En novembre 1963, lorsque With The Beatles arrive dans les bacs britanniques, les Fab Four ne sont plus un simple phénomène local. Ils sont en train de conquérir le monde. Ce deuxième album, qui suit de près Please Please Me, doit prouver que le succès fulgurant du premier n’est pas un hasard. Et pour donner le ton, une chanson en ouverture s’impose : It Won’t Be Long.
Brut, énergique et porté par une frénésie typiquement beatlesienne, ce morceau est une déclaration d’intention. Avec ses harmonies explosives et son irrésistible jeu de questions-réponses entre John Lennon et les chœurs de Paul McCartney et George Harrison, It Won’t Be Long incarne l’enthousiasme et l’ambition du groupe au sommet de sa première période. Pourtant, derrière sa simplicité apparente, ce titre recèle une richesse musicale et littéraire qui mérite d’être explorée en profondeur.
Sommaire
- Un morceau dominé par Lennon et un jeu sur les mots
- Un riff accrocheur et un chant électrisant
- L’enregistrement : entre rigueur et spontanéité
- Une reconnaissance tardive mais une influence durable
- Un morceau qui annonce la suite
Un morceau dominé par Lennon et un jeu sur les mots
Dès les premières secondes, It Won’t Be Long frappe par son intensité. Contrairement aux morceaux plus suaves ou bluesy de With The Beatles (All My Loving, Till There Was You), celui-ci est un pur concentré d’énergie rock. John Lennon en est le principal architecte.
« C’est une chanson à moi. C’était ma tentative d’écrire un nouveau single. Mais il n’a jamais tout à fait pris. »
John Lennon, All We Are Saying
Bien qu’il ne soit jamais sorti en single, It Won’t Be Long possède toutes les caractéristiques d’un hit : un refrain accrocheur, une construction efficace et ce fameux “Yeah! Yeah!”, signature vocale popularisée par She Loves You.
Mais ce qui distingue particulièrement cette chanson, c’est son jeu sur les mots. Lennon et McCartney aiment jouer avec la langue anglaise, et It Won’t Be Long en est un parfait exemple. Le refrain repose sur un subtil double sens entre « be long » (être long) et « belong » (appartenir).
« J’étudiais la littérature à l’école, alors j’étais intéressé par les jeux de mots et l’onomatopée. John n’avait pas fait d’études littéraires, mais il était plutôt cultivé et s’intéressait à ce genre de choses. Dans Please Please Me, on avait déjà utilisé un jeu de mots sur please (Please, lend a little ear to my pleas). On essayait d’intégrer des doubles sens dès qu’on pouvait. »
Paul McCartney, Many Years From Now
Ainsi, lorsque Lennon chante It won’t be long till I belong to you, il joue sur la proximité phonétique des deux expressions, un effet subtil qui donne une profondeur supplémentaire au morceau.
Un riff accrocheur et un chant électrisant
Musicalement, It Won’t Be Long est un condensé de tout ce qui fait la force des Beatles à cette époque. Son riff d’introduction, joué par George Harrison, capte immédiatement l’attention, tandis que la batterie de Ringo Starr martèle un rythme entraînant.
L’élément central du morceau reste cependant le chant. Lennon livre une interprétation féroce, à mi-chemin entre le rock’n’roll brut et une approche plus mélodique. La structure en call and response (question-réponse) entre lui et les harmonies de McCartney et Harrison renforce la dynamique du morceau.
Ce procédé, directement hérité du rhythm and blues, est une signature des premiers Beatles. Il permet de maintenir une tension permanente et d’amplifier l’énergie du morceau à chaque refrain.
McCartney et Harrison ne se contentent pas de répondre aux phrases de Lennon, ils enrichissent l’ensemble en créant une polyphonie harmonique, ce qui donne à It Won’t Be Long un son dense et puissant pour une chanson de l’époque.
L’enregistrement : entre rigueur et spontanéité
Le 30 juillet 1963, les Beatles entrent en studio pour enregistrer It Won’t Be Long lors des sessions de With The Beatles.
- La matinée est consacrée aux premières prises, avec 10 tentatives successives pour capter la meilleure version du morceau.
- L’après-midi, sept prises supplémentaires sont enregistrées, montrant à quel point le groupe cherche à peaufiner les moindres détails.
- Finalement, plusieurs petits ajustements sont réalisés, avec des « edit pieces » qui seront fusionnés plus tard pour obtenir la version finale.
Ce processus témoigne de l’évolution du groupe. Si Please Please Me avait été enregistré dans l’urgence d’une session marathon, With The Beatles bénéficie d’un travail plus soigné, où chaque morceau est enregistré avec davantage de précision.
Mais malgré cette rigueur, It Won’t Be Long conserve une fraîcheur et une spontanéité intactes, preuve du talent des Beatles pour capturer l’énergie du moment sans perdre leur authenticité.
Une reconnaissance tardive mais une influence durable
À sa sortie, It Won’t Be Long n’est pas mis en avant comme un single. Pourtant, il joue un rôle clé en ouvrant l’album With The Beatles, montrant immédiatement que le groupe ne s’est pas reposé sur ses lauriers après Please Please Me.
Le morceau gagne en reconnaissance au fil des décennies, notamment grâce aux analyses musicales qui soulignent son audace harmonique et son intelligence rythmique.
John Lennon se souviendra d’ailleurs de la réception du morceau avec amusement :
« C’est avec It Won’t Be Long que le gars du Times a commencé à parler des « cadences éoliennes » dans notre musique. Ça a été le point de départ de tout le discours intellectuel sur les Beatles. »
John Lennon, All We Are Saying
Même si Lennon confond en réalité avec Not A Second Time, cette remarque montre bien que It Won’t Be Long a été perçu comme un morceau plus complexe qu’il n’y paraît.
Aujourd’hui, la chanson est saluée comme un prélude à la maturité musicale des Beatles. On y retrouve déjà les éléments qui feront leur grandeur :
- Des harmonies inventives
- Une énergie inégalée
- Un travail subtil sur le texte
- Une construction musicale plus riche que les standards pop de l’époque
Un morceau qui annonce la suite
En écoutant It Won’t Be Long, on ressent immédiatement l’évolution des Beatles entre Please Please Me et With The Beatles. Le groupe gagne en assurance, en maîtrise et en audace.
Ce titre, pourtant rarement cité parmi les classiques du groupe, est un véritable tremplin vers l’âge d’or des Beatles. Il contient déjà les germes de leur créativité future, et annonce des morceaux plus sophistiqués comme A Hard Day’s Night ou Help! où Lennon continuera à exprimer ses émotions avec puissance et sincérité.
Au final, It Won’t Be Long est bien plus qu’une simple ouverture d’album. C’est un cri de liberté, un manifeste d’énergie et une preuve que les Beatles, à peine entrés dans la légende, étaient déjà prêts à repousser toutes les limites.
