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Paul McCartney : crooner pop au cœur tendre et à la voix d’or

Publié le 21 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Derrière les tubes des Beatles, Paul McCartney a toujours revendiqué l’influence des crooners comme Nat King Cole ou Fats Waller. Héritier d’une tradition mélodique et émotionnelle, il incarne une vision apaisante de la musique, entre élégance, tendresse et éternité. De « Yesterday » à « Kisses on the Bottom », il tisse un lien entre swing, pop et intimité, refusant les diktats de la radicalité au profit d’un art fédérateur.


Lorsque l’on songe à Paul McCartney, on pense aussitôt aux refrains ciselés des Beatles, de « Hey Jude » à « Let It Be ». Pourtant, derrière ces hymnes planétaires se cache l’ambition d’un compositeur qui, dès ses débuts, rêvait d’être perçu non comme un révolutionnaire intellectuel, mais comme un entertainer au même titre que ses idoles : Nat King Cole, Fats Waller ou Fred Astaire. Au fil des décennies, l’ex-Beatle n’a jamais cessé de revendiquer cet idéal, quitte à susciter l’incompréhension de ceux qui préfèrent la chanson engagée ou l’expérimentation abrasive.

Sommaire

  • Le Liverpool d’après-guerre et l’appel de la lumière
  • Les Quarrymen : entre rock naissant et swing intemporel
  • L’ère Beatles : l’équilibre fragile entre expérimentation et chanson populaire
  • La figure du crooner comme horizon artistique
  • « Être un canal » : la théorie de la mélodie venue du rêve
  • La controverse du « granny shit » et la défense de la sentimentalité
  • Le tournant des années 1970-1980 : Wings, comédies musicales et standards revisités
  • Conversation à distance avec John Lennon : la réconciliation posthume
  • La redécouverte des racines jazz dans le XXIᵉ siècle
  • De l’ombre à la lumière : l’héritage vu par la nouvelle génération
  • Sentimentalité assumée et résilience artistique
  • Rêver d’un monde meilleur par la musique
  • la plus belle des réputations

Le Liverpool d’après-guerre et l’appel de la lumière

Né en 1942, Paul grandit dans un Liverpool encore marqué par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Les ondes radiophoniques diffusent alors les standards américains de Cole et Waller, véritables bulles d’évasion pour une génération avide de lendemains qui chantent. Dans le salon familial de Forthlin Road, la voix feutrée de Nat King Cole résonne tandis que le jeune McCartney, fasciné, tente d’en reproduire les harmonies sur le piano emprunté à son père. James McCartney Sr., ancien musicien d’un orchestre de danse, n’ignore rien du répertoire swing et jazz ; il inculque à son fils le goût de la modulation subtile, du contretemps suave et de la mélodie qui reste en tête.

Les Quarrymen : entre rock naissant et swing intemporel

Lorsque John Lennon recrute Paul au sein des Quarrymen en juillet 1957, le courant passe instantanément, mais les influences divergent déjà. Lennon est obsédé par Elvis, la rage brute du rockabilly, l’irrévérence d’un Little Richard. McCartney, lui, n’oublie pas la souplesse chaloupée d’un Fats Waller tapant sur son piano comme on caresserait un chat. Sur les planches des clubs de la Mersey, Paul glisse ainsi des ponts jazz dans « Twenty Flight Rock », impose des changements d’accords inspirés des comédies musicales américaines et rêve d’unifier ces langages.

L’ère Beatles : l’équilibre fragile entre expérimentation et chanson populaire

Au début des années 1960, les Beatles doivent concilier deux visions du monde. Lennon veut bousculer, provoquer, écrire la bande-son d’une révolution personnelle. McCartney désire toucher le plus grand nombre, faire chanter des stades entiers. Des morceaux comme « Michelle » ou « Yesterday » traduisent cette recherche de l’élégance mélodique directement héritée de Nat King Cole : ligne vocale limpide, arrangement dépouillé, émotion universelle.

Le contraste se durcit à l’époque de « Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band ». Lennon se réfugie dans la contestation, McCartney danse sur le fil de la légèreté, d’où naît « When I’m Sixty-Four », souvent taxée de « granny music ». Derrière l’étiquette moqueuse, on trouve pourtant un hommage sincère aux orchestrations d’entre-deux-guerres : clarinettes, contrebasse et swing guilleret à la Fred Astaire.

La figure du crooner comme horizon artistique

Pour comprendre McCartney, il faut saisir ce que représentent Cole, Waller et Astaire dans l’imaginaire collectif de l’après-guerre : des artistes capables d’apporter un réconfort immédiat grâce à la pureté d’un timbre et à la facilité apparente d’une mélodie. Paul admire leur sens de la mise en scène : un sourire, un pas de danse, un phrasé impeccable suffisent à transformer une salle de bal en cocon euphorique. À la différence de Lennon, qui voit la musique comme une arme pour « réveiller » le public, McCartney la conçoit avant tout comme un baume qui panse les plaies du quotidien.

« Être un canal » : la théorie de la mélodie venue du rêve

Au cours des années 1960, McCartney confie souvent qu’il « reçoit » certaines chansons en rêve. « Yesterday », l’un des titres les plus repris de l’histoire, lui apparaît ainsi en songe, complet, avec son motif d’arpège et son thème de cordes. Paul en conclut qu’il est parfois un medium, un passeur entre un ailleurs mystérieux et l’oreille du public. Cette notion de canal rejoint la tradition des grands crooners, qui privilégient l’instinct et la spontanéité : des mélodies si immédiates qu’elles semblent avoir toujours existé.

