.
On pense quelquefois à Zola en lisant ses descriptions du petit peuple de banlieue, dans lesquelles Céline insiste largement sur la misère, les haines, les médisances, les mesquineries, la veulerie et l’hypocrisie, malgré une écriture qui ne ressemble pas du tout au naturalisme. Par exemple, il décrit à un moment l’égorgement d’un cochon dans son quartier, qui pourrait très bien faire penser à l’ambiance du « Ventre de Paris » ou à certaines scènes de « Pot-Bouille ».
Céline arrive à mêler, parfois dans la même page ou dans le même paragraphe, de la grossièreté, de la poésie, du trivial et de la beauté, ce qui crée une émotion particulière.
On peut se dire aussi que « Voyage au bout de la nuit » cherche à rendre compte de l’état du monde à son époque, des principales thématiques de cette société du début du 20e siècle. Bardamu témoigne auprès de nous de tous les traumatismes qu’il a subis dans sa vie, sur fond de solitude, de maladie, de débrouillardise, de misanthropie.

Un immense livre, que j’ai encore préféré cette fois-ci qu’à la première lecture !

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Un extrait page 197

Les douze miliciens de Topo ressentaient, c’était visible, envers Alcide une véritable sympathie et cela malgré qu’il les engueulât sans limites et leur bottât le derrière assez injustement. Mais ils avaient discerné chez lui, ces militaires nudistes, des éléments indéniables de la grande parenté, celle de la misère incurable, innée. Le tabac les rapprochait, tout noirs qu’ils fussent, force des choses.
J’avais apporté avec moi quelques journaux d’Europe. Alcide les parcourut avec le désir de s’intéresser aux nouvelles mais bien qu’il s’y reprît à trois fois pour fixer son attention sur ces colonnes disparates, il ne parvint pas à les achever. «Moi maintenant, m’avoua-t-il après cette vaine tentative, au fond, je m’en fous des nouvelles ! Il y a trois ans que je suis ici ! » Cela ne voulait point dire qu’Alcide tînt à m’étonner en jouant les ermites, non, mais la brutalité, l’indifférence bien prouvée du monde entier à son égard, le forçait à son tour à considérer en qualité de sergent rengagé le monde entier, hors Topo, comme une espèce de Lune.
C’était d’ailleurs une bonne nature, Alcide, serviable et généreuse et tout. Je le compris plus tard, un peu trop tard. Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demandent le pourquoi, les petits, de tout ce qu’ils supportent. Ils se haïssent les uns les autres, ça suffit.
Autour de notre case, poussaient disséminées, en pleine lagune de sable torride, impitoyable, ces curieuses petites fleurs fraîches et brèves, vertes, roses ou pourpres, comme on ne les voit en Europe que peintes et sur certaines porcelaines, sortes de volubilis primitifs et sans niaiserie. Elles subissaient la longue, abominable journée, closes sur leur tige, et venaient en s’ouvrant le soir trembloter gentiment sous les premières brises tièdes.
Un jour qu’Alcide me voyait occupé d’en cueillir un petit bouquet, il me prévint : «Cueille-les si tu veux, mais les arrose pas, ces petites garces-là, ça les tue… c’est tout fragile, c’est pas comme les «soleils » qu’on faisait, nous, pousser aux enfants de troupe à Rambouillet ! On pouvait leur pisser dessus à ceux-là ! … Qu’ils buvaient tout !… D’ailleurs, les fleurs, c’est comme les hommes… Et plus c’est gros et plus c’est con ! » Ceci à l’intention du lieutenant Grappa évidemment, dont le corps était abondant et calamiteux, les mains brèves, pourpres, terribles. Des mains à ne jamais rien comprendre. Il n’essayait pas d’ailleurs Grappa de comprendre.
(…)


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