Dans « Glass Onion », John Lennon tourne en dérision les fans qui surinterprètent les paroles des Beatles. Parue en 1968 sur l’Album Blanc, la chanson regorge de références à d’autres titres du groupe, mais c’est un piège volontaire. Lennon y glisse des fausses pistes, notamment la fameuse phrase « le morse, c’était Paul », relançant les spéculations. Cette ironie cache pourtant une note personnelle, presque un adieu masqué à McCartney. Plus qu’un délire cryptique, « Glass Onion » est une œuvre ambivalente, où sincérité et provocation se répondent, reflétant les tensions et la désunion croissante du groupe à la fin des années 1960.
John Lennon a toujours été un artiste aux multiples facettes. Capable de dévoiler son âme dans une chanson poignante, il était tout aussi capable de détourner, ironiser ou saboter ses propres intentions. Cette ambiguïté profonde a nourri certaines des chansons les plus énigmatiques et fascinantes du répertoire des Beatles, dont l’une des plus célèbres reste « Glass Onion ».
Souvent classée parmi les chansons les plus mystérieuses et autoréférentielles du groupe, « Glass Onion » est née de l’envie explicite de Lennon de se moquer de l’obsession des fans pour les significations cachées dans leurs morceaux. Lui qui, dans les années 60, devenait un objet d’analyse quasi littéraire, voulait reprendre le contrôle… en semant le trouble.
Sommaire
- Une réponse confuse à une chanson déjà confuse
- Une chanson miroir : retour sur « Glass Onion »
- Un adieu masqué ?
- Un jeu entre réel et illusion
- L’ironie de Lennon : sérieux ou provocation ?
- Une œuvre charnière dans l’évolution du groupe
- La chanson qui ne voulait rien dire… mais qui disait tout
Une réponse confuse à une chanson déjà confuse
Pour bien comprendre « Glass Onion », il faut revenir à « I Am the Walrus », un morceau déjà célèbre pour son absurdité volontaire. Lennon y avait déjà glissé des vers délibérément cryptiques afin de dérouter les critiques. Dans une interview accordée à David Sheff en 1980, il explique :
« C’est juste une chanson jetable, dans le style de “Walrus”, comme tout ce que j’ai jamais écrit. J’ai mis la phrase “le morse, c’était Paul” juste pour embrouiller tout le monde encore plus. Ça aurait pu être “le fox-terrier, c’est Paul”, tu vois. C’est juste un peu de poésie. C’était balancé comme ça. »
« Le morse, c’était Paul ». Avec cette simple phrase, Lennon a alimenté une interprétation contradictoire de sa chanson précédente et relancé la chasse aux indices. Une blague ? Une vengeance ? Une confession masquée ? Un peu de tout cela, sans doute.
Une chanson miroir : retour sur « Glass Onion »
Parue sur l’« Album Blanc » en 1968, « Glass Onion » est construite comme une énigme musicale. Sur un rythme entraînant, avec un riff de guitare incisif et un chant à la fois ironique et énergique, Lennon évoque plusieurs chansons précédentes des Beatles :
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« Strawberry Fields Forever »
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« Fixing a Hole »
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« Lady Madonna »
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« The Fool on the Hill »
Cette accumulation de références crée un effet de mise en abyme, où l’auditeur se perd dans le labyrinthe de l’œuvre beatlesque. C’est un morceau autoparodique, qui tourne en dérision la propension des fans et des critiques à intellectualiser à outrance chaque vers.
Et pourtant, derrière cette ironie affichée, se cache une intention plus profonde. Lennon admet que le titre lui-même est une métaphore : un oignon de verre, transparent mais multicouche, qui révèle davantage qu’il ne cache.
Un adieu masqué ?
Dans ses confidences tardives, Lennon laisse entendre que cette chanson contenait aussi une note personnelle, presque une excuse implicite à Paul McCartney :
« C’était une blague, mais aussi une façon perverse de dire à Paul : tiens, prends cette miette, cette illusion – ce geste affectif, parce que je m’en vais. »
Début 1968, Lennon s’éloigne progressivement de ses camarades. Sa relation avec Yoko Ono s’intensifie. Le groupe, déjà en proie aux tensions, sent l’implosion arriver. « Glass Onion » devient, dans cette optique, une fausse piste volontaire, une confession déguisée, une manière de dire sans vraiment dire.
Un jeu entre réel et illusion
Le jeu de pistes que Lennon organise dans « Glass Onion » atteint son apogée lorsque le morceau donne l’impression de révéler un secret, alors qu’il ne fait que recycler ses propres codes.
Même le communiqué de presse de l’époque entretient le mystère. Le porte-parole des Beatles, Derek Taylor, expliquera plus tard cette logique :
« Vous pouviez être assis chez Parkes, autour d’une table, en train de vous demander ce que représentaient les fleurs devant vous. Et puis vous réalisiez qu’en fait, c’étaient des tulipes aux pétales retournés, révélant l’envers du décor… C’est ça, voir comment vit l’autre moitié. »
Derrière ce jeu de mots, une réalité : Lennon voulait nous forcer à voir autrement, à remettre en question les apparences, qu’elles soient musicales, sociales ou symboliques.
L’ironie de Lennon : sérieux ou provocation ?
L’un des grands paradoxes de John Lennon était justement sa capacité à être profondément sincère tout en se moquant de cette sincérité. Dans « Glass Onion », ce double niveau d’interprétation explose. La chanson, tout en se moquant des interprétations, les invite.
Elle devient alors un pied de nez génial, une chanson faussement jetable, qui interroge le statut même de l’œuvre d’art à une époque où les Beatles étaient vus comme des oracles pop.
Une œuvre charnière dans l’évolution du groupe
« Glass Onion » arrive à un moment crucial pour les Beatles. L’Album Blanc marque une phase de désunion progressive, mais aussi d’expérimentations extrêmes. Lennon y est plus personnel, plus mordant, plus radical.
Avec ce titre, il inaugure un style qui marquera sa carrière solo : un mélange de brutalité poétique et d’humour noir, un refus des codes, un goût de la subversion douce.
La chanson qui ne voulait rien dire… mais qui disait tout
Au final, « Glass Onion » est tout sauf une chanson « jetable ». Derrière sa façade de blague, elle révèle la complexité d’un artiste en pleine transition personnelle, et l’état d’un groupe à la croisée des chemins.
Elle résume à elle seule ce qui rend Lennon si fascinant : cette capacité à nous tromper pour mieux nous éclairer, à nous provoquer tout en nous confiant son malaise, à créer un titre mineur qui devient majeur par son ambiguïté.
« Le morse, c’était Paul. » Une simple phrase, mais un coup de génie.