La controverse du « granny shit » et la défense de la sentimentalité

Lorsque les Beatles éclatent en 1970, la critique new-yorkaise oppose sévèrement les quatre membres. Lennon publie « Working Class Hero » et devient l’icône contestataire ; McCartney sort « Another Day », chronique douce-amère d’une secrétaire solitaire, aussitôt accusée de mièvrerie. Le chef de file du grunge, Kurt Cobain, se permettra même de railler les penchants « ringards » de McCartney, sans toutefois renier l’efficacité mélodique de « Silly Love Songs ». Paul assume. Pour lui, la beauté n’est pas celle d’un pamphlet, mais celle d’un souvenir partagé lors d’un mariage, d’un slow, d’un moment suspendu.

Le tournant des années 1970-1980 : Wings, comédies musicales et standards revisités

Avec Wings, McCartney explore un large spectre : rock FM, soft ballads, reggae ensoleillé. Mais le fil rouge demeure la quête de la chanson fédératrice. « My Love » s’inscrit dans la veine classique, hommage à la voix veloutée de Nat King Cole. Plus tard, Paul cosigne la bande-originale de « Tomorrow Never Dies » puis s’essaie à la musique classique avec « Liverpool Oratorio ». Chaque fois, il revendique ce désir de faire du bien : un motif simple, une progression d’accords familière, l’éclat d’un falsetto que l’on peut fredonner dans la rue.

Conversation à distance avec John Lennon : la réconciliation posthume

La rivalité artistique entre Lennon et McCartney nourrit encore les chroniqueurs. Pourtant, dans ses dernières entrevues, Paul insiste sur la complémentarité des deux visions. Lennon, dit-il, l’a poussé à durcir ses textes ; lui-même a offert à John un canevas mélodique où l’audace trouve refuge. « Eleanor Rigby », fruit de ce dialogue, montre ainsi qu’une approche orchestrale héritée des crooners peut servir une histoire sombre de solitude. Le mariage des deux sensibilités confère à la chanson une portée universelle que ni l’un ni l’autre n’aurait atteinte seul.

La redécouverte des racines jazz dans le XXIᵉ siècle

Depuis 2000, McCartney revisite ouvertement les standards. Il enregistre « Kisses on the Bottom », album de reprises où il s’attaque à Cole Porter, Irving Berlin et, bien sûr, Fats Waller. Sa voix, adoucie par l’âge, épouse les orchestrations luxuriantes de Diana Krall et du producteur Tommy LiPuma. Le succès critique prouve qu’il ne s’agit pas d’un pastiche, mais d’une appropriation respectueuse : McCartney démontre qu’il est plus qu’un compositeur pop, c’est un interprète capable de chuchoter un standard comme un crooner chevronné.

De l’ombre à la lumière : l’héritage vu par la nouvelle génération

Les artistes d’aujourd’hui — d’Ed Sheeran à Billie Eilish — citent McCartney pour son art du refrain et son sens du minimalisme éloquent. Même ceux qui préfèrent le versant contestataire des années 1960 reconnaissent la perfection architecturale d’une chanson comme « Blackbird », où la guitare classique flirte avec le swing léger d’un morceau de Fred Astaire. À l’ère du streaming, où tout s’écoute en mode aléatoire, la force d’un titre de McCartney réside dans sa capacité à captiver dès la première mesure, à la manière d’un Nat King Cole entonnant « Unforgettable ».

Sentimentalité assumée et résilience artistique

Le reproche de « trop gentil » colle toujours à la peau de McCartney, mais il constitue paradoxalement le cœur de son endurance. Là où l’indignation vieillit, la tendresse demeure. Ce n’est pas un hasard si « Hey Jude » continue d’être chantée dans les stades ou si « Let It Be » réapparaît dans les moments collectifs de recueillement. La structure simple, le message d’espoir — que l’on retrouve chez Nat King Cole dans « Smile » ou chez Fats Waller dans « Ain’t Misbehavin’ » — traversent les époques.

Rêver d’un monde meilleur par la musique

Pour McCartney, viser le même panthéon que Cole, Waller ou Astaire revient à perpétuer la tradition d’une musique qui apaise. En 2023, il rappelait encore qu’un concert est « un endroit où l’on vient poser ses soucis au vestiaire ». Dans un monde saturé d’écrans et de crises, un refrain lumineux peut agir comme une parenthèse enchantée. C’est peut-être la fonction la plus essentielle de la pop : bâtir un instant de communion.

la plus belle des réputations

Quand McCartney déclare qu’il serait « très heureux qu’on le voie comme un canal de Nat King Cole, Fats Waller ou Fred Astaire », il ne s’excuse pas d’être sentimental : il revendique l’héritage des crooners qui ont fait danser et rêver des générations. Qu’on apprécie ou non la lumière qui émane de ses chansons, il suffit d’écouter la foule entonner « Ob-La-Di, Ob-La-Da » ou « Mull of Kintyre » pour mesurer la portée de sa quête. Être rappelé comme celui qui, par la grâce d’une mélodie, a soulevé les cœurs n’a rien d’un moindre destin. Au contraire, c’est peut-être la plus noble des ambitions : transformer la fragilité de la vie quotidienne en un instant de beauté partagée, exactement comme le faisaient ses modèles.

Ainsi, loin d’être un crime, la sentimentalité demeure la signature de McCartney, un fil d’or qui relie Liverpool, Harlem et Hollywood, et qui continuera sans doute à briller tant que l’humanité aura besoin de chansons pour se rassurer, s’étreindre et célébrer.


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